Anatole Coizard de l'océan maudit

Catégorie : Asclepiéïon Page 1 of 3

Les surprenants schémas de Curtis Coco.

Je crois que j’ai le droit d’en parler maintenant : elle et les siens ont disparu de longue date, et ni elle ni son frère n’avaient d’enfants qui puissent les reconnaître dans ce que je vais dire et qui de toutes façons est extrêmement bénin. C’est le graphème de Curtis qui m’a frappé par la justesse dont il témoigne.

Soit une dame qui entreprend de venir me consulter à soixante dix sept ans il y a plus de quinze ans, pour une tristesse qui l’a prise. Elle rencontrera au décours de son travail psychanalytique débuté pourtant à sept ans de plus que la pomme aujourd’hui, l’amour. Ça me donnerait ainsi l’impression que je pourrais aussi bien carrément poser une plaque de marabout à côté de celle d’omnipraticien, non ?
Plus tard encore, je la croiserai, elle sera main dans la main avec une camarade, dans la maison de retraite ou ses difficultés de mémoire l’avaient conduite. Mille métamorphoses !

Le balcon sur la photo, en bas et à droite de la silhouette de la cathédrale, me fait toujours penser à son rêve.

Elle est là, dans le logement de fonction qu’elle y occupait avec son mari encore vivant, elle repasse du linge.

Soudain le fer se transforme en poulet.

Un poulet déplumé, prêt à être cuit ou peut être déjà cuit, je ne sais plus.

Mais, dans son rêve, le poulet s’envole, file à l’horizontale et sort de la cuisine.

Chaque fois que je passe là depuis je vois le poulet. Il file à l’horizontale et grâce à cette dame patiente, j’ai le sourire chaque fois. Ce poulet me file la banane. Et pour cause, d’ailleurs.

Enfant, elle vivait dans les rues jouxtant l’église saint Maurice. Quand on l’habillait pour l’école maternelle ou les premières classes de primaire, elle avait une hantise : que sa culotte ne tienne pas et chute.

On l’habillait debout sur un petit tabouret.

Elles n’est très vite souvenue de çe qu’elle disait, en allemand alsacien : Sie  hêwe mir nèt.

Elles ne me tiennent pas.

Je songe à cette peur de perdre l’objet qu’elle avait dû observer entre les jambes de son frère. La banane.

Bien avant que je ne la connaisse, son frère m’avait offert un de mes plus beaux bougeoirs. J’entends encore leur voix à tous deux.

Il m’avait décrit comme peu de personnes la violence entre soldats, la façon dont dans l’armée allemande, il fallait frapper les camarades sous les injonctions du sous officier. Moi je ne pouvais pas fouetter avec la ceinture. Et comment, après la guerre, certains des pires chefs sous l’annexion avaient obtenu protection et fonctions éminentes, et continuaient d’exercer l’affichage de leurs opinions.

A cors et à cris de pet sur une toile cirée.

Quelle plainte infime et grotesque que la mienne, et au nom de quelles lois dont, vacancier quasi-plagiste, je m’envelopperais avec une grotesque indignation ?
Allez ! Mes pérégrinations estivales ont été enluminées comme un livre d’heures par deux documents qui les ont tenues par la main : l’écoute d’un documentaire fabuleux de Philippe Colin sur la vie du héros à qui j’ai dû la liberté de mon métier, Léon Blum, et la lecture de deux textes d’un survivant du génocide des juifs en Pologne,Leïb Rochman (son journal de bord de guerre et son livre «  À pas aveuglés de par le monde). Ainsi mon regard était surpris sans cesse de trouver à la géographie humaine des régions traversée, comme une constante réponse aux questions posées par cette écoute (du documentaire, en voiture) et cette lecture (le soir, dans les B and B).

Aussi ai-je plus que honte qu’au beau milieu du carnaval pervers des monstruosités de par le monde, j’ai pu, moi, en goguette, en vacances, me plaindre d’un spectacle municipal organisé à Amiens (et que j’avais adoré la première fois que je l’avais vu, au moins dix ans auparavant) ?
Alors qu’en outre je devrais juste être sidéré d’avoir attendu 68 années avant de découvrir, non pas Amiens où je me rappelle avoir passé l’éclair d’un soir, mais aussi : Noeux lès Mines

– Zuydcoote,

– Dunkerque,

-Mers les bains, Thiétreville, Pont-Audemer, La Venelle à Fourmetot.
Ah, ces noms de cités bruissent, entourés par le grand chuchotis des arbres glorieux et océaniques de par là-bas, dont les feuilles chantent cette listede villes prophétesses, une plus que l’autre et avant l’ultime gouffre, LE HHHHHAVRE (sans Kaurismaki), Noyon, Soissons et retour au Bardu (le Bar du c’est le Bar du cinéma de Strasbourg qui s’appelle le Cosmos, qui s’est appelé l’Odyssée et, au temps de la jeunesse de de ceux qui ne sont presque plus du tout là, le « Union Theater ».
– Et que je n’oublie pas de redire la presqu’ultime étape océanique de mes vacances exploratrices de l’été 2025 :Le Havre, ultime gouffre dans le reconstruit d’après l’apocalypse.

Sur le chemin de ces villes (dont j’étais encore puceau), j’ai cru discerner aux dizaines de milliers de visages d’inconnues et d’inconnus croisé•es que, si j’avais le temps de leur dire quoique ce soit, ce serait à quel point, connaissant leurs tout•es-pareil•les (pour avoir gratté des hectolitres d’encre sur des ordonnances médicales en les entendant dévoiler leurs rêves pendant les consultations d’onirocritique à Strasbourg) , je sais à quel point je ne les connais pas le moins du monde. Chaque nouveau visage un abyme…

Reconstitution des couleurs initiales de la cathédrale d‘Amiens.

Alors je pourrai confesser une chose à toutes ces inconnues et à tous ces inconnus, et ils s’en battraient : traverser les nefs de vos grandes et lumineuses cathédrales aux immenses baies, permises par l’ingéniosité extrême des architectes de vos prédécesseurs en ces lieux, ça m’ expose à l’attente musicale d’un chant.

Habitants d’Amiens.

Et cette attente d’une émotion y devient presqu’essentielle, quoique brouillée par les traces de nos poussières, et crampes, et vieilles habitudes féodales franchouillesques, aristocratiques, grotesques.

A la cathédrale d’Amiens, quelques heures après en avoir traversé pour la première fois la nef éclatante et vertigineuse, j’aurais attendu un chant, plutôt que le son et lumière des compositions d’une sonorisation automatique, qui illustre là-bas, les soirs, le châtiment qu’un funeste destin promettait depuis des siècles aux habitants de la place de la cathédrale. Bande de gueux ! Oh malédiction !
Ils devront pendant des milliers d’heures encore, entendre sans relâche tout autre chose que la géniale mélopée de quelque ursuline amoureuse de l’éternel et de l’infini, l’infernal bruitage d’un son et lumière). Moi,  j’y aurais plutôt pressenti le chant qu’espérèrent et nourrirent en leur sein les nonnes, une vie durant, depuis les dettes familiales qui furent les leurs. Notre souci à tous d’être soudain désabrutis par un chant, même si c’est un Requiem. O, nonnes de l’Occident des terres celtes, pleines d’émotions et d’attentes, comme Maurice Blanchot, le littéraire qui fascinait mon adolescence par son attente de l’attente elle-même, comme les saints remplissent, entre Ypres et la vallée de Somme, les chapelles latérales des églises, à la fois d’une envie de puissances immédiates et miraculeuses et du souvenir perdu de divinités anciennes, pendant que les pèlerins, amoureux de leurs ignorances bénies, se perdaient aux dédales de plus en plus complexes d’architectures de plus en plus savantes.

Aurélie de Heinzelin, atelier 2010.

De laisser Mozart et Bobby Lapointe ressusciter en nous. Se savaient elles palpitantes de tous les manques de leurs propres parents, de leurs enfances, les religieuses cloîtrées, dans une illiberté pareille à ce qui a donné son titre au livre des poèmes de Jean Yves Katz, mort au Noël dernier ? Cette illiberté que nous partageons avec elles, nous, cloîtrées et cloîtrés d’ignorance ?

Claustra du Carmel d’Abbeville.


Menés comme un troupeau de moutons vers la falaise par quelques chiens, empereurs ou oligarques encore plus abrutis que nous, nous qui aurions stupidement choisi en foule d’être les innocents alors que tout témoigne que c’est insensé. Que l’ordre d’homo sapiens c’est l’injustice extrême.

Le chant d’une céleste épousaille, l’harmonie infinie, ce chant qu’approchent les suites pour violoncelle seul de Bach et son clavier bien tempéré, oui, on s’en fout des Césars ruisselant de haine, ce chant continuera de bercer notre innocence cristalline.

Françoise Coppey, Antoine Walter.


Les Ursulines d’Amiens, j’ignorais leurs travaux, avant de mettre les pieds au musée picard. Leurs broderies, que je découvre, fleurs d’un chant d’une folle joyeuseté. Voilà qui met l’horreur, sinon à distance, du moins dehors, derrière les claustras.

Broderies des sœurs ursulines d’Amiens, au Musée Picard.

 Mais ce qui règne, dans la nef des lieux d’inculte du tourisme, forcément ouverts au néant, vénalement offerts à l’inéluctable pulvérisation que propose la diversité multitudinaire des foules en visite aveugle, ce qui domine en ces cathédrales (où trop souvent règnent comme des pets une musique d’ambiance et des échoppes de produits dérivés), ce qui m’écrase douloureusement en ces églises ouvertes à l’illisibilité du multiple, ouvertes en un mot à la puissance inouïe des différences en train de différer, c’est justement qu’y palpite, ainsi, le contraire de l’Un.

Miroir d’Un, premier, unique, insécable…


L’Un ? Celui qu’invoquent les âmes au miroir secret de l’inconscient, de leurs spéculations narcissiques, de l’attente infinie déposée en chaque sujet, à l’âge enfantin, où il était encore dans la conviction d’être l’objet éternel d’Autres éternels et Réels… et d’en avoir pour ladite éternité à rester enfant.
Un enfant qui continue de croire que son papa est le seul Un, obligé de casser la gueule des copains dans toutes les cours du monde. Et là, comme tant d’étés depuis que la témoin de notre amour vole ses vacances de ses propres ailes, nous on erre, sans elle mais en compagnie d’un couple uni depuis encore plus longtemps que nous et dont dès ses premières années elle a observé les mots et l’intimité, nous nous laissons remplir plus par les mots de ce que nous lisons ou des médias que par nos bavardages, somme toute assez rare. Nous traversons des cités, qui nous proposent leurs lieux publics, les rues et les monuments, les lits dans les chambres d’hôtes et, plus rarement les hôtels. Évidemment on ne connaît jamais strictement personne dans ces bourgades. Régulièrement le hasard nous y fait croiser surprise, quelqu’un de familier !

Les visages des inconnues et des inconnus, dans la rue, je sais, par mon métier d’écouteur, qu’ils hébergent pour chacun d’entre eux des particularités aussi essentielles que l’architecture de notre cathédrale à Strasbourg. Et les monuments publics, je sais qu’ils ne sont que le fruit de ces sujets.

Papa rhénan relativement typique, Œuvre Notre-Dame, Strasbourg.

Aussi plane-t-il selon moi, sur la place de la cathédrale d’Amiens, le soir où je viens la « constater », un indescriptible désordre. Loin de moi l’idée que la Cause en soi, ce que les théologiens appellent de divers noms plus ou moins secrets, puisse s’ennuyer et ressentir le besoin que nous nous prenions pour son épousée, que nous dressions les bras, les menhirs ou les cathédrales vers un ciel où nous l’aurions localisée. Que nous tentions de concurrencer Bach et Spinoza en imaginant que la partition de leur propos et que le propos de leur partition ait pu la désennuyer. Rajouter un élément architectural, un temple qui s’entrecroise de l’«œuvre» renouvelée sans cesse que sont nuages, aurores et couchants, ne saurait avoir pris un tel essor depuis les débuts créatifs de notre espèce si quelque chose, de nos inconscients brandis en contrepoint du réel, n’y voulait un progrès. Work on process et dorénavant plutôt minoré, depuis que le Siècle n’est plus que le siècle, depuis que le gothique a fait place à la réplication en série des formes en béton, il n’est que de voir l’inexpressivité des immeubles posés à quelques dizaines de mètres de la façade de la cathédrale d’Amiens. Plus un progrès dans la circulation des pouvoirs que vers l’oreille supposée attentive de la cause en Soi antrhropologisée.

Nef d’Amiens, en Juin 2025.

Les architectes d’Amiens ont opposé à la cathédrale gothique quelques logements en béton dans lesquels on sent que les volets, les rideaux, les fenêtres et la moquette, n’offrent aucune protection dorénavant contre l’irruption de la musique automatisée qui s’abat chaque soir pendant le son et lumière sur leurs habitants. Ont-ils pu commettre la moindre faute justifiant d’une telle punition ? Quel crime atroce pour un châtiment aussi épouvantable ?

Le parvis de la Cathédrale d’Amiens.en Juillet 2025.

Dans les caves du musée Picard (tout près de la cathédrale, et que j’ai découvert juste avant) persiste cependant tout un ensemble de solutions qui pourraient approfondir mythologiquement l’évangile de l’inesthétique du son et lumière pourri (de merdre, corneguidouille et cacaboudin !, osè-je me dire) l’alléger, l’infester de génie, ou bien l’atténuer d’humilité (moi aussi il m’en faut vite après de telles condamnations), grandir sa musique automatique par quelque brin de vertu mélomane voire même, allez et faute de mieux l’enrichir, de son et lumière municipal, d’arrogance shakespearienne et de folie brindezingue . Prenons au hasard parmi les collections disposées à quelques centaines de mètres du parvis d’Amiens :

Dionysos, Musée Picard.

Allez hop, prenons Dionysos, musclé comme un culturiste trouvé dans les sous-sols comme ça m’est arrivé, juste avant que je découvre la cathédrale, encore paisiblement illuminée par la lumière du jour. Dionysos viendrait là-dedans, comme à une feria, courser mon imaginaire assoupi et scandaleusement superficiel du fait même de la gratuité de ma déambulation ?
Oh comme je rêverais que Dionysos rafraîchisse l’absurde de ce monde affreusement dévasté, par la vivacité extrême des sentiments qu’il savait, paraît-il, si bien faire naître ! Même les tueurs en série du marché boursier planétaire en seraient béatifiés. Ennemis de toute innocence, killers totalement certains d’avoir raison. Si ça se trouve, ils ont déjà de longue date récupère mille statues de Dionysos pour que leurs esclaves s’inclinent devant en se faisant confondre avec les dieux anciens dont les souvenirs emplissent les musées de leurs capitales. Comme les affaires de viols et de banalités envahissent depuis Washington la radio, une forme d’Antidionysos vomissant sur nos oreilles la réalité atroce de la laideur absolue.
Eussè-je fait irruption sous son apparence, hier dans la nef de la cathédrale d’Amiens puis sur le parvis, à quels gestes de chaman ivre m’y serais-je livré ? Pourquoi ?

Mais parce qu’en tant que rhénan je voudrais rendre un peu d’obscurités à toute la lumière et à tout le luxe nobilieux qui semble sans cesse en train, dans ces cathédrales de l’Ouest dont la blancheur surprend mes yeux républicains (de la république de Strasbourg, 1262 qui nous valut peut-être le sérieux de notre cathédrale) , Amiens qui me semble en train, donc, de préparer un mariage trop bruyant, une noce superficielle, une légitimation pleine de mépris des légitimités du pouvoir temporel des puissantes, bien plus que la sérieuse retraite humble et aimante, qui chanterait des joies messianiques ? Messianiques, mes ailes dionysiaques, comme celles de Descartes, de Spinoza, de Freud et de la grande troupe en marche des philosophes encore inconnus ! Évidemment si au lieu de Dionysos je m’étais drapé de l’image de l’équivoque sainte madeleine et de ses attributs prostitutifs (le flacon de parfum), j’aurais traversé la nef d’Amiens avec la componction rigide des peine à jouir, en cilice ou en bure….

