À quatorze ans j’ai tout du ouistiti et j’arrive à Saint Cast mais

j’étais capable dès mes quatorze ans de contraindre mon copain, un futur énarque, de m’accompagner pour rêver pendant des heures en regardant de loin une villa qui hébergeait sept sœurs dont l’aînée (à qui je serais mort plutôt que de le dire) me permettait de rester un enfant en considérant tout ce que je ne savais pas d’elle comme un ciel au dessus de moi.(le tube écouté en boucle jour et nuit, à part les concerts pour mandoline de Vivaldi, c’était Michèle ma belle des Beatles. Jusqu’à plus soif.)
D’ailleurs de retour après les vacances, à mille kilomètres de là, le long du Rhin, depuis la cour d’école de ma classe de sixième puis de cinquième ou de quatrième puis de troisième, je ne sais plus, je regarderais le ciel vers l’ouest en me disant là-bas tout là bas au delà de l’horizon le même ciel se tenait au dessus d’Ouistreham et elle y vit.
Moi le manchot je n’ai eu de nouvelles d’elle que plus tard lorsque j’ai compris qu’elle faisait une course transatlantique en solitaire.
Et puis, une vie et une éternité de bonheurs plus tard, à soixante neuf ans, je viens dormir pour la première fois de ma vie près de Caen, à Saint Vigor, et je me sens tout près d’ouistreham, et je me dis que si je m’étais confronté à sa réalité à douze ans ou à quatorze ans, évidemment j’aurais pris un râteau, moi le ouistiti (elle était belle comme une déesse dans un film de Marguerite Duras, aux tennis de Saint Cast, et j’allais rêvasser avec ma mobylette dans l’estuaire de l’Arguenon dès que je pouvais, imaginant que les herbes folles étaient ses cheveux et les fleurs violettes de la scabieuse ses yeux.
Nom d’une psychanalyse, si je m’étais confronté à son existence réelle çà m’aurait sorti de mon imaginaire et mon inconscient aurait peut être bronché.

mais c’est à ce moment là que le futur immense cinéaste Philippe Le Guay, me voyant rêvasser au pied d’un hôtel qui aurait pu être à Cabourg, l’hôtel Ar Vro, m’a offert de lire La Recherche du Temps Perdu et ainsi ai-je pu continuer de ne pas me confronter au réel et poursuivre mon infantile adoration de la déesse inconnue, jusqu’au jour ou, à une soirée où je feignais m’occuper de la sono, une femme ravissante réalisant que je ne la reconnaissais pas, des années après, éclate de rire et arrachant son bonnet (marin) : et tu me reconnais pas ! C’était Aude.

en arrivant a Arromanches dans ma soixante dixième année et avec ma chérie, (ce qui commence peut- être à expliquer que le tableau le plus bouleversant remarqué au musée de Caen aura été une vanité de Nicolaes van Verandeel avec deux crânes), je regarde les traces du débarquement allié, je me dis que c’est de ça que j’aurais eu besoin, d’un tremblement de terre qui m’aurait arraché à la littérature et m’aurait contraint de mesurer mon imaginaire à une réalité, à un bombardement !

Quel roman se déroule cependant en permanence à Bayeux et dans les dizaines de châteaux qui s’y pressent l’un contre l’autre intacts comme pour se moquer de l’allure dévastée de la ville de Caen, étalant ses cicatrice de 1944 au dessous des ruines du château de Guillaume le Conquérant ?

Combien de milliers de phrases intelligentes ont elles été prononcées devant les cheminées de marbre et les miroirs dorés, combien d’amoureuses ont elles apostrophé l’ex-sistence depuis les escaliers d’une élégance scandaleuse qui s’y cachent, combien d’enfants sont nés des innombrables aventures que tous ces hôtels particuliers masquèrent au regard épuisé des travailleuses soumises à cette aristocratique domination qui fait le principe ahurissant de Bayeux ? En un mot, Proust s’est-il arrêté à Bayeux ? Lorsque j’ai signalé à la jeune femme qui nous passait les plats au premier étage d’un restaurant rue des Cuisiniers, qu’elle ressemblait à un portrait par Lesseline de Charlotte de Vrigny , des collections du musée des Beaux arts de Caen, je pensais la complimenter, mais, avec l’innocence des gays, Carlos m’a immédiatement contredit en : rassurez-vous, vous êtes infiniment plus jolie qu’elle (et c’est à lui qu’elle lançait un merci ! soulagé.

Dans l’Art de la Joie, Goliarda Sapienza décrit à perfection ce destin qui se noue en nos inconscients et nous pilote vers des maladresses en réalité tellement signifiantes d’une dette à chaque fois familiale… Je pense à l’ami Tomi Ungerer lorsqu’il racontait son incroyable rencontre, dans le métro New Yorkais, d’Yvonne qui deviendrait sa Bien Aimée. Quelques jours après s’être offusquée de ce frenchie et du numéro de téléphone qu’il avait trouvé moué de lui glisser, ce sont les amis d’Yvonne qui, la voyant en difficulté pour terminer un travail sur Mallarmé, lui suggéraient d’appeler Tomi au secours.

mais Tomi, qui se surnommait lui-même Malparti, n’était il pas Mallarmé ?

Alors malgré ma réticence à aborder cette cote toute consacrée aux jeep et aux chars de 1944, j’ai passé une partie de la nuit à regarder le jour le plus long, pour avoir ressenti à Arromanches l’enfer vécu là, sans pouvoir me détacher de l’idée que la circulation du pouvoir est terriblement ennuyeuse, dans ses paroxysmes militaires comme dans ses plus pieuses hypocrisies religieuses. Que m’aurait dit Michel Foucault quand j’avais dix sept ans et que Philippe Leguay venait tourner vacances propres à Saint Cast ? Que j’étais mignon et qu’être si con était vraiment du gâchis ? Que je devais immédiatement apprendre par cœur les scolies de Spinoza ? Que je devais lui parler ?
Philippe avait entendu, à la Bibliothèque universitaire, le bibliothécaire qui ramenait quelques livres à Foucault, lui dire, précisément : Ça y est : je lui ai dit !