Musée Picard.17 Juillet

Quelle ivresse saisirait chacun en découvrant ce qu’elle ou il désirerait le plus pouvoir chérir, l’Amour qui apparaîtrait, là, fessu ou fessue s’il le fallait, cérébral ou subitement esthétique s’il le fallait, dans les autels latéraux, là-haut et sans que tous ces manques enfin rassasiés fautent en rien ? Apparais, corps chéri ? Surgis, penser libérateur ! Savoure chaque recoin de ces architectures, dans les niches chacun verrait la silhouette en chair et en os de Celles que l’On Oublie Difficilement. Et les galeries, si anfractueuses, remplies de lumières, seraient bientôt truffées par la beauté gaillarde des extases et des pâmoisons du jouir ?

A quel point il est fondamental de trouver des raisons d’aimer, lorsqu’on vient d’éteindre la radio ou de replier le journal, et qu’on a la tête bien pleine de l’erreur en marche, actualité hennissante comme un squelette de cheval, sur un tableau de Jerome Bosch ?

Une vraie bacchanale, joyeuse et remplie de plaisirs solidaires, viendrait nous faire toutes vengeresses et tous vengeurs, conscients des horreurs et de leurs victimes, dont on entend l’écho permanent. Et soucieuses, et soucieux, de périmer la tristesse perpétuelle des ogres dominants. Car c’est un appétit de joies qu’en chantant et en dansant nous rendrions praticable, au moins imaginairement, et surtout, qu’on dirait possible, même aux prisonnières et aux prisonniers des malheurs du jour d’hui . Mais non ?

Le petit chantre joufflu de l’église Saint-Rémi de Dieppe, le 28 Juillet, montrait bien le glissement sémantique, et dialectique, depuis les temps de l’invention de Dionysos jusqu’aux anges de la confession et de l’absolution des crimes déjà commis et donc à venir et à revenir, pour la conquête d’un paradis promis depuis les temps les plus anciens.


J’ai l’âme au noir. Pas uniquement parce que des morts, en foule, ont fait, eux, leur bacchanale autour de nous pendant toute la route qui nous amenait depuis Strasbourg jusqu’à cet Amiens inconnu. On entendait la vie atroce des européens pendant la montée des guerres, des Camps, des terreurs et de l’explosion du sadisme infantile dans le cerveau de chacun, foules métamorphosées en gamins comme débranchés de tout sentiment. Les morts de 39-45, qui sont plus nombreuses qu’à toutes les crucifixions représentées dans tous les temples du monde. Non seulement nous avions écouté en voiture, assommés, une biographie de Léon Blum réalisée par Philippe Collin, mais en plus je venais de découvrir, pour n’en plus sortir, le récit de sa seconde guerre mondiale par Leïb Rochman.
Découvrant tout ce que doit à Léon Blum le dandy l’exercice de mon métier, grâce à son instauration, dans l’immédiat après-guerre, des lois sociales.L’incroyable main que ses réformes tendent vers mes malades, bien plus fabuleuses que mon sourire benêt, tendu en réalité grâce à ces lois, vers celleux qui supportent de venir à ma consultation. Mon sourire benêt qui fait semblant de croire que tout le monde est gentil, alors qu’il m’a suffi de croiser et observer le fonctionnement de trois escrocs en quarante ans, pour savoir d’un savoir expérimenté quelle fausseté un regard peut masquer absolument, et comme ça les assure, les escrocs, de participer ainsi à la vaste troupe de ceux qui, partout, s’arrogent une domination sur nous autres. Croiser les regards sans bassesse m’est cependant possible, grâce à la prise de pouvoir du SFIO juste après la guerre et à la généralisation des soins qui m’évite de demander aux malades combien vas-tu comme ce serait le cas si j’étais installé quelque part entre Brooklyn et Los Angeles.
 La biographie de Léon Blum ramenait à ma mémoire, pendant qu’en bagnole je découvrais les champs et les forêts depuis l’Alsace jusqu’à Amiens, les mille et une, les millions de morts des camps, (ces Camps que Leïb Rochman, le rescapé dont le poète Benoit Gréan vient de m’avouer que ses écrits comptaient, à ses yeux, pour primordiaux, ces Camps que Leïb Rochman appela merveilleusement Les Plaines, dans son livre « À pas aveugles de par le monde». ) Voilà de quelles obscurités essentielles se tissa mon regard premier sur la blanche nef de la cathédrale d’Amiens, si toit tombé de la voiture et de l’écoute de la biographie de Blum, et de la lecture des horreurs anthropologiques révélées par le regard de Leïb Rochmann sur ses compatriotes polonais. Je me demandais pourquoi le nom des camps de concentration n’était pas venu remplacer les statues du Crucifié et les images des martyres.

Leïb Rochman décrit en des milliers des phrases le sentiment le plus vif, comme une tapisserie cosmique, d’une nuit à laquelle tout le ramène. ( par exemple: « La nuit, elle (une rescapée des Camps qui y a perdu son père rabbin ) est ramenée en arrière, clouée aux spectres )

Le mélange d’une lecture et d’un été entre Amiens le 17 Juillet, Le Havre le 3 Août , Rouen le premier Août, Dunkerque le 19 Juillet et Dieppe le 28…

A Saint Wandrille,le 31 Juillet, l’effacement par le temps et les certitudes métaphysiques de la Révolution, objective celui des mondes fondateurs du jour qui passe. Moins effacés que la vénérable et gigantesque ziqurat d’Eridu, certes, puisque tout en a disparu, mais comme une ruine dirait la venue d’apocalypses, inconsolées par aucun messie.
Eridu, lieu de la grande Ziggurat, aujourd’hui réduit à l’expression de ma surprise à voir ce lieu arasé, ce lieu d’où nous sont venus tant et tant de mots et d’histoires, de divinités et de cris, ce lieu métaphore de la vanité des vanités des apparences : ma ville demain.

Soigner sans se sentir grotesque est un effort à la Sysiphe. La sympathique lumière des soins que je pratique au quotidien, quand je ne suis pas comme en ce moment en vacances et en train de me promener d’une ville inconnue à l’autre, manque encore plus d’obscurités que les cathédrales nobiliaires de l’Ouest.
Chaque jour, d’un air bonasse, je multiplie les « pansements » , au rebours sans arrêt et bien évidemment à l’envers de l’activité guerrière qui seule soutient sérieusement les cours du marché, des drames d’aujourd’hui. Je fais comme si la vraie vérité n’était pas celle qu’édictent des monstres gueule ouverte engloutissant les foules assommées d’horreur…. Je les retrouverai immédiatement en regardant la façade de l’église Saint Maclou à Rouen..

Portail de l’Eglise Saint Maclou (saint Mac Low) à Rouen : je dys Enfer et Enfer puis bien dyre et si l’allez voir le verrez encor bien pire…

J’y revis en un clin d’œil, au moment de passer le portail de Saint Maclou, l’effacement des millions d’inconnu•es dont j’aurais, en les écoutant patiemment pendant des milliards d’années, chéri les rêves.

En miroir des visages d’inconnus croisés à mesure de la découverte tardive des cités du Nord, se dresse, comme une intimité facile à lire et dont le caractère propre à nourrir des vues pour carte postale abonde, la textualité touristique des monuments et des rues historiques.

Je ressens, par la valeur de sceau qu’imprime au témoignage de Leïb Rochman son invraisemblable survie, qu’il persiste comme un retour, même au désert muer qui est venu remplacer la ziqurat d’Eridu, qu’on souhaiterait éternel au moins, de l’ombre des anéantis. Interruption du mouvement dont il transportaient la promesse.
A quoi dois-je de n’avoir pas subi l’horreur, à qui ? A mon père qui refusa l’uniforme allemand en 40 et s’abrita aux silhouettes charmantes, qu’il croisa comme autant de statues aux plages du Maghreb, avant de se retrouver embarqué dans les avions que canarderaient les Allemands au point d’en faire ce caca de trouille dans ses pantalons et dont il nous parlait trente années plus tard ? Au nom de ça mon air bonasse d’innocent de pacotille s’est transporté poliment de la salle d’attente à la table d’examen et du négatoscope au carnet d’ordonnances ?

Ça plane autour de moi, depuis que je suis né.
Mais je sais comme ça s’efface déjà, à chaque nouveau crime. Ainsi me parut déjà effacée l’ombre des morts de la première guerre mondiale. Trop vieille, cet obscurité, malgré les monuments commémoratifs, présents à chaque coin de rue. Les inaimants triomphent à nouveau en 2025, leurs yeux frétillent de sadisme, on sent pousser des ailes à la Haine.

Son chœur autistique couronne Wall Street et papillonne autour de moi pendant que je visite calmement les cathédrales blanches, Soissons, Amiens, Rouen. A la radio, la rumeur des sexualités esclavagistes des pharaons contemporains.
Tribus, nations, opinions d’un-chacun, glorifient pendant cet an deux mil et vingt et cinq, à qui mieux mieux, qui aura manifesté de la façon la plus éclatante son mépris total de l’autre en sa différence. Et les rues autour de moi sont peuplées, comme le reste du monde humain, de la résultante de toutes ces différances.

La pulsion du politique au sens platonicien d’un Bien enviable, ne peut rassembler que les survivants de deux cent mille années des massacres réïtérés entre dissemblables.

Leïb Rochman a été bouleversé d’observer le devenir des chiens de garde de la circulation des pouvoirs dans les Camps et dans son pays, après qu’ils se furent vomi leurs propres crimes dessus et que les explosions des hubris frénétiques de la joie sadique s’apaisaient très très lentement…
Fortunés grace à leurs meurtres, mais devenus comme des temples vides de toute altérité, dédiés irréversiblement au culte d’eux-mêmes pour ne pas risquer de se haïr. Il leur fallait conserver, et Leïb le décrit dans les couloirs des sanatoriums suisses où il les croisa juste après la guerre, un appétit, un estomac, une sexualité gastrique. En face d’eux le souvenir de l’horreur sur quoi ils avaient frénétiquement édifié leurs conforts.

Par exemple, évoquant les témoignages sur le crime dont il a été un témoin effrayé chaque jour, Leïb Rochman écrit, et je ne peux l’oublier au moment d’écrire moi aussi : Les mots étaient ivre, ivres de la souffrance accumulée. Les auteurs y avaient déversé les persécutions et humiliations, les y avaient déposées à jamais. Eux n’étaient plus là, mais leur douleur était intacte. Ce n’était pas des livres, mais des outres scellées pour toujours. Elles étaient ivres de la détresse qu’elles renfermaient. Elles voulaient exploser, déverser leur contenu avant d’être dévorées par le poison qu’elles contenaient.

Saint Jérôme à Lisbonne où Leïbl et les polonais en 1944 ?

Si j’avais surgi dans la nef d’Amiens environné de toutes les morts juives polonaises que Rochmann tente de célébrer, et dont  Léon Blum croyait naïvement qu’elles seraient impossibles en France, je me serais senti moins coupable d’avoir été porteur, tout petit, des mêmes haines tribales européennes dont il a été la victime terrifiée et horrifiée, benoîtement transmises par les cours de religion où l’on enseignait, au Petit que je fus, le contraste entre la beauté d’un Jésus et la méchanceté des Juifs qui auraient été, lui serinait-on, à l’origine de sa mort.

Si j’avais eu, si on avait vu, parce qu’elle y était, autour de moi, l’écharpe monstrueuse des milliers de visages et de situations infiniment précises des deuils d’assassinats de masse évoqués par Rochmann, volant comme tout à l’heure la chauve-souris qui dans la nef se mesurait aux vitraux, je l’aurais portée, cette écharpe, comme un pallium, comme la pourpre noircie du sang de millions de chauve-souris disant l’impossibilité d’imaginer une âme à une espèce aussi épouvantable que la nôtre. J’ai levé mon regard dans les églises du Nord, depuis les confessionnaux, dont je chéris l’existence parce que j’y imagine l’ancêtre de la psychanalyse, et j’ai vu une chauve-souris prisonnière.

Elle allait d’un vitrail à l’autre, évocatrice de l’impossible signe d’un pardon à tous ces crimes commis si joyeusement. Seule la question qui me taraude : qu’aurais-je fait pendant les années atroces de la soumission au pouvoir hitlérien ? ( Et Leïbl Rochmann l’écrit : les jours paisibles se reflètent dans le cataclysme. )

Labyrinthe, Amiens, Juin, (copyright C.L. Ri.)

Dans les  années soixante, quand j’étais tout petit et impressionné par ce que disaient les grands autour de moi, ça liquidait sec et sans nuances, l’épuration était encore en route, vingt ans après la fin de la guerre, les adultes se haïssaient sans expliquer à leurs enfants qu’ils seraient toute leur vie les héritiers de bourreaux, de survivants ou de fantômes partis en fumée dans les plaines.

TRIBALITÉ LANGAGIÈRE.
Mon père voulait-il nous enseigner à être en reflet d’un insu qui le taraudait, ce qui se cachait derrière la frontière dont il venait, né à Hayange, entre deux pays qui s’étaient vomis depuis Napoléon ? Le reflet illégitime et trouble de l’affaire Dreyfus s’agrandissait-il dans sa rétine craintive de n’être pas français suffisamment, depuis 1918 quand Metz était revenue à la France, et qu’à neuf ans il se souvenait d’avoir été bombardé par des avions français ?

Mes toutes premières années à moi barboteraient sans le savoir dans des haines préfabriquées par les illégitimités proclamées d’un monothéisme à l’autre. Complice des haines de ces milieux qui m’entouraient de leur âge adulte, je suis toujours pris chaque jour, pris comme on dit d’un nez qu’il est pris, dans le procès que Leïb Rochman situe à Amsterdam, le même qu’intuitionne Kafka. Kafka dit-on écrivait en riant. (Joyce rédige, en buvant comme un trou, un autre procès, celui d’un Ulysse juif.)

C’est paradoxalement en me libérant de ma propre lalangue, soit en apprenant l’anglais, que j’ai commencé à pressentir à quel point le sentiment de la légitimité ne venait pas que de ma tranquille assurance d’être dans lalangue de ma langue, dans une filiation reconnue par le monde environnant, mais aussi dans une sorte de cangue, de cage, oui, la toute puissance du tissage social édifié quelques milliers d’années avant nos naissances, par ce que Lacan avait ainsi fusionné en un seul mot, lalangue. Malangue me faisait tribal.
Dans la tripartition que décrit Dumezil, n’étant ni guerrier ni prêtre, j’étais paysan. Pèquenot pour parler français depuis le surplomb de la circulation de ce pouvoir des tribus particulées, de ceux qui en étaient, et qui, aristocrates selon leurs dires, en réclamaient plus de légitimité que ceux qui venaient de là… Mais tout d’un coup, en apprenant à dire I Hope so au lieu de « je l’espère », je commençais à pouvoir envisager quelles relations entretenaient les langues maternelles avec le Sacré, en m’enfermant dans une posture figée, par les hiérarchies intrinsèques à mon langage. Et je pouvais me distancier de tous les mots qui contenaient, dans ma propre bouche et mes neurones, un rapport à la guerre, celui des préposés au massacre en série se bousculant au portillon depuis la sortie de Napoléon de son école de guerre..

Karl Friedrich Casimir Pfersdorff, décoration de son ami Hornagius par un petit tyran.

ERWIN WERNHER , professeur d’Anglais.
Erwin ! Quand tu m’enseignais l’anglais en 68 puis en 70 tu étais un gamin par rapport à moi aujourd’hui, tu avais 57 puis 60 ans ! L’âge précisément de mon père, mais le goût des paradoxes. Tu n’avais pas la trentaine lorsqu’envoyé en Allemagne tu as vu saccager les appartements des juifs. Erwin ! Depuis ton estrade, au lycée Kléber, tu nous as décrit les pelisses de zibeline, pendant par les fenêtres d’appartements dévastés, à Offenburg je crois, c’est à dire tout près de chez nous. Le premier, tu nous a fait comprendre qu’il valait mieux parler la langue des dieux et à travers ton allure il a pu nous sembler que dieu parlait anglais. C’est la langue qui sauve m’a t il dit un jour en disant « Ils reviendront. Et ce jour-là, souvenez-vous : parlez anglais » Et il délivrait ainsi l’histoire sienne, ce sentiment de rester libre entre 39 et 45 parce qu’il avait enseigné cette langue tout le temps. Langue divine parce que libératrice. Holy langue.

Au fond, c’est Erwin Wernher. Il a neuf ans de plus,(c’est 1989) que je n’ai aujourd’hui et il m’enseignait l’anglais quand il en avait onze de moins que moi aujourd’hui .

Merci de m’avoir dit, quelques années plus tard ( le jour de ma thèse tu es venu tu avais neuf ans de plus que moi aujourd’hui!) : « Vous ? Vous auriez pris une balle en brancardant! » C’est mieux que rien. Merci. Soulagement. Yahvé ça s’écrit en anglais, il m’a fallu quarante années après Erwin pour savoir que c’était en anglais mais celui de James Joyce, comme Bloom de son Ulysses peut s’écrire Blum. Et comme le buisson ardent peut dire Mishmish chez Joyce.

La biographie de Léon Blum, écoutée dans la voiture pendant les heures du trajet, m’a fait pénétrer d’autant plus songeur, dans la clinquante nef d’Amiens, aux lumières à peine entamées par la fréquentation touristique, d’autant plus songeur, dis-je, qu’aux autels latéraux consacrés par mille futilités éblouissantes, je mesurais ma stupéfaction Blumienne. Je n’aurais pas eu de moi-même le geste d’aller chercher un podcast sur Blum pour l’écouter, et c’était en moi un vestige incroyable des méfiances tribales infantiles. Coin d’ombre soudain illuminé. Si j’étais arrivé au beau milieu de la cathédrale au contraire avec le spectre de Pétain, je n’aurais évidemment pas perçu pareillement cette forme de buisson ardent que tentent les vitraux là comme ailleurs. Lumière au contraire, portée par la découverte de la biographie de Léon Blum le juste. Mon père a gardé une photo de Pétain dans ses albums. Alors qu’il a débarqué avec les armées de De Gaulle en 1944, près de Saint Tropez, c’est quand même pas rien, à Ramatuelle. Et si je me trimballais dans la nef avec le spectre des sinistres de la troupe, Laval, Maurras, Goering, Céline, quelle sensation aurais-je à la lecture de ces écritures qui un peu partout tentent de consacrer, d’un coup d’Histoire Sainte, les géographies de ces terres disputées ?
Je me suis souvenu des camelots du roi, en écoutant le podcast sur Blum, dans lequel ils sont très précisément décrits. Mon père m’a signalé un jour avoir fréquenté, lui le protestant d’origine alsacienne, des « camelots du roi » à la faculté de Droit de Nancy – quelle légitimité y cherchait il ? 

Pépinière, Nancy, les camarades du paternel, début des années trente.


Sous le coup de quelle honte rétrospective crut-il devoir se draper de respectabilité, à la Libération,  en épousant la mieux élevée et la plus française des nancéiennes ? Pourquoi savourait-il qu’elle lui ouvrisse, l’éloignant de son père un peu trop germanique et de son frère plus brillant et démocrate, ses si traditionnelles fréquentations  ? Comment faisait il pour être si peu sûr de lui ? Aucun chuchotement convaincant ne lui avait dit, probablement que « Dieu » s’écrit en alsacien, la langue naturelle de sa mère.
Alors il a cherché le tétragramme, ailleurs, dans les manières surannées de la cour de Versailles et de ses sujets. Les restes d’une féodalité que l’économie industrielle avait moulu depuis Rousseau dejà, ça lui allait.

Soirée, fin des années quarante, ma mère.


Le truc chouette, pour ses enfants, c’est qu’il ait fui l’obligation de porter l’uniforme allemand faite aux alsaciens et aux lorrains. Au même moment où Leïb Rochmann se cachait et évitait de justesse l’extermination. Il s’est éloigné des horreurs européennes de 39-45, traversant la ligne de démarcation, il a rejoint les calmes plages marocaines lors de ses trente ans, en 1940. Mais je suis en Juillet 2025, j’ai presque 70 ans et je visite Amiens et Le Havre, Dunkerque et Boulogne, en secouant dans ma tête les terreurs d’un juif hassidique de 24 ans se cachant des polonais en 40.,
Il retournerait vers le royaume chérifien une fois marié, en 1946. Quand Leïb découvrait Jérusalem après la guerre, ma mère découvrait, synchrone, Casablanca. Ses enfants , du coup, y apprendraient l’immense nef du ciel vers l’Atlantique, et le cri des muezzins pour qui le nom de dieu s’entend en arabe dans le texte. La lumière jouant avec elle même, depuis Casablanca, me revient un peu à la mémoire en regardant les blancheurs de la nef d’Amiens.

Chuchotis Atlantiques :

L’océan, celui qui me frappe de plein fouet lorsque j’arrive à Dunkerque depuis Amiens, c’est un ami d’enfance. Le souffle du vent océanique le caressait et chuchotait dans les oreilles, à Aïn Diab, comme là, quand j’arrive à Dunkerque, et il me parle d’un monde qui tout entier s’est prosterné uniquement pour chuchoter aux oreilles de l’enfant royal qui guettait les bleus au dessus de la piscine du Sun Beach.

Notre mère attendrait d’être bien vieille et désemparée pour nous raconter qu’adolescente elle avait été accueillir, retour des Camps en 1945, les squelettes d’Auschwitz à la gare d’Orsay, ceux que décrit Leïb, Quand les portes des Plaines s’ouvrirent (…) il était impossible de donner un âge à quiconque. Ils formaient tous une masse gris-cendré agglutinée qui avançait d’un pas unique, un nuage au ras du sol. Les cendres sur eux étaient encore chaudes. Du nuage qui flottait sortaient des rangées de pieds qui allaient de l’avant par les champs.

Mais elle était convaincue jusqu’au bout des ongles que dieu habitait Versailles.

LE SANATORIUM DE LEYSIN.


Pendant les mêmes années où Leïb fuyait là mort, dont rêvaient pour lui tous les polonais du village où il se cachait, Roland Barthes était déjà, et la description existe de son passage là, en Isère, dans un de ces sanatoriums que Leïb ne rejoindrait qu’après la guerre et où se rencontreraient les personnes survivantes et leurs anciens bourreaux.
Mon père, lui, avait fui en pressentant les années d’horreur et d’impuissance qui accablaient l’Europe, il était sous des palmiers du Maghreb comme je suis dans le jeu de la lumière des vitraux et de l’Ocean dans les terres nordistes. Leïb ne découvrirait les orangers et les mimosas, en Palestine, qu’après sa convalescence au sanatorium de Leysin. Il visiterait sous le soleil les grottes de Massada. Il y rêvera une renaissance. Les archéologues exhumeraient une histoire plus que bimillénaire, les survivants de son peuple pourraient revenir embrasser même les restes des victimes désespérées et anéanties par Rome au premier siècle. Leïb veut passionnément leur rapporter l’haleine des cendres des Plaines. Sur sa nuque pèse comme un joug la mission de retracer les événements passés. Sa chemise de nuit prenait l’allure d’une lévite de toile blanche. Une plume d’oie à la main …

Ouarzazate, 1943? Le paternel devant le bleu des ciels, loin de la guerre.
Ouarzazate 1943 ?

Ainsi les soleils de Casa se marierent dans mon imaginaire aux vitreux de l’église d’un carmel, des carrés de verre colorés en vrai, où les dimanches je respirerais les parfums d’encens, la musique, les images pieuses. La simplicité cubiste de cette architecture casaouie des années trente ne me préparait pas du tout à ce que je continue de lire plus au Nord, des traces laissées par la religion de Rome. En traversant le Nord, je suis rafraîchi par la pierre blanche. Je me ressouviens sur premier choc causé par la cathédrale de Strasbourg, dont notre institutrice vantail les « quatre coins » sans que je comprenne en quoi ça pouvait avoir le moindre intérêt pour elle, ces quatre tourelles flanquant la flèche. A Calais, à Saint Omer, à Rouen et à Amiens, ça me revient. Ma découverte de ces géographies du Nord m’emplissaient d’ idée, brute, entêtante, qui prendrait des décennies à se prononcer. Une forme venue des ciels pluvieux, celle de la cathédrale de Strasbourg, si philosophiquement républicaine, puisque terminée après la défaite de l’évêque à la bataille d’Hausbergen dont je ne découvrirais la forme complexe et les insolubiliae aristotéliciens qu’en 1963.
C’est l’année où mes parents m’amenaient depuis la Maison Blanche Casablanca vers une Alsace pétrifiée par les non-dits des crimes commis là à peine vingt ans plus tôt, et remplie de sigles tentant de hurler une légitimité historiques. Monuments parsemés un peu partout, comme la, cet été, je découvre en me méfiant de mon ignorance le tissu invraisemblable des monuments répandus sur les géographies au Nord de la Somme.

La porte du Ciel, échelle angélique pour suspendre André comme à l’échelle de Jacob.

Le silence sur les crimes de la guerre a été un peu secoué par mon institutrice, ancienne résistante, l’année de mon arrivée, par Erwin Wernher ensuite en 1968, mais le silence continuait de régner sur l’espace public de la ville, malgré les manifestations de Mai, puis malgré le film Shoah en 1975, un silence poliment français, sans qu’on puisse savoir pour quels intérêt ce silence évitait de parler allemand. Jusqu’à ce qu’André Wilms, immense acteur alsacien, suspendu au mois d’Avril 1980 aux vertiges de la flèche gothique comme un alpiniste lors d’une représentation du “Lenz”, n’y hurle chaque soir le nom de Goethe, en prononçant Goethé, d’une façon qui planait sur toute la ville comme la révélation d’un inconscient informulé.

La porte du ciel, façade de cette cathédrale où se suspendit André Wilms en 1980 pour crier « Goethe !».

Il a fallu donc beaucoup de révolutions mentales pour qu’à 68 ans je parvienne à cheminer à travers l’allée centrale de la cathédrale d’Amiens en ressentant autour de moi la nécessité d’autant d’anges noirs que les millions de morts de la Shoah.


DE LA PORTE DU CIEL AU SANG DU CIEL.

Entouré depuis ma naissance et pendant au moins une douzaine d’années, du travail inconscient opéré, tous les dimanches, par la représentation de la compassion dans les églises, j’ai eu du mal à comprendre qu’au lieu de susciter le désir de protéger les coreligionnaires de Jésus le Souffrant, elle a généré la haine. Comme s’il fallait des millions de martyres pour venger on ne sait toujours vraiment pas quoi. L’explosion sadique des démons de la jalousie, ça enfle de nouveau, ça assurera encore une fois le triomphe de l’injustice, maîtresse de ce monde où tout Réel n’est qu’Imaginaire.

Villon n’est pas dans la nef d’Amiens pour chanter la ballade des pendus, mille textes ont perpétué son génie jusqu’à mon siècle, et chantent dans la mémoire des livres (Le sang du ciel, de Piotr Rawicz par exemple, qui ressuscite les mondes disparus de L’Europe centrale juive aussi bien que Joaquim Du Bellay fait réapparaître la Rome depuis la mélancolie des ruines.)


SURGISSEMENT DU CRI PÉTRIFIÉ ET PÉTRIFIANT DU HAVRE.
Quand je découvrirai, presqu’au dernier jour de l’incursion d’Août vers le Nord juste avant d’en repartir, cette formidable mâchoire vitrée qu’est la nef de l’église conçue par l’architecte Perret au Havre, j’y rêverai uniquement du cri des Camps.

Ainsi surgirait dans la nef du Havre cette longue tirade, écrite par Leïb Rochman, chantée par exemple, et qui dit sa réaction quand il découvrit aux camps les piles de vêtements des mortes et des morts : «C’est un ballet de vêtements qui rêvent des corps absents. Ils flottent, muets, soulevés par la moindre brise qui souffle. Ils sont pris dans une sorte de folie. Certains se parent des habits, des corps, des visages d’autrui. Ils se déplacent avec des jambes d’emprunt. Les vêtements claquent les uns contre les autres, se gonflent comme sous des vagues d’eau, se suspendent sur des cordes à sécher, se défroissent sur des planches à repasser. Des pantalons d’hommes quittent les cordes et se promènent bras dessus bras dessous avec des robes de femmes. Puis ils s’affalent sur le sol, riant de conservé. Ils décident de se constituer en armée et de s’emparer de la ville. Des régiments de lunettes, sans l’appui d’un nez, iront devant sur les routes ; des bataillons de bottes sans pieds avanceront ;des divisions de montres, demeurées abandonnées (…)»
Le travail de représentation du crime patiemment élaboré par les témoins horrifiés par l’horreur m’accompagne, ne me lâche pas. A chaque mise au tombeau que je croiserai, d’Amiens à Saint Omer, de Dunkerque à Boulogne, de Fécamp à Yport, de Saint Valéry sur Somme à Rouen, je verrai en lieu et place du corps du supplicié celui des millions de suppliciés dans les Plaines.

RETOUR AU SOUVENIR D’AMIENS.
J’ai ainsi été grotesquement décontenancé que l’atmosphère, dans la première cathédrale de ma visite du nord de la France, fut si détendue. Que tout le monde n’ait pas partagé mon écoute en voiture du podcast sur le devenir de Léon Blum avant, pendant et après la guerre. Grotesquement stupéfait de marcher dans la légèreté lumineuse, si écartée de toute la gravité qu’amplifient en moi sans cesse l’écoute des nouvelles venues des fronts de la guerre et des massacres en cours. Mais cette lumière précisément me restera longuement le seul souvenir de la nef, comme un nimbe, pendant les journées suivantes.

Renoir , tête d’enfant et pomme, au musée du Havre.

Heureusement et inopinément, avant que je n’assiste au déroutant son et lumières projeté sur la façade de la cathédrale et alors que je venais à peine d’en sortir et de m’en éloigner vers le quai Saint Leu, une jeune sainte gothique aura dressé son innocence, aussi gracieuse que celle de Nedjemmout (la jeune momifiée du musée de Boulogne sur mer) entre moi et la silhouette de la cathédrale. Ma tête prise par l’ombre des morts accumulées, des massacres guerriers et des hôpitaux où mon travail d’étudiant trop naïf m’en a tant fait voir, était soudain réveillée par cette flamme juvénile, de candeur et de puissance mélangées.

Son innocence, digne de celle des visages dessinés avec amour sur le cartonnage des momies et sur certains reliquaires des musées, surgissait juste avant que nous retrouvions la façade de la cathédrale dans son abîme d’éclairages merdiques et sa sonorisation de bazar.

Reliquaire espagnol, une beauté pareille à celle de la jeune allemande assise entre nous et la cathédrale d’Amiens au Quai Saint Leu.



La jeune allemande du Quai Saint Leu d’Amiens rappelait, par l’énigme hiéroglyphique de son visage, que le Bien s’oppose depuis des centaines de milliers d’années au Mal diabolique du Réel. Que la résurrection est une observation égyptienne fort ancienne qui flirte avec la lutte de l’innocence d’Osiris contre ces obscurités dont j’aurais rêvé de draper les vitraux trop clairs de la cathédrale d’Amiens.

Aussi puis je imaginer à nouveau, tentant de suivre l’exemple du tableau de Joos van Kraesbeck (homme écrivant ,1650, exposé au musée de Picardie d’Amiens) qu’un écrit, s’il était aussi angélique que la juvénile touriste allemande, pourrait alléger le malheur répété des habitants de la place de la cathédrale d’Amiens, métaphore de nous tous, obligés de subir l’extrême vulgarité du monde.

Le logo du son et lumière, projeté sur la façade d’Amiens.

Aux murs du musée picard sont suspendus plusieurs « Puys » saturés du portrait d’antiques habitants de ces lieux : j’imagine leur stupéfaction et j’anticipe peut être à tort la rage qui les saisirait, à voir leur orfèvrerie gothique voisiner deux bâtiments des années soixante dix. Mais si on leur disait quelles tragédies ont suivi les progrès de l’art militaire en Europe, ils les trouveraient ravissants, ces immeubles cubistes, au regard du souvenir des bunkers et des Camps.

DECOUVERTE D’UN CARMÉLITISME DES BÉTONNERIES DE LA CÔTE.

Adaptées. Ils trouveraient les voiles de béton et ces allures sévères adaptées. Dans un repli digne des carmélites, effaçant toute identité sous la tristesse et le repentir d’après la Shoah, d’après un Progrès qui s’avoue être principalement progrès de l’art du massacre. Les gens d’Amiens figurés sur les Puys ,ils se féliciteraient plutôt que de s’affliger romantiquement. Les fronts de mer fructueux, que l’âme des fortunes immobilières d’après-guerre a massivement posés, en autant d’écrans, en face d’une poétique obsolète des plages. Elles sont ramenées ainsi et rentablement, ô combien ! à une fonction de consolatrices, de bains de pied et de solariums. Les anciens des Puys y béniraient la modestie du renoncement à toute joie. Ils comprendraient facilement, quand on leur dirait combien de morts se sont empilés depuis le siècle derniers, que toute joie architecturale soit devenue en quelque sorte superflue. Cessons de nous dépenser en vaines façades décorées de vains enthousiasmes, puisque nous avons derrière nous l’atroce démonstration de ce dont nous avons été capables en matière de désespoir.

Front de mer, Boulogne.
Âpreté carmélisée du gain immobilier, Le Touquet.
Carmélites se voilant la face devant la mer, Calais.
Fécamp, macérations et mortifications d’humilité carmes, au front de mer.
Car ces fronts de mer disent secrètement quels incendies ont brûlé, non pas Rome comme dans ce tableau d’Hubert Robert au musée du Havre, mais le soubassement joyeux des années avant nos naissances, qui a dévasté trop d’innocence à coups de bombes et de meurtres en série. On célébrait l’anniversaire d’Hiroshima le jour où se terminait mon périple au Pas de Calais et aux boucles de la Seine. Malgré les diverses saintetés proclamées dans les diverses architectures savantes des vieilles villes, ce qui me hante, c’est l’idée qu’une explosion de sadisme est en train de se comme autant de buissons ardents en pierre, on a déroulé ce suaire. À quoi ressemblent les voiles des carmélites,sinon à l’architecture en bunkers de l’après guerre ? Je me sens aussi paralysé devant tout cela que le Saint honoré à Saint Omer, Saint Erkembode -le -célèbre, paralytique, au handicap de qui les marcheurs offraient leurs godasses.

Leïb Rochmann a la vingtaine quand les milliers d’habitants du ghetto de Minsk où il vit sont anéantis, sans une tombe. Il essaye de réveiller en lui et pour nous, le souvenir de chaque visage assassiné. En son prodigieux effort, il rapporte à ma lecture les réalités qu’il observe. Il invente deux procès, puis décrit les pensées qui lui sont venues dans le sanatorium suisse. Les anciens bourreaux voisinaient là les anciennes victimes, comme partout en Europe, mais sous le drapeau de la guérison de leurs tuberculoses osseuses. Exhale de son écrit l’haleine de cendres. Je suis entouré de monuments religieux, et j’y vois grâce à son écriture, celles et ceux qui n’ont que la terre entière et les nuages du ciel pour tombe. Il crie son effroi, il rend palpable et comme minérale leur impalpable disparition en fumées et en cendres.
Grâce à lui je comprendrais enfin, quand quelque mois plus tard je ferai lecture de quelques phrases de son texte à Simone Polak, rescapée d’Auschwitz à quinze ans, pourquoi elle n’a pu supporter que mon amie Nicole se fasse incinérer il y a quelques années déjà.


Dans la cave du musée d’Amiens il y avait des statues sublimes des morts fabuleusement honorés dans l’antiquité à Palmyre.
Elles m’ont immédiatement renvoyé aux tortures qui se déroulèrent en masse dans les Camps installés, en Syrie et précisément à Palmyre par Aloïs Brunner.

Palmyre, statues mortuaires.
Palmyre, il est entendu qu’aucun archéologue ne peut oublier l’atroce coïncidence, qui a voulu que lieu où ces morts furent magnifiquement honorés, il y a deux millénaires, soit devenu celui où, conseillés par un nazi en cavale, les autorités syriennes aient établi un camp d’anéantissement des ennemis du régime. Il est méticuleusement décrit par Moustapha Khalifé dans son texte « La Coquille».

Et que l’atrocité des souffrances vécues dans ce camp de Palmyre et probablement dans d’autres hélas, a pesé sur notre monde par le silence qui nous empêchait de les entendre. Ce silence , en finissant par nous exploser au visage, s’est mis à jargonner son désespoir suffisamment inéluctable pour qu’on y vive les préliminaires de nouvelles haines, aussi interminables que la souffrance que tout ce système se plaît à engendrer.

Dans ces prisons de la vénérable Syrie, Moustapha Khalifé a décrit ce qui s’y est passé. Ce qu’il y a vu de 1982 à 1994 ressemble, par les méthodes et la torture tout du moins, et dans les dernières décennies du vingtième siècle, à ce que Leïb Rochmann raconte au début du même siècle, des méthodes utilisées dans les « Plaines », les camps qu’il a visité juste après avoir survécu, lui, au génocide. Palmyre… une « plaine » d’après.

Les gardiens du Camp de Palmyre osent-ils aujourd’hui dire à leurs enfants qu’ils étaient là ? Pourquoi n’ai-je trouvé qu’un seul livre sur ce qui s’y passa, et pourquoi seulement vingt ans après ? Les tortures dans les prisons souterraines, offrant pour seule chance de survie aux prisonniers celle de leur radicalisation, en lisant le livre, je comprends quelque chose des ultérieurs massacres…

Mais où suis-je ? Ni à Lodz, ni à Palmyre, ni en Chine, ni en 1940. Je suis dans les caves du musée Picard d’Amiens, c’est Juillet 2025, m’apprête à découvrir Dunkerque, Boulogne sur mer, Fécamp, Calais, Rouen, et je n’ai pas encore traversé la nef cristalline de la cathédrale d’Amiens. Comme d’habitude, j’ignore tout et même un peu plus, et quand j’aurais fait tout cela je resterai incapable de décrire sérieusement les trésors traversés, monuments, paysages, visages. Je ne sais pas encore que je vais découvrir à Allouville un arbre qui a plus de cinq cent ans, et j’emporte avec moi les visages d’anciens habitants d’Amiens, représentés sur des tableaux qu’ici ils appellent des Puys.

Puy d’Amiens.

 Entouré au musée d’Amiens des traces de la vénération des morts par le deuil des vivants, et même de la passion bine connue, des flamands pour la peinture et l’immortalisation des vivants par le portrait (comme dans ces quatre « Puys » suspendus aux cimaises du musée Picard, moins vivants que les masques mortuaires de Palmyre à la cave) , je traverse la nef, après avoir parcouru les salles du musée, en laissant s’accrocher à mon pantalon les millions d’ombres dantesques qui torturent Leïb Rochmann, celles du mépris absolu pour les vivants, celles dont aucun procès n’est venu dire aux bourreaux, murés dans leur silence, qu’il y aurait le moindre prix à payer.

Un des « Puys » d’Amiens. Visages conservés comme les mirabelles de Gresswiller mises en confiture hier après-midi…

L’OURAGAN SELFIE ET LA TOUTE PUISSANCE NARCISSIQUE DE MON ÉCRAN.

Vivre, revivre, se faire faire le portrait, sur huit milliards d’humains combien ont ils eu le temps d’un selfie aujourd’hui ?
Il en a fallu, des farces, des théâtres et des auteurs, à Alexandrie devenue le grenier à blé de Rome, pour que le clergé égyptien accepte de verser un peu d’Osiris et d’Isis et de résurrection dans les religions de César. Le selfie est il une tentative de résurrection de l’Instant comme éternité ? L’autoportrait, l’effigie ? Parousie de l’Instant ?
En contrepoint des œuvres d’art, le tapage municipal et la,médiocrité des lumières et des musiques jetées à la façade de la cathédrale d’Amiens, me frappent, surtout par le mépris des habitants que j’imagine terrés dans leurs logis a portée du haut parleur, contraint d’entendre cette banalité répétitive chaque soir. J’en oublierais presque les atrocités dont je ruminais’l’echo avant. Se plaindre de l’atteinte portée par une petite mise en scène au miracle en pierre des cathédrales ? Mais le temps lui même se chargera de les éroder et n’est-ce pas lui qui me taraude ?. Peut-être aucun des voisins de la cathédrale d’Amiens ne ressent le boucan du soir des sons et meulières comme un mépris municipal à son endroit ! Un autre pharaon succèdera aux responsables actuelles et le parvis retrouvera peut être son génie pendant les années à venir ? Un pharaon municipal qui se ferait des petits coups d’exigence et qui lui se fera taper sur les doigts pour esthétisme abusif ?

Enseigne du club »Le pharaon », Boulogne.

1989- 2025 : durée de ma station soumise au pied d’une tour du même style que les bâtiments apostés au parvis de la cathédrale d’Amiens.

Trois tours, Esplanade, Strasbourg

Cette tour ne permet qu’aux habitants des étages élevés de scruter la cathédrale rose et sévère pourtant.

La durée, rétrospectivement, me paraît avoir été celle d’un clin d’œil depuis 1989 : chaque jour une bouleversante avalanche de visages m’a rendu visite au pied de cette tour. On sait comme le temps nous est compté, que l’humanité essaye de charpenter son vœu de durée en élevant des menhirs, des cathédrales, des momies, des tribus ou des temples grecs.

Menhir de Kerloas.

A moins que Leïbl ait raison, et que le sens de la famille, érigée en tribu, érigée en lumière du monde obscur des errants, puisse nous amener jusqu’à autre chose qu’à la simple attente de l’érosion des dolmens, des cathédrales, des statues et des selfies. Dans quelle attente de quelle pérennité se tiennent les juristes rabbiniques ? Quelle signification pouvaient bien prêter aux cathédrales les théologiens ? Quelles tentatives mécaniques ont-elles fait passer du menhir à la cathédrale ?
Quel messie viendrait confirmer les rêves de permanence, aussi messianique que le Messie donjuanesque décrit merveilleusement par Leïb Rochmann et aux pieds de qui se jetteraient toutes les créatures en leur désir ?

Est-ce que ce n’est pas un peu ce messie que rêvent d’être toustes celleux qui se mettent à écrire, par exemple quand Leïb écrit : Des milliers de rues sont éclairées par des réverbères. Je sais que je ne peux pas tout voir en même temps. Je ne peux pas être partout à la fois. Là-bas, tout fonctionne très bien sans moi. Des filles marchent seules dans des villes et des villages disséminés. Chacune attend. Je ne les atteindrai pas toutes. Je ne peux consoler chacune d’entre elles. Je ne peux m’unir à chacune. Je ne pourrai jamais me blottir contre tous les hommes.

Philippe de Champaigne, Musée Picard, Amiens.

PEUPLES ET MASSACRES.

Et toi, Pete, tu es encore vivant évidemment et c’est toi qui avais eu la bonne idée de me prévenir, il y a presque trente ans, que c’était plus poli, dans la bouche d’un français, de demander à ses patients africains de quel peuple ils resurgissaient plutôt que de quel pays. Que c’était la moindre des choses vu l’ancienneté de leurs savoirs, qui a précédé, justement, l’Egypte des pharaons.
Les frontières africaines d’aujourd’hui étaient, disais-tu, avaient une connotation coloniale. Que toi, depuis ta ville de New York et ton savoir, tu me suggères de demander à des humains le nom de l’appartenance ethnique a été pour moi bien plus qu’un choc. Jusqu’à ce que je regrette, quelques dizaines d’années plus tard, qu’un•e antrhopologue africain•e ne s’attelle toujours pas à la tâche de nommer les tribus qui structurent silencieusement l’Occident…

Qu’est-ce qui évoque le masque africain dans nos villes sinon la façade des cathédrales avec ses portails en bouche à aspirer les fleuves des croyants. Est-ce qu’elles ne sont pas comme de gigantesques masques ?

Et par toi après avoir appris la résistance historique du processus tribal dans les gigantesques Afriques, en miroir, je me demande si persiste, pleine de sécessions et taboue, la tribu cathédrale. Tribu aussi, du surf internautique, des réseaux sociaux, qui font empire.
L’empire du pire.
Ah c’était ça, donc, les « son et lumière », abattus comme une colonisation du sacré par l’argent dans tous les centres touristiques imaginables ?
Je n’ai pu que penser à l’ancienneté de la famille New yorkaise de Pete lorsque, me penchant sur une vitrine au sous sol du musée de Saint Omer (après avoir visité la cathédrale et non pas avant comme à Amiens, la veille), j’y apercevais sur une corne à poudre, une vue de New York franchement imprenable ! Qui me disait coucou je suis l’ancienneté du nouveau monde et toi tu te morfonds parmi les nouveaux jouets trop sonores à ton goût, de l’ancien.

Corne à poudre. Musée de Saint-Omer.


Ainsi m’avais-tu ouvert aux divisions tribales, toi le descendant des juifs New Yorkais, toi qui as choisi avec rigueur et exigence de consacrer ton travail à l’histoire africaine, la situation sociale des afro-américains ayant suscité en toi une profonde reconnaissance, une attention partageuse.

Bien plus charitable, quoique moins sacrificielle, que celle évoquée sur une des « Charité » brodée par les ursulines d’Amiens.


Le musée d’Amiens regorge aussi de divinités égyptiennes. Je rêverais qu’elles sautent à bas de leurs vitrines, prennent des dimensions humaines, m’accompagnent avec Dionysos, Leïb et Léon dans la nef de la cathédrale, qu’elles marmonnent les prières de leurs clergés, en portant des « Charités » à bout de bras pour me consoler du Temps (quoi ! Tomi Ungerer est mort il y a sept ans déjà !)

Projections métaphysiques nilotiques, plus élégantes que les mille gribouillis éclairant à tour de rôle les lignes gothiques de la cathédrale. Mille gribouillis en pure perte, avec la certitude, comme moi quand j’entrecroise mes phrases brouillonnes et provoque mon propre coma sémantique, que ça va finir par trouver un genre.
Mais je ne m’assieds que sur l’écran de mon ignorance, pas sur le remploi d’un chef d’œuvre de l’architecture du sacré.

D’ailleurs je ne peux que me faire le même reproche.

Pour rendre un tel travail un peu décent, il faut convoquer toutes les philosophes depuis leurs universités les plus lointaines. Est-ce que ce n’est pas ce qui a fini par déterminer l’allure terriblement protreptique de la cathédrale de Strasbourg ? Est-ce qu’elle ne tente pas plusieurs démonstrations par certains détails de ses formes ?
A Strasbourg pendant des années, un violoncelliste a étiré sur le parvis une incessante mélopée. Jusqu’à en mourir, pour avoir négligé une plaie qu’il avait, m’a-t-on dit.
Quand il s’y tenait tout seul, au milieu de l’épidémie du virus couronné, la tragédie qu’il disait avait une légitimité indiscutable, devant l’immense figuration d’une porte céleste.

Brice Bauer devant la porte du Ciel.

Qui accompagnerait, mieux que les collections des musées, et la stupéfaction qu’elles engendrent d’un bras savant et infiniment amical, mes propres ruminations de robinson, estival explorateur du Pas de Calais, du Nord, de la Somme ? Les regards de l’Egypte ancienne sur le ciel, qu’elle repeuplait de créatures hybrides, n’ont pu qu’avoir l’énorme impact qu’ils maintiennent sur mes impensés, vie éternelle, long termisme , ordre céleste du divin…

Dans les paysages des côtes de la Manche on voit le carnage architectural opéré sur les vieilles abbayes et les cités par les vikings, les huguenots, les révolutionnaires, les prussiens, pendant qu’à la radio on entend ceux des russes et de la haine religieuse du Moyen Orient, sous le masque invisible d’inconscientes tribalités affrontées jusqu’à l’horreur absolue : chefs-d’œuvre des musées, musiciens merveilleux et philosophes unifiants, protégez nous du Fait-Divers que la différance vomit, en ce qu’elle a de plus sourd et de plus aveugle !

Si je reprends, dans l’ordre. Les scribes juifs, descendus en Égypte, asservis à pharaon, en rapportent quelques idées. La Rome finissante éprise d’Isis jusqu’à la Renaissance et aux mysticismes du 19° siècle, s’accroche à ces idées en y suspendant l’éternité osiriaque. L’Égypte disposait de deux hiéroglyphes distincts : l’ éternité de l’instant et l’éternité des cycles astronomiques.
Pas de quoi fouetter un chat, ni réveiller la belle-mère, ni chier une pendule franc-comtoise.

Émile Schuffenaecker, Musée de Fécamp.

Aux murs des collections modernes du monde entier, d’ailleurs, ces deux éternités reparaissent, superposées par le travail que le regard des impressionnistes sur la lumière changeante des ciels a su faire triompher.

L’ÉGYPTE BÉNIT FÉCAMP.

29 Juillet 2025

Fécamp.

Et quand je vois au musée de Fécamp japonaises et japonais écarquiller aux côtes des Chinoises et des coréennes, des coréens et des chinois, leurs yeux d’anciens ennemis, je devine tout ce qu’ils emporteront en eux de ces hiéroglyphes, transmués par la paix des peintres. Ça rebondira, jusque dans l’imaginaire des millions de pianistes et bientôt de psychanalystes chinois et ça infuse ainsi les civilisations les plus éloignées du Nil.

Divins ancêtres de nos songes au musée d’Amiens.
Claude Monet, Rouen.

La malédiction des sons et lumière, du bruit des rues et des boulevards, du tintamarre des gens, des autres, est aussi universelle que le langage. A Amiens la cathédrale, guetteuse en majesté du tragique médiéval, doit mettre son nez de son et lumière clownesque les soirs d’été. Si quelqu’un agonise, dans son logis, s’il habite sur la place du parvis, il lui faudra mettre des paupières à ses oreilles pendant le bruit municipal pour garder quelque calme à ses derniers instants, et j’en ai vu, hélas, de telles agonies. J’ai vu le désarroi d’une ou l’autre mourante, d’un malade ou l’autre, obligés de confier leur nausée et leurs douleurs à l’haut-parleur qui écrasait, municipal, dont pâté de maison. Il y a évidemment de bien pires tonitruances de l’autorité. Mais je suis en baguenaude vacancières et ce petit caillou qui grince sous mes dents me rappelle ce qui accable infiniment plus violemment et par des soumissions mortelles, la chair à canon d’ailleurs et peut être bientôt d’ici.

La nef d’Amiens, dans la paix de Juin.

La cathédrale d’Amiens, transformée en fée clochette, est toute boursouflée par la valse valse d’images piochées dans l’à peu près. L’idée des voisins de ce parvis offerts en sacrifice à la toute-puissance d’une municipalité sur ses habitants, me saute à la gorge probablement parce que j’entends les bombes tomber dans un proche lointain.

Quelques heures auparavant, traversant la nef de la cathédrale d’Amiens mon esprit tourmenté par la Shoah l’avait trouvée trop gaie.
J’étais un bonnet de nuit. Je voulais quoi ? Porter sur mes épaules toutes les morts de l’injustice ? Décevoir les deux ou trois touristes qui s’ennuyaient poliment en regardant cette cathédrale,débraillée par le fait en soi de leur présence de désœuvrés. 
Ils auraient eu parfaitement raison de me jeter des cailloux. Même si il n’y a pas une seule statue de Saint Etienne le saint lapidé, à Amiens. Le « beau dieu » de la façade sait qu’il y en a, des dizaines et des dizaines de saints, et même des quasiment pas connus, dieux gaulois et irlandais ressuscités discrètement pour deux millénaires par remploi chrétien …

Songeant aux disparues et aux disparus de la Shoah longuement chantés par Rochman, dans cette lumière étourdissante d’Amiens, je me vois assis dans une des stalles du chœur, comme dans le gigantesque procès qu’esquisse son roman.

Dans le regard des touristes je vois que j’en suis un. Précisément, aujourd’hui, je glande. S’ils me faisaient, eux, le procès d’être un glandeur graphomane ressemblerais-je au héros d’Ulysses de Joyce ( Bloom… presque Blum) lorsqu’il est pris la main dans le sac au moment de se rendre aux quartiers du plaisir. ?

LE CHÊNE D’ALLOUVILLE.

Depuis que j’ai vu le chêne de 1200 ans à Allouville, je respecte le verbe glander.
Au pied de cet incroyable chêne il y avait des glands qui traînaient je me suis retenu pour pas en prendre une poignée…

Pour m’enrichir j’entrecroise la lecture du tragique procès convoqué par Rochman après la Shoah et de celui écrit par Joyce bien avant. Savoir que Joyce est mort parce qu’il avait inventé un Bloom, Ulysse juif à Dublin ! Savoir qu’il mourut au moment de tenter de fuir la France occupée, d’un retard mortel provoqué par l’officier de douane nazi lequel, en lisant « James Joyce » sur ses papiers, joua probablement un rôle dans la rupture des varices œsophagiennes de James Joyce en disant : Herr Joyce ? Blum ?

Trace plus que millénaire et indubitable de la pérennité d’un gland. Le chêne d’Allouville a 1200 ans…

LE TRÈS VIEIL ARBRE D’ALLOUVILLE.

Aussi je glande comme un chêne en entrecroisant aux visites des musées et à l’écoute du podcast sur Léon Blum, mes effroyables lectures. Avec en plus cette forfanterie de me dire que la seule chose qui m’appartienne irrévocablement soit précisément ma mort, contemporaine de ma disparition. « Ma mort m’appartient elle vraiment, au moment de se réaliser » : idée typique de bonnet de nuit. ?  Leïb Rochman reprocherait à mon texte, comme dans son procès imaginaire des livres, d’appartenir à la demi-sœur moderne de la littérature des Nations (…) elle n’est pas née (…) au bord de l’extermination : elle a été couvée par la vacuité. (Sa) douleur, elle aussi, est due à l’oisiveté, à l’absence de dessein. C’est la détresse des êtres repus, de ceux qui flottent dans le vide où il n’y a qu’ennui et spleen. (Leur) vide est entouré de tapis moelleux. Pas de gouffre dessous.Tu te laisses planer, les yeux fermés, les bras tendus. Partout, les arbres portent des fruits mûrs et la ; tu peux les cueillir et les porter à la bouche. Ils sont superflus, car ils sont là, et abondants. Tu peux ainsi flotter dans l’air aussi longtemps que tu veux. Personne ne te précipitera dans l’abîme avant l’heure qui t’es échue.

Hubert Robert, Musée d’Amiens.

APPARITION D’HUBERT ROBERT ET DE POLICHINELLE EN TRAIN D’ÉCRIRE CE TEXTE OU DE PEINDRE, POLICHINELLE….

Si je mets, pour être plus léger, en vis à vis les anciens habitants d’Amiens (ceux des Puys) et le logo du son et lumière d’hier soir, c’est comme si je sortais du musée picard le polichinelle d’Hubert Robert, comme si Hubert Robert venait démasquer quels bourgeois abrutis ont voulu repeindre électroniquement la façade gothique, quel personnage farce je deviens quand j’essaie de mettre en ordre pour un lecteur navré les impressions formidables qui me saisissent parce qu’à 69 ans ma femme et son frère ont eu l’idée de me faire découvrir en même temps qu’eux les particularités invraisemblables d’une dizaine de cités entre Dunkerque, Amiens, et Rouen… et même, à la toute fin ô combien critique puisque tout ça se clôt à Chacrise, petit village charmant posé cathartiquement sur la rivière nommée Crise, près de Soissons. Freudienne fin, donc, puisque la passion de Siegmund pour la catharsis n’ à pas été secondaire.

Résumons. Des bourgeois, élus d’Amiens, infligent à leurs habitants une place transformée en distraction un poil ratée concocté pour une petite foule supposée de passage – mais quand même au moins trois cent personnes. On attend les deux minutes finales pour voir reproduite la polychromie initiale des statues de la facade . Tout d’un coup en retrouvant ces couleurs de parchemin enluminé, je pardonne tout, je rêverais que l’improbable errant qui se serait appuyé les lignes en fasse autant avec mon blabla. J’en ai vu, dans le public, photographier l’œuvre vidéastique. Si, si… J’ai vu trois jeunes femmes danser (à mon scandale) sur la sonorisation musicale. Mon cerveau, est confronté à l’impossible pari de recouvrir d’idées une façade gothique, les monuments sacrés croisés d’Abbeville à Dunkerque. Il paraît que Victor Hugo y est arrivé, dans Notre Dame de Paris.

PARLEZ ANGLAIS.

Le procès que décrit Leïb Rochman, dans son roman, tombe à pic au fil de ma lecture. C’est une mise en scène de tout ce dont il faut encore et encore examiner la culpabilité dans la survenue de l’horreur du génocide. Il m’apparaît très à-propos sur le parvis d’Amiens, affadi par le souci municipal d’en faire une distraction, de me préciser le reproche intérieur toujours présent à ma pensée.

La lumière du bien légitime-t-elle que l’on puisse m’aimer, et que je me déplace dans la joyeuse lumière des amitiés, fidèle aux injonctions cathartiques qui nous amènent parfois à nous brouiller par des exigences redoutables ?
Ou inonde-t-elle d’une lumière, crue, ce que recouvrait d’opacité glauque l’horreur intime du sexe et de la bouffe, de l’avoir et du posséder, tout ce qui peut au quotidien mon agir ? (Illumination que je découvrirai, en décembre, cinq mois plus tard, en allant voir le Pétrole de Creuzevault à l’Odéon, où Pasolini détaille les parallélismes entre visées égotiques de jouissance et mécanismes mafieux d’accaparement des pouvoirs)

Un masque est pudiquement posé, au quotidien, sur l’intimité des personnes qui, souillées d’ego, savent que le langage, en son adresse vers l’autre, doit à jamais mentir, sauf à partager les « crises » oraculaires, les aveux les plus vertigineux de la différance.
La façade gothique des cathédrales comporte un enfer. L’enfer y est mis en scène, comme si les survivants des massacres médiévaux devaient bien se pénétrer, en entrant dans l’église, d’une forme paradoxale de consolation. Au delà des mythologies infernales, accumulées au fil des millénaires le long du Nil, il persiste une seule certitude d’un enfer, tout à fait réel. Parce qu’elles savent, les pauvres gens, les victimes, qu’après les massacres, une fois les possédants en possession de ce qu’ils ont acquis par vol et violences, elles devront non seulement survivre à l’injustice constante des guerres, mais ensuite côtoyer dans le monde ceux dont les habits s’y sont inondés du sang de leur innocence, de leurs amis, de leurs enfants, de leurs parents.

C’est pour ça peut-être que dans les années soixante dix, vingt cinq ans après la fin des ignominies européennes et de l’explosion de la haine, régnait une atmosphère tellement grise autour des années de ma scolarisation. C’est peut-être des ça, oui, de ça que certains adultes tentaient de nous avertir, et peut-être était-ce ça, la raison qui nous poussait presque tous à tenter de ne pas trop en savoir sur ce qu’avaient vécu nos aînées et nos aînés. Pour ça que ceux qui faisaient malgré tout le travail de dévoilement, avaient l’air hagards et hallucinés.

Dans l’œuvre de James Joyce (qui mourra, je le répète stupéfait, pendant la seconde guerre en partie parce qu’un officier allemand a associé son identité à celle du héros juif qu’il avait créé pour en faire son « Ulysses», Bloom) je relis les début du procès fait au héros en chemin vers le quartier des plaisirs défendus.

Le héros de Joyce s’apprête à se livrer à une sexualité que tout le monde va venir lui reprocher comme à un tribunal. On dirait Strauss-Kahn à New York si vous vous souvenez comme le monde entier s’y était mis.

«  Dr DIXON. ( lit son rapport médical) – Le professeur Bloom est un exemple complet du nouveau mâle féminin. Son être moral est simple et sympathique, bien des gens ont trouvé que c’était un digne homme, un brave cœur . En somme, c’est un individu assez particulier, très timide, sans faiblesse d’esprit au sens médical du terme. Il a écrit une lettre remarquable, un véritable poème, au délégué judiciaire de la Société pour l’Édification des Prêtres Repentis, qui explique tout. Il s’abstient presque de boissons alcooliques(etc)

Dans l’œuvre de Leïb Rochman, le moment-procès est véritablement le compte-rendu des années d’après -guerre. Et je m’aperçois que, même étant né onze ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, qui me paraissait une antiquité, ça soufflait encore à mes fesses le souffle puant d’une apocalypse bien pire que celles représentée aux portails des cathédrales. Que dès mes cinq ans, mon père, qui avait été dans l’armée de l’air, faisait éclore en moi la question suivante : si j’étais pilote d’un bombardier nucléaire, et s’il le fallait, pour mettre fin à la guerre, appuierais-je sur le bouton Hiroshimo-Nagasakiesque ?

Parvis de la cathédrale d’Amiens.
Peut être que si on interrogeait les habitants ils nous diraient qu’ils adorent le son et lumière, ou bien qu’ils ne l’entendent pas …

PEUPLES LOINTAINS QUI VIVEZ AU HAVRE. Le Havre ! Le Havre ! Un Kaurismaki -André- Wilms -Kati Outinen-Jean Pierre Léaud d’arrêt 2011 du temps !

C’est d’avoir travaillé au pied d’immeubles semblables par leur style, à ceux que j’aperçois le trois Août en découvrant, bouleversé, Le Havre, c’est parce qu’en ces quartiers construits en série dans les années cinquante et soixante, j’ai pu détailler la paix des carrières y fomentées, des enfants qui ont pu s’y élever, et l’actualité encore, de ce qui s’y passe maintenant, les joyeux devenirs de la valse mondiale, c’est parce que j’y ai vu le refus de s’entendre dans la différance d’une société, pas seulement polyglotte mais emportée par une sorte de grand concours de la détestation de l’autre, que je tremble. J’ai vu un chacun et une chacune décidée où décidé (et ça a été renforcé par la possibilité de croire qu’on communique avec un monde de semblables par le petit ordinateur contenu dans les téléphones et les écrans) à ne rien abandonner de sa langue maternelle ni de ses légitimités religieuses. Derrière les murs grouille le blabla d’une concurrence toujours aussi horrifiquement armée qu’il y a cent mille ans. Qu’André Wilms dans « Le Havre » de Kaurismaki s’y appelle Marcel Marx me réjouit, du coup.

Mais aussi la cocotte minute des différences théologiques, des calvaires et des mises au tombeau m’a t elle fait claquer des dents, dans les églises que j’ai traversée depuis Amiens en songeant à tous les milliardaires contemporains qui ont absolument besoin de troupes fanatiques pour pérenniser leurs coffres-forts. Loin de permettre aux catholiques de s’apitoyer sur le sort des juifs pendant la Shoah, les diverses vérités ont fomenté plus le Crime que la Vertu, et comme ça continue à qui mieux mieux dès que j’ai le malheur, malgré la nature inconsciente de ces jours de vacances, de prêter l’oreille aux news ou à ce qui se trame a l’envers des murs tellement havrais des quartiers que je traverse en passe-murailles du Bien médicinal, près du Rhin.

Trois portes, au dessus du Havre, ont été érigées, chacune décorée des signes d’une des trois religions du livre, à la mémoire des massacres de Mossoul. (Je ne savais pas qu’il y avait eu des massacres à Mossoul)
Le Havre, une porte juive pour Mossoul.
La porte chrétienne dans la ronde des trois portes de Louis Cyprien Rials, au Havre.

En regardant les quartiers construits dans le même style carmélitique que les immeubles du Havre, sous un voile discret de modestie bétonnière, mon regard de toubib transperce, se sent partout comme accueilli d’avance, par les guéguerres en fomentation des horreurs futures entre gens qui se côtoient en refusant méticuleusement de se fréquenter. Derrière le voile en béton des abstractions de l’ère post industrielle, et donc de l’ère des massacres et des génocides industriels, perce l’humilité de ceux qui ne se font aucune illusion sur l’âme macaque des hiérarchies humaines. La beauté baroque des façades du dix huitième ? Des quartiers néo classiques des débuts du vingtième ? C’était la forfanterie d’architectures qui glorifiaient leurs capacités aristocratiques et soldatesques à assumer le du crime qu’elles transportaient. Depuis l’arrogance des rois jusqu’à celle des tueurs dans les Camps, des profiteurs de guerre que décrit Leïb Rochman. Il les montre, croisant les survivants dans le sanatorium de Leysin.

A Boulogne le vingt Juillet comme au Havre le trois Août, dans la transparence des quartiers du même style où j’ai joué les passe-murailles médicaux pendant trente années.



 Si j’étais une nonne ursuline, enfermée dans un couvent dont la sainte patronne et ses soi disant onze mille vierges seraient l’objet de mon labeur de cousette, en combien de temps réaliserais je le décor en broderie, le pallium altaris, acheté récemment par le musée Picard et qui m’aveuglait au premier jour de cette odyssée ? 

Broderie des ursulines d’Amiens, La Charité.

Le vendrais-je aussi cher que le spectacle son et lumière ? A quelles élites, soucieuses de protéger leurs paradis, et contre quels désordres ?

Y passerais-je autant d’années que celles déjà passées par moi au pied d’une tour des années soixante dix, à prescrire des sirops et des pommades anti hémorroïdaires ? ( Les hémorroïdes sont elles une preuve d’un échec du projet divin ? )

Je serais une nonne occupée à rédiger des ordonnances depuis trente années, écrasé par la joie de recevoir les visages inoubliables de mes interlocuteurs, dans une insurpassable broderie. Mais je ne saurais quel chant élaborer, devant la nature surabondante de tout ce qui se renouvelle chaque jour. Je représenterais la Charité, pas en soie, mais en sécurité sociale, en Léon Blum, en Ambroise Croizat). Je concocterais, après le travail, comme une sorte de roman mystique, des noces fabuleuses dans la cathédrale d’Amiens où de Saint Omer, dans les églises de Cabourg ou de Fécamp, de Boulogne ou de Calais, que je ferais éclairer, comme chez moi, exclusivement aux bougies.

J’observerais en fredonnant le voile blafard de toutes les architectures qui ont tenté le parti du voile modeste et de l’autoflagellationdepuis les années cinquante.

Le Touquet.

En un cri stupéfait nous nous reconnaîtrions tous, à ces habits de mort imminente. Le premier jour j’aurais dû prêter attention au regard d’une fenêtre de la rue Cozette. N’est ce pas elle qui m’a donné l’ordre d’écrire vite très vite mon enquête métaphysique aux jours de l’été ?

Rue Cozette, (philanthrope), fenêtre en forme de Cri.

Jean Yves Katz signant « Illibertés » à « La Méridienne » de Lodève.


UN CRI DU CIEL ET JE BOÎTAIS COMME LUCIEN ISRAËL LE JOUR DE MA THÈSE SUR LA SOUFFRANCE DES PSYCHOTIQUES QUAND IL ME DEMANDAIT POURQUOI JE N’Y PARLAIS QUE DES DOULEURS MENTALES ET PAS DE DOULEURS PHYSIQUES.

Jean Yves Katz, le onze mars, quand  était déposée une petite pierre près de tes cendres, est-ce toi qui a écrit en te servant des  nuages du soir au dessus de ton hameau préféré, vers Lodève ? Y avait, clairement écrit, OUI. Ça serait quand même poilant que la mort reste cette éternelle invigoration en nous-même inscrite à répondre au manque à vivre ? Et que Leïb Rochmann ne soit pas juste ivre de superstitions quand il donne le sentiment qu’il croit parler à ses aïeux morts ? Ma logorrhée ne donne-t-elle pas juste envie qu’un silence éternel lui succède ? Par contre le discours de Leïb Rochman permet d’asseoir dans la mémoire un de ces textes sacrés dont on craint d’atteindre la dernière page et dont je me promets, quand je suis contraint d’en interrompre la lecture, d’y retourner pour en savourer à nouveau les détails infiniment doux. Malgré l’infinie douleur qu’il y décrit.

Le ciel du onze mars au dessus de la maison de Jean-Yves Katz, à Olmet.

Le cri de Leïb Rochmann, comme jeté pour rien (en 1946, il y a eu de nouveau un pogrom en Pologne, dont il a été encore une des cibles, lui qui venait, improbablement, de survivre en se cachant pendant des années derrière une cloison fragile. Dans son carnet tenu au jour le jour il se décrit, tremblant comme une feuille, pendant toute la guerre, entendant la haine des juives et des juifs bavasser, à quelques mètres de lui et de ses deux camarades infortunées, de l’autre côté du faux mur, puis au dessus d’un faux-plancher, qui seuls les protégèrent – lire ce cri.

Lire et être abasourdi par le désir d’innocence de Leïb. Le vertigineux et impossible procès qu’il tente d’ériger sur plus d’une centaine de pages. Un procès qui se tient en effet dans la propre réalité et sans arrêt , sans discontinuer. Sans qu’une seule phrase de Leïb me paraisse être de trop. Ce procès, il se tient en moi depuis aussi loin que je me souvienne. Ma peau trop bronzée a fait ricaner mes petits camarades à l’école primaire. En d’autres temps ils auraient certainement été enchantés de m’envoyer me faire gazer. Plus tard, j’appris d’un ami fils de rabbin qu’on pouvait qualifier mon ex-sistence en me qualifiant, moi, de goy.
Toujours peut ainsi surgir le petit quelque chose me fera de bâtard intouchable.
Je ressens étonnamment une légitimité aussi fracassante que la lumière dans la cathédrale d’Amiens. C’est celle qui peut surgir juste parce qu’on penserait aux objets rituels, aux rituels de nos prédécesseurs, aux menhirs, aux vieilles automobiles, aux plumes de chapeaux anciens, ou bien en touchant une armoire, qu’on avait connue chez la grand-mère. Une dette d’objets antiques, qui font paradoxalement de nous des fomentateurs de futur. Cadres d’aïeux disparus.
Quels morts, croisées à Saint Omer, le 18 Juillet, au lendemain de la découverte d’Amiens, viendront dans la nuit, et comment, dans mes ruminations oniriques ?  Kaleb, entrevu au pied d’une orfèvrerie précieuse à Saint Omer en train de porter une énorme grappe avec son pote Josué pour dire à la tribu qu’ils ont trouvé enfin un pays accueillant ? Où coulent le lait et le miel ?

Le pied de croix de Saint Bertin, à Saint-Omer.




Leïb, comme je pense le comprendre en le lisant, s’est fâché, lui, avec Spinoza. Il lui reproche croire à la possibilité de parler au dehors de sa communauté. C’est évidemment ce qui m’a permis de le lire depuis mon dehors. Il m’a été beaucoup plus difficile d’accorder le moindre crédit à quelqu’un qui comme Rochman se dit fidèle à des rites. Jusqu’à ce qu’en le lisant je comprenne qu’ils sont là, un peu comme les monuments historiques dans l’urbanisme des sédentaires, pour remplacer l’impossible permanence du buisson ardent ou des temples, au fil des exils et des pogroms.

Rochman se mue en apologiste des Lois, qu’il trouvait piétinées dans le texte de Spinoza. Mais les polonais catholiques haïssaient certainement,pour ceux qui en avaient entendu parler, le discours spinozien, et auraient massacre avec la communauté de Lodz tous les Spinoza de la terre, Freud compris. Leïb Rochman se réjouit que Spinoza eût été banni de la tribu, chassé de la synagogue portugaise d’Amsterdam.

La réforme de l’entendement, à Amsterdam.

Car c’est pour de bon que la communauté juive polonaise, et aux Pays Bas on imagine que c’était guère mieux, a été assassinée, alors que c’est virtuellement que le ciment religieux qui transformait la société mienne en une forme de famille, a pris le tour évanescent, philologique et rationaliste-critique qu’on lui connaît. Ça explique qu’en traversant la nef des cathédrales on n’y croise plus que le regard un peu ennuyé des touristes et pas des colonnes de fervents en cilice.

Quand Leïb Rochmann décrit son désarroi, après la guerre, lorsqu’il retrouve les traditions juives polonaises chez un compatriote qui s’était réfugié en Suisse avant la Shoah   – réfugié à Lausanne avec tout le linge et la vaisselle des rituels hébraïques – c’est pour ce que ça lui dit,réellement, de l’inefficacité des prières de tous ceux qui ont été assassinés. Là, à Lausanne, il voit fonctionner les objets d’un quotidien assassiné. Il se dit, songeant aux disparus des Camps : Toute la terre est leur tombe, dans toute son étendue. Et c’est ainsi qu’il doit en être. Après les Plaines, se dit-il, on n’avait plus le droit d’accompagner les morts, pas même jusqu’au portail de la maison. Il ne fallait même pas les regarder…

Quand je me saisis d’objets, moi qui depuis ma naissance n’ai connu de la guerre et des massacres, que celleux qui en revenaient depuis un lointain certes de plus en plus proche, si je peux regarder les couverts ou les verres que ma grand mère manipulait, je comprends alors ce que ressent Leïb. Mais je ne transporte pas comme lui les certitudes égyptiennes de la résurrection des morts. Ni l’épouvantable et impossible deuil. Ni la certitude que l’essentiel d’une vie ne soit que de propager la semence des disparus dans l’espoir de reconstituer l’aristocratie névrotique d’une tribu fantasmatique. Et pourtant je suis soudé par les mêmes terreurs enfantines insolubles, au rêve d’éternité. Le fantasme, pivot immuable du rapport de l’être à sa jouissance la plus gigantesque.
Que ce fantasme soit celui d’une résurrection, je n’en doute pas une seconde, quand je contemple les représentations des brins d’ADN et que les mets en rapport avec le discours de Jacques Lacan sur le jouir et le se-reproduire. ADN plus solide que le chêne d’Allouville.

Portrait de la grand-mère Aymée Notté, et quelques siennes plumes et objets.

Ceux de ma famille qui me précédèrent seraient les premiers étonnés à savoir que je manipule leurs objets, fourchettes, armoires, tableautins, fauteuils, avec nostalgie et sensation d’une convocation joyeuse de leurs ombres. Ils n’auraient jamais atribué à telle chaise ou à tel plat une vertu de sacré tribal. La sensation d’appartenir à une non-tribu mondiale ne m’unit vraiment qu’à toutes les destinées de toutes sociétés confondues, aucune prière n’en est issue. Les voies de l’ADN sont impénétrables. Je flotte dans la nature imaginaire de tout sentiment d’une réalité, fut-elle familiale, fut-elle culturelle, comportât-elle des souvenirs mélomaniaques, picturaux, architecturaux voire canoniques.

Grilles du Carmel d’Abbeville.

Lorsque je marche à travers la nef d’Amiens je n’entends aucune prière, même si la foule des chrétiens d’Europe n’a pas été assassinée ni réduite en cendres. La philologie a mis une distance. Quand j’irai au carmel d’Abbeville, ce sera parce qu’il est vide et sert de musée. Vides les églises des cités de la liste que je dévidais au début de ce texte comme mon papa celle des petits prophètes. Et cependant essentielles, indispensables.
Quoique le son et lumière recouvrant la façade de la cathédrale d’Amiens de tentatives géométriques cache plus la magnificence de la cathédrale qu’il ne la révèle, nul ne saurait en fait quoi en lire. De quelles innocences se nourrissait jadis son allure de reliquaire, on n’en sait plus fichier rien.
Sa transformation vespérale en show n’est en rien pire que ne fut en son temps l’invention du Purgatoire. (Sa facture, d’ailleurs, ne doit pas atteindre et de loin, un millionième de la rentabilité d’uneséquelle de l’invention du Purgatoire, la vente des indulgences.
Quand tout le bazar du son et lumière s’arrête, et alors que nous rentrons en marchant vers le grand palais du cirque d’Amiens, le temps se remet en route. Les ossements de héros cachés sous les dolmens claquèrent. Le corps tragique des momies marmonne et suinte des larmes acides. L’envie de durée des cathédrales en pierre tremble à l’idée de toutes les destructions commises dans la région par les Huguenots. Les ex-votos crient, les pierres tombales maugréent et se lamentent de la disparition de toute foi en les assomptions et des paradis. Dans ma gorge je sens l’envie d’un éternel retour chanter doucement jusqu’à ce que je m’endorme dans la maison de brique picarde… .
Les amours enfantines, pour boîteuses qu’elles furent, d’enfantillages, n’en sont pas moins toujours présentes dans le vague à l’âme qui nous vient quand nous tombent toutes illusions.
Et le visage des enfants, d’une telle noblesse, comme à l’envers et au rebours de l’idée des imperfections qui s’accusent avec l’âge (le bide, les grognements, ronfler…) me chuchote à l’oreille à la fois sa gigantesque légitimité. Comme si seuls les visages d’enfants pouvaient s’accorder à la puissance des menhirs, des temples, des implorations rituelles. Vers quelle oreille de géant légitimement prier que s’interrompe le cauchemar, celui qui désespère cette nuit même toutes celles et tous ceux qui découvrent l’assassinat de leurs aimées, de leurs aimés, dans les cités en guerre ?

Saint Erkembode, nef de la cathédrale de Saint Omer, grolles d’enfants.

A Saint Omer, une statue de saint propose des miracles, de guérison des pieds et j’allume une bougie pour le pied de mon ami Philoctète, (qui sera hospitalisé d’urgence le lendemain certainement pour châtier mes doutes et qui sera encore à l’hôpital dans sept mois) songeant que depuis l’apparition de nuages calligraphiés lors de l’hommage à Jean Yves Katz je n’ai moi même plus eu, pendant quatre mois, le sentiment de devoir faire opérer ma hanche. Mon soulagement, tout aussi dérisoire et absurde que le son et lumière épouvantable d’Amiens.  

Jérôme Bosch et Kafka savaient que des êtres aussi superficiels que moi existeraient, pimpants comme nefs de cathédrales nordistes, blanches et parées pour on ne sait plus quelles noces de la fausseté féodale et de l’égoïsme des gueux.
Leïb Rochman se doutait que les polonais d’après-guerre, enfants catholiquissimes des tribus égorgeuses ne se soucieraient pas plus de la signification athéistique de leurs crimes que d’une guigne.
Mais que moi, en 1975, trente ans après, je traverserais les granges d’Auvergne où tellement de maquisards s’étaient terrés en tremblant, pour m’y rassasier de paysages et d’amours, qui l’aurait cru ? D’ailleurs je m’y précipiterais sans rien y pressentir des années de guerre qu’elles avaient connu, mes granges chéries. Qui aurait prédit que j’y vivrais la révélation amoureuse, la paix cent fois millénaire de l’exercice bucolique des amours dans le foin et des roulades orgasmiques ointes par l’atmosphère encore survivante des civilisations du blé et des meules.

Léon Strauss qui s’est planqué dans les granges d’Auvergne pour fuir la milice et les allemands.

Léon Strauss a vécu plus longtemps que Leïb, je peux encore aller bavarder avec lui ! Les granges, je pouvais à loisir y dormir et y chérir Celles qu’On Oublie Difficilement, dans les années soixante dix, quand existaient encore les petites bottes de foin où se blottir.

La mécanisation des moissons bat son plein fin Juillet 2025 autour des hortillonnages de Saint Omer, derrière les plages de Wissant, au dessus des falaises d’Yport. L’énormité des rouleaux de foin laissés à sécher, enrobés de plastique, ne promet qu’une orgie de micro plastiques cancérigènes et aucune noce amoureuse. Ce qui renforce l’impression du miracle, au terme de la liste prophétique des cités de cet été studieux passé à travailler la contemplation de l’inconnu : apparition d’une grange dont chaque détail est étudié pour y proposer une fête, et où le foin se trouve déballé, comme aux années soixante dix, en petites bottes parfaitement utilisables pour les sommeils les plus dionysiaques.
J’observe incrédule ma liste. Manoir de la Vernelle, Fourmetot… Saint Fabien et Saint Stéphane y ont disposé leur Saint foin dans l’hangar des hangars, en une invitation parfaitement digne de toutes les représentations de l’amour croisées aux musées successifs, et propres aux roulades arrières même des momies les plus judicieusement ressuscitées de la mémoire…

Foins accueillants à Fourmetot, au petit manoir de la Vernelle.
Le petit manoir de la Vernelle, entre les Hubert Robert de Rouen et les impressionnistes du Havre.

Aux campagnes des agricultures forcenées, un voile machinal a mécaniquement confisqué le visage du bucolique : les faucheurs se sont évanouis par la magie des moissonneuses-batteuses-lieuses.

Près de Serrières en Chautagne.


Un tracteur pachydermique abat le travail où chantaient (pour rassurer les urbains sur la pénibilité de l’existence certainement) deux cent paysannes et paysans. Les objets de cette culture sont éloignés, par le passé, aussi loin de nous que si nous étions des carmélites enfermées dans l’obscurité d’une flagellation permanente.

Le Caravage, flagellation, Musée de Rouen.


Cités mortes d’un passé que les agriculteurs ne regrettent pas puisqu’il leur éreintait le dos. Sainte Thérèse offrait le repli de ses sœurs sous le voile et la mortification mais disait « mon ami le Roi », l’immobilier détourne nos regards du visage des façades montées en série mais celui qui possède une tour à New York tutoie le pouvoir de remplacer toute contemplation par une consommation. Le monde en sa fraîcheur s’est évanoui.


A Boulogne heureusement elle était là, nue, la jeune femme de vingt ans momifiée puis retrouvée. Un mot trouvé près d’elle : Ounmoût. Attendant comme ma maison de granges et de fenaisons qu’un cri la rende à la vie.
Ma demeure, ma nation, ma non-tribu, ma dépossession de rien, mon destin de sans abri dans un monde dont les petites villes se sont plus remplies par le chant des moissonneurs mais par le bruit des camions.

Hubert Robert incendie de Rome.Musée du Havre.

Les granges du Cantal ont perdu toute fonction, elles n’ont pas disparu, comme la maman de Leïb Rochmann, et restent leurs ruines. L’Égypte persiste aussi, reflet et source de ce que les lévites, anciens scribes égyptiens, en transportèrent d’usage. Elle a persisté aussi dans le corpus religieux et linguistique des coptes égyptiens, et pas seulement à travers leur énergique encouragement au surgissement d’un culte marial, plus isiaque que nature. Toutes ces renaissances nilotiques se sont répandues, et bien loin d’Abydos. L’empire même qui avait vaincu les pharaons propageait leur souvenir,devenu temple d’un christ aussi osiriaque que possible. Les campagnes du Nord rutilent de monuments qui tentent de remplacer le buisson ardent et fomentent une légitimation des terres environnantes, comme pour dire que l’Ici périmé tous les ailleurs. La Reine du ciel Isiaque et son fils se feraient garant, dans la tradition la plus égyptienne qui soit, des résurrections, même entre la baie de Somme et les rivages de Dunkerque, sauf pour les chats, qu’on ne ressuscite plus.
Quelle décadence ! auraient ils déjà dit, sans attendre comme moi le procès d’un son et lumière vespéral.

Chateau de Boulogne, Canopes

Dans le texte de Rochman sont mis en scène deux procès, celui d’Amsterdam et celui de la ville où fut mis au point le gaz Zyklon B.
Il faudrait un temple adapté à la lecture de ces vertigineux procès. Peut être Saint Joseph du Havre conviendrait, monument de l’écriture du Désastre.

Saint Joseph du Havre . Un procès s’y tiendrait, joignant celui du Ulysses de Joyce et celui d’A pas aveugles de par le monde de Leïb Rochman.

Quelle partition y jouer ? Monteverdi, ses madrigaux du désespoir amoureux et ce serait pour l’amour du dieu introuvable de la justice ?


Ounmoût la prophétesse, second siècle, château de Boulogne. «les membres du tribunal siègent éternellement sur La Tribune. Éternels sont leurs squelettes. »(à pas aveugles de par le monde)

 Leïb Rochmann écrit, lorsque quittant Lausanne il arrive à Amsterdam : «Vous, rabbins inflexibles du tribunal rabbinique, c’est vous qui aviez raison et non pas le jeune renégat Baruch ben Michael Spinoza. Vous connaissiez mieux le monde qui vous entourait. Lui, il lui faisait trop confiance. Seul, sans vous, il a cherché à se sauver, à s’y fondre.

Monstres trop réellement expérimentés par Leïb Rochman.

Le monde qui a été arraché alors qu’à six ans je le pensais éternel, le monde autour du village de Seyssel en Savoie, loin au dessus du lac, n’était pas le même que la Pologne de Rochman, il fourmillait de résistants à l’horreur, dont mon grand-père. Les faucheurs paysans n’y étaient pas comme les polonais pleins de haine dont Leïbl a été contraint d’écouter la haine. Mon grand-père réfugié dans sa ferme savoyarde dès 1940 respectait au contraire cette fameuse judéïté dont les paysans polonais, au même moment, ne savaient rien d’autre que la féroce jalousie qu’elle leur inspirait. Pendant toutes les longues années où mon grand-père Le Pinxe circulait heureux à Serrières, il avait fallu à Leïb et à sa femme trouver un voleur, merveilleusement traître aux morales convenues du village polonais, et que ce félon magnifique puisse le cacher, avec sa jeune femme, derrière un mince faux mur. Déjà le père de Rochmann, à Minsk, comme celui de Kafka à Prague, avait vu ce que la détestation pouvait y être à l’endroit du juif.

Dom Baudouin, par Jean 2 Restout, Musée de Rouen.

Moi je l’ai expérimentée tout petit, quand elle était encore instillée dans les neurones, comme certainement aujourd’hui la haine de l’éveil des wokes est instillée dans des millions de cerveaux. Comme une liste interminable autant de groupes se haïssant que de petits prophètes. A la grande joie des théoriciens du libéralisme, qui comme mon papa estiment que, l’homme étant foncièrement mauvais, seule la satisfaction d’appétits d’une rendus abstraits par le pognon puisse établir une paix générale. Les petits prophètes n’attendaient-ils que ce Messie-là dans l’ultime morceau de mémoire paternelle, qui mettrait fin grâce à La Bourse aux jalousies les plus cannibales ? Sans voir ou en feignant de ne pas voir que tout à l’opposé de leurs protestations pacifistes de militaires et de boursicoteurs, leurs appétits ainsi adoubés poursuivaient en l’accélérant la transformation du voisinage de chaque nation et chaque tribu en un bal vociférant d’horreurs. Ce bal se dansait autour de moi enfant, et s’accélère encore pendant que je découvre, nef après nef, les foules aussi désœuvrées que moi dans des trésors gothiques vides de toute mélopée. Je ne sais pourquoi ça me surprend autant que Leïb Rochman quand, dans l’immédiat après guerre, il voyait se dilater, indifférente, la vie. Peut-être parce que la guerre est revenue en Europe. Leïb, presqu’immédiatement après l’horreur absolue, façonne alors la mise en scène des immenses procès intérieurs, il part à la chasse au crime. Son écriture serrée traque, au milieu de l’atmosphère incompréhensiblement joyeuse de l’après-guerre, quels gestes auraient pu être taxé de crimes, déjà dans les siècles ayant précédé la destruction totale du monde des siens.

A Wissant, en terrasse, je voyais bien que la simple rencontre des flamands et des francophones véhicule une tranquille haine linguistique illégitimant les mots de l’autre. Que dire alors du ressort tragique toujours prêt à exploser et à tenter de décapiter au nom de la légitimité langagière, tous les candidats au massacre ? Parler russe en Ukraine, ivrith a Gaza, canadien à Washington, chinois au Tibet… Lalangue, trouvait en un seul mot Lacan, pour dire comme elle structure l’inconscient – lalangue vaporisée dans les neurones assoiffés de mots pendant que les adultes s’occupaient de mon petit corps affamé de bouffe et incontinent, puant au risque d’attirer l’opprobre. Lalangue tribalisante, qui m’expose maintenant juste au risque de la paresse. Les traducteurs automatiques, s’ils viennent à nous détacher de tout apprentissage de la langue autre, nous interdiront d’appréhender les formidables richesses d’énonciation du monde. Leïb Rochman écrit en yiddish c’est à dire dans une langue on ne peut plus proche de celle que parlaient entre eux mes grands parents alsaciens. Et malgré cette proximité, les mots que les alsaciens échangeaient pour se séparer, jude et goyim , n’avaient pas valeur intellective.

L’avionique Fontana , Vénus et l’amour. Vertigineuse légitimité aux murs du musée de Rouen.

Le monde des granges ou mon grand père est parti se cacher en 1940 est celui où se cachaient les résistants. Le monde des granges et le village où se cache Leïbl est bien différent, peut être parce que les prêtres polonais n’avaient pas suffisamment d’intellection, n’avaient ni lu Spinoza ni compris quelle aubaine il offrait au monde mystique, de partager l’éblouissante et partageuse légitimité de « la Cause en soi ».

Celle que propose Georges Federmann mon confrère, en disant qu’il n’est pas d’humaine ni d’humain illégaux. Georges Federmann, psychiatre à Strasbourg, faisant de cette ville une Jerusalem céleste, comme le procès de Bloom dans Ulysses lui promet soudain, lorsqu’il tourne à son avantage, l’édification d’une Bloomsalem : Georges Federmann, déjà lors de nos études synchrones, isolait point par point les éléments du procès de l’insoutenable, précisait le rôle du Professeur Hirth, maître de ceux qui étaient encore nos maîtres, permettait grâce au scalpel de son attention, une forme de libération des poids du silence. En allégeant chacun il permettait qu’on se retrouve comme dans le ciel, à l’image du lointain clocher de sa cathédrale, le Minchtertzépffel.(je prononce mal, suis illégitime en alsacien).

Or le procès qu’organise Leïbl Rochmann dans la deuxième partie de son texte comporte une tentative de définition des actes criminels et des individus (à peu près tous) qui se trouveraient sous le coup de la Loi, mais il invente aussi une convocation de tous les livres. C’est un moment formidable, aussi grave que drôlatique, aussi essentiel que pittoresque, aussi général et encyclopédique, que minutieux, particulier, et d’un intimisme allant jusqu’au sensuel. Lalangue de la Torah surgit, l’écriture propre aux lévites, comme un héros au milieu des livres se bousculant aux bancs de ce procès qui n’est pas baroque ni comique parce que mû par l’horreur absolue dont l’auteur a été témoin et dont il a été, pendant plusieurs interminables années, sans cesse à deux doigts d’être une victime de plus. Je suis sûr qu’il n’a pas lu réellement le procès de Bloom dans Ulysses. Lire réellement, sans faire le reproche à Joyce d’être un alcoolique qui rit tout seul en écrivant. Lire en réalisant quelle tragédie de l’intuition lui fait fuit les siens si jeune, et jeter à leur visage un homonyme de Blum pour leur dire la violence théologique des vérités affrontées au nom des certitudes permises par les pouvoirs de chaque monde. Lire Kafka et Joyce comme ceux qui savaient déjà.

La même abomination banale dont témoignent tous ceux qui fuient leurs pays malgré tout le temps qu’ils y perdent, malgré l’illégitimité qu’ils rencontrent en arrivant dans des lieux qu’ils ne pouvaient pas plus soupçonner que je n’aurais pu imaginer, moi, qu’aux villes de ma transhumance estivale, une promenade vers la dune de Slack me ferait croiser un bateau pneumatique de passeur, tailladé au couteau par la gendarmerie et laissé, entre quelques buissons, derrière les dunes de la plage. Fantôme d’une fuite pour les falaises de Shakespeare qu’on voit, là-bas, une fuite devant les injustices toujours aussi atroces que celles dont le roi Lear et ses fidèles endurent pour toujours dans la mémoire tragique, et comme si ces falaises étaient à jamais une estrade du désespoir.

Georges Yoram Federmann.


Georges a le même humour que Joyce. Il pourrait comme lui évoquer le rêve de Bloom, qui lui vient dans les moments précisément de son « procès » et de combien de « procès » est on l’objet lorsqu’on ose, comme Georges ou comme Joyce, afficher une opinion établie par une mémoire des faits :
On ressusciterait la légitimité de chacun. Bloom aurait sa Bloomsalem construite en cristal dans un monde qui s’inclinerait enfin devant la vérité infinie des justes. (BLOOM : Mes bien-aimés sujets, une ère nouvelle va luire. Moi, Bloom, je vous le dis en vérité, l’heure est maintenant proche. Voire, parole de Bloom, nous entrerons avant qu’il soit longtemps dans la cité dorée qui doit voir le jour, dans la nouvelle Bloomusalem, dans la Nova Hibernia de l’avenir .(Trente-deux artisans porteurs de rosettes et qui viennent de tous les comtés d’Irlande bâtissent, sous la direction de DerAn le constructeur, la nouvelle Bloomusalem. C’est un colossal édifiçe au toit de cristal, qui affecte la forme d’un gigantesque rognon de porc et contient quarante mille pièces. A mesure qu’il s’étend on démolit quantité d’immeubles et de monuments. Les divers services de l’Etat sont momentanément transférés dans les dépôts du chemin de fer. Nombre de maisons sont rasées au niveau du sol. Les Habitants sont logés dans des tonneaux et des caisses d’emballage, tous marqués des intitulés rouges : L.B.. Des miséreux tombent d’une échelle. Une partie des remparts de Dublin, surchargés de fidèles amateurs de spectacles, s’écroule.)

Ounnoût, la prophétesse, Château de Boulogne, et une jeune fille figée en premier plan. (Soudain, en voyant Bloom évoquer le gigantesque rognon de porc me revient l’air ahuri du boucher de Strasbourg qui ne comprenait pas pourquoi le Théâtre National de Strasbourg lui commandait un foie de porc entier chaque jour de la représentation du spectacle Seppuku, hommage à Mishima, d’Angelica Liddel. Autre procès, autres folies)

L’envie joyeuse de professer la légitimité de tous, au nom des pairs et pas du père , fait passer la cacophonie du son et lumière cathédralin d’Amiens au rang qui est véritablement le sien, d’incident mineur. N’importe qui, n’importe quoi.

Les habitants ne manifestent pas : je suis, moi, dans l’erreur. Si j’avais traversé la nef de la cathédrale en Juin, plus tranquille, quel frisson m’aurait saisi jusqu’à peut-être m’en faire claquer des dents ?

Comme est, pour Leïbl, Spinoza dans l’erreur. Et comme, dans le procès fictif qu’il imagine dans son texte, tout le monde se retrouve pris dans le jugement, après l’horreur dont Leïb a été témoin et dont il a failli être un des anonymes cadavres de plus. Tout n’a plus qu’une tête de procès et pourtant, tout le monde s’en fout.

Calais, la plage.

Ce qui est sûr, c’est qu’Hitler aurait préféré que, comme tous les autres, le nom de Leïbl Rochmann disparaisse. L’ogre traîne dans tous les pays du monde. Mot compris de tous. Souvenir du papa, quand il est regardé par le bébé au sein. Le minot mange la mère, comment ne présenterait pas, dans le regard aimant du père, une envie de le manger lui ?
La certitude qu’il y a des ogres donne aux foules inquiètes et surtout aux hommes, un visage revêche. Dans les temps de guerre elles prennent même un air carrément maussade, que je croise de plus en plus souvent. On dirait des centaines, des milliers, des millions de petits moïses en train de maugréer parce que personne fait comme papa demandait qu’on fit. Pourquoi est-ce par périodes que les gens donnent la vague impression d’être hantés par le souvenir des crocs d’un Père ? Quand les Rita Mitsouko chantent leur mécontentement face au visage des gens , pourquoi font ielles rire et s’esclaffer leur public ? (Ils sont pas beaux ils sont glauques, toute la journée il faut qu’y s’vautrent.) Catherine Ringer, dans cette chanson, ne parlent elles pas de tous ces gens qui attendent de mettre le plus méchant possible à la tête de leurs méchancetés infantiles conjuguées en l’énorme soufflé sadique de juste avant les carnages ?

Quand le Bloom de James Joyce se retrouve entouré de reproches , et c’est écrit dans des temps de guerre, au moment où il s’apprêtait à écouter l’appel des maquerelles de Dublin, il réveille tout ce tribunal qui ronge les foules en quête de vie et de survie : le fantôme du père, de la mère, de la femme, de toutes les femmes que Jouce où le citoyen des temps troubles pense avoir ou pas importunées, sa vie durant. Au procès de Joyce se dressent aussi les autorités judiciaires, militaires, royales, de petite moralité et de grande respectabilité – mais quel bonheur parce que la lecture de ce procès-là n’est déclenche qu’une hilarité impayable ?



Juste avant de casser la croûte, hier soir, et avant d’avoir constaté une autre profération architecturale pour moi blasphématoire, celle qui transforme le front de mer de Calais en ligne Maginot immobilière, il a fallu entendre, de la bouche d’un passant catholique et volubile du cru : «Qui va au paradis ? Allez savoir, peut-être Hitler y est ?», jetant sur la soirée l’empreinte fécale d’une paranoïa de comptoir.

Cette cacophonies d’illégitimités, on sent bien qu’elle pue du rêve sadique d’un bon vieux massacre. En entendant le gars du B and B qui prononçait ces mots, je replongeais immédiatement dans la description, par Leïb Rochmann, du pire procès qu’intérieurement il ait peut-être vécu, quand il s’est reproché d’être survivant.
Il a laissé s’allonger aussi vertigineusement que son génial prédécesseur ivrogne Joyce, une liste méticuleuse dans un tribunal, imaginairement placé à Amsterdam. Ne me jugez pas ! dis-je dans un gémissement, vous n’avez pas connu la fin. Vous n’êtes pas restés les derniers, vous n’êtes pas restés seuls. Ils se taisaient. Je gémis : -Je n’en peux plus.

A Calais, quelques bourgeois immortalisés par un des leurs, tournant le dos au front de mer qu’ils ont vendu au voile de la promotion immobilière, éloignant toute vanité du corps de leur ville comme des carmélites se mortifiant la chair.

La façade de la cathédrale d’Amiens remuait en moi quel doute induit jusque dans mes contentements quotidiens les plus placides et gourmands, la mortalité. Je le vois bien, des premiers menhirs jusqu’à la légitimité de l’ordre esthétique des églises pointues, l’art roman puis gothique disent une confiance plutôt en la durée du roc qu’en celle des maisons à pans de bois qui cernaient leurs chantiers !
Mon regard glisse, comme mon froc tomberait, depuis le fronton des cathédrales aux lignes d’immeubles de rapport qui bétonnent les côtes, accumulés juste derrière les plages. Comme un rire gras et laid de milliardaire certain, au plus profond du lard de sa pensée désespérée mais satisfaite, que l’innocence est mensonge.

Les immeubles-blockhaus des côtes francaises disent une confiance des masses, mais en une solidité autre que la pierre. Elles se réjouissent que des architectures sans valeur, donc pas trop chères leur permettent les solides plaisirs d’un week-end ou d’un été. Et quel apologue serait assez fou pour nier la grandeur de buller à la plage, sous la nef inimitable par aucune cathédrale, du ciel soi-même ?

Une plage convaincante au musée des Beaux Arts de Rouen ? La chute de Phaëton, par Mignon, vers 1540.


Là où est l’horreur absolue, installer une cité balnéaire. Est-ce cette inversion dont me prévenait le son et lumière projeté sur la façade d’Amiens ?

Pas loin de Saint Valéry sur Somme.



A Calais la pharmacienne était plus belle qu’aucun des portraits du musée d’Amiens – et oraculaire aussi puissamment que la jeune allemande au sourire archangélique entrevu à Amiens. Avant de m’indiquer la direction de la mer, elle m’a dit n’y aller jamais. Savait elle le choc que j’allais ressentir en retrouvant, si loin des lignes maginot et des côtes d’usure qui s’étendent en Provence, les mêmes banalités blafardes opposées au miracle de l’horizon maritime ?

Madeleine repentie, Simon Vouet, Musée Picard d’Amiens.


Comme elle avait raison la pharmacienne de Calais : le front de mer de Calais a été vendu au carmel bétonnier : au moins peut on encore, au delà du carnage, y voir l’horizon maritime… Quelques jours après je découvre l’ultime mortification : l’horizon maritime de Fécamp sert de socle à une industrie éolienne de fabrication d’électricité, aussi vertueuse certes, que possible. Au moins cela ne gene-t-il que le cliché rebattu du coucher de soleil, lorsque les éoliennes se mettent toutes à clingnoter synchrones comme un film de Jacques Tati. Et puis je ne suis qu’un cliché de spleen.
Fécamp. Calvaire, crucifix, procession et, diraient les Québécois : tabernacle ! Hostie ! Malediction !

En face des instruments qui bradent les symboles de l’infini je me suis allongé. J’ai repris ma lecture du procès de Bloom, m’étonnant encore une fois que James Joyce ait pu mourir (est-ce vraiment vrai ? A vérifier ) à cause du nom et de la religion de son Ulysse, de son Bloom, au moment où il essayent de fuit la françe occupée por la Suisse, au moment où un Blum qu’il n’aurait pas imaginé était détenu a Buchenwald par le même procès que Kafka avait halluciné, au même moment où, derrière une fragile cloison, Leïb Rochman entendait les propos haineux et pitoyables des pogromistes encouragés par les nazis, en Pologne, au moment même où mon père, aux plages marocaines, observait des bikinis et alors que Roland Barthes luttait contre la maladie dans un de ces sanatoriums qu’occuperait Leïb après le massacre , et qui, démantelés, font aujourd’hui le délire des urbex et la joie d’une brasserie inouïe (La Zouaffe) a Bergesserin près de l’autre pôle incroyable de la monotone angoisse existentielle de Cluny.

Bergesserin.

Un en lieu des millions.

Imaginez juste un instant mon père tout vieux, ne se souvenant absolument de rien ni de qui nous étions ni d’où il était et si on lui chuchotait «  Osée, Nahum ?» ou même «  Les petits prophètes ?», hop il bombardait en staccato et sans respirer entre Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habakuk, Sophonie, Aggée, Zacharie et Malachie (à la fin il faisait « fouuh»)

Ma mère quant à elle avait une expression pour désigner l’agitation inutile d’un personnage sans valeur elle disait comme un pet sur une toile cirée.

Et au terme de la glose que j’ose

en décembre amendant le texte de l’Aout

me demandant pourquoi

mon amie Nicole Schwab Bonaventure

disait « il écrit pour se soigner ».

Que deviendrai je lorsque

exilé du travail

je ne pourrai plus accabler mes patients

de mes singeries

et peut être ne trouverai je plus de plaisir,

a aligner ces lignes dans le miroir de la tablette.

enfin exilé de tout narcissisme

pet sur une toile cirée,

je me livrerai, dans un état d’elation

aux vertiges vrais

des extases ultimes.

Madrid.

Le vieux s’est éteint.(Octobre 1975)

Le vent se promenait comme il voulait sur les causses argentés. L’herbe se courbait partout, au sommet des minuscules collines rondes, dans les creux, les plats, entre les pavés d’une doline abandonnée.

Une maison toute seule se tenait au fond d’un de ces creux, son toit gris était presque masqué par les nuages, elle paraissait marcher contre le ciel et les longues étendues.

Un très vieil homme en sort, lentement il marche. Tout paraît silence dans ses gestes. Ses yeux clairs, pleins d’horizons infinis. S’arrête à une centaine de mètres de la maison, entre un buis et un genévrier. Contemple l’avance de la ferme grise aux toits de lauzes.

La journée passe.

Depuis un chemin d’écart est apparu, marchant, un homme plus jeune. Dix neuf ans.
Barbu. Migraineux. Quels espaces cotonneux l’ont relâché, l’ont abandonné. Il fuit mais ne sait déjà plus quoi. Sa migraine lui fait trouver diabolique l’apparition furtive du soleil. Son reflet sur les cailloux et les risées argentées dessinées par le vent entre les herbes correspondent aux élancements de sa douleur. Il aperçoit la vieille demeure. Observe, proche d’elle, une chapelle en ruine.
Le vieillard est revenu vers la porte et sans un mot ouvre à l’arrivant l’espace d’une salle à manger médiévale, voûtée, où une demi douzaine de personnes, hommes et femmes, sont assis ou en train de cuisiner, mais regardent tous le feu.
Il ne sait pourquoi il se raconte qu’ils y voient se reconstruire les ruines éboulées qui entourent la ferme. Il le dit au vieillard qui, opinant toujours en silence, le tire à nouveau par le bras au dehors puis, en boitant, l’entraîne précisément vers la chapelle détruite.

Elle n’a plus que quelques voûtes en suspens. On dirait qu’elle marche, à pas sourds, dans le gris, vers un lointain inaccessible à l’œil. Aux souffles indistincts que semblent gémir les broussailles, elle répond, à intervalles, par un mugissement. Les nuages, descendus très bas, rasent le sol en inquiétant le nouveau venu par leurs fuites. Le vent les accompagne à l’horizon où il les façonne en volutes extraordinaires.

Olmet, 11 Mars 2025, quelques instants après l’angélus de La Chapelle Saint-Judes.

A deux ils gravissent la colline, et contemplent l’enfilade calme de dizaines d’autres petites collines dont chacune, selon qu’elle est couverte plutôt de buis, de genévriers, d’herbes ou de cailloux, possède un chant différent, une autre plainte, des confidences propres à elle et l’ensemble de toutes ces voix s’élève, recouvre de gravité le causse.

Le carrosse d’une fille d’or passe dans la cour de la ferme, elle fait envoler d’immenses cheveux, rit.

Personne ne l’a regardée ni vue par les fenêtres ou depuis la colline.

Son carrosse est déjà reparti au fond des Causses.

L’homme demande alors au vieillard pourquoi sa maison est tellement esseulée.

Mais l’autre se tait encore plus. Son front ressemble, cela est soudain évident, à celui de la ferme, pierres plates noires qui, du toit, accrochent quelques volutes de brumes, et comme sa belle masse grise, plus il se tait, plus il paraît parler au ciel.

Sitôt qu’on l’avait vue les nuages paraissaient tissés par elle, lui faisant don de la grandeur et du mystère. Ses fenêtres, aussi muettes que le vieil homme, posaient leur regard sur la cour encore détrempée et qui était tout à la fois le parvis, la place publique, la rue et le jardin.

Au pied de la colline voisine, crevant le ciel de son œil d’eau et de pavés, il y a cette lavogne où se reflète l’allée de chênes qui a poussé en lieu et place de la nef éboulée de la chapelle.

Les habitants sortaient tous ensemble, habités, pensa-t-il, en chacun de leurs mouvements par une monotonie – femmes et hommes rejoignaient le champ derrière la lavogne, s’y courbant, s’y relevant, comme programmés par un esprit qui serait celui des causses.

Il observe des feuilles mortes coincées depuis la saison précédente entre les éboulis de la chapelle.

Sa rêverie se suspend lorsqu’il remarque, au milieu de leur lit épais, que le vieillard s’y tient et que précisément son habit a les couleurs de cet automne qui revient.

-« Vous êtes le roi des feuilles mortes du passé ? » lui demande-t-il.

De la gorge de l’autre s’échappe le même bruit que font les feuilles agitées par le vent, ses yeux paraissant taches de pluie, son sourire disparaissant dans les rides d’un arbre.

Soubrebost, dans la cupule de la pierre aux neuf gradins. 29 Juillet 2019.

-« Mais je vous vois, vous savez, je vois vos yeux d’homme !»

Il remarque surtout les arbres et les buissons du causse faire un ballet autour des bâtiments, la terre courant sous le vent, la lavogne clignant son œil solitaire, et les poumons du vieil homme respirant à présent au rythme d’une lente animation adoptée soudain apr la matière étrangement molle des cailloux des champs alentour.

Il se détourne, la chapelle ne dit plus que la plainte d’une ruine faite de pierres mortes, la lavogne sourit tristement.

Alors il s’éloigne sans savoir quel âge il aura quand il reviendra.

La Couvertoirade Septembre 1975. Henri Ucheda.

C’est l’hiver, que le bleu des neiges du soir refroidit encore.

Le bois rouge de la porte sourit à l’un des habitants, au moment où il sort chercher de quoi nourrir le feu. La porte est complice, elle regarde dehors, son dos dans la maison, voudrait peut être s’arracher de ses gonds, s’est peut être faite belle pour les causses où règne un grand froid.

Trois ruisseaux ensablent la roue d’un vieux chariot. La fille d’or en jaillit, si elle joue, si elle s’amuse, c’est en courant et en disparaissant encore.

Le vieil homme est assis dans la neige, de chaumière il n’y en a plus, n’y en a pas, on entend les ruisseaux, et les larmes d’un inconnu caché par les buissons de genévriers, de thym, d’origan. Puis, à mesure que la nuit avance, ses plaintes se muent en un immense rire de plaisir, qui semble celui du vent.

Depuis la lavogne on aperçoit la chapelle. Qui marche toujours résolument dans les bourrasques. Puis on voit ré apparaître la ferme et tout autour d’elle une cité entière, des murailles, une église sur des rochers.

On entend le chant énorme des arbres.

Documentaire

Comme on passe en sifflant les documentaires sans danger, ainsi ceux qui jadis me saoulaient de leur triomphe, soudain, aujourd’hui, (après avoir regardé les cinq minutes d’un docu de Jean Gabriel Périot #67 sur l’excès de la tomatoculture), j’accompagne la procession, bouche ouverte et sourcils écarquillés. ¡ Viva el Docu !

Se mettre en scène en écrivant des romans ou en filmant des fictions … ou bien faire des docus ? (. Comme on passe en été le torrent sans danger,
Qui soulait en hiver être roi de la plaine,
Et ravir par les champs d’une fuite hautaine
L’espoir du laboureur et l’espoir du berger. …. Ainsi ceux qui jadis soulaient, à tête basse,
Du triomphe romain la gloire accompagner,
Sur ces poudreux tombeaux exercent leur audace,
Et osent les vaincus les vainqueurs dédaigner )
(Joaquim Du Bellay)

Toiser, mesurer le monde par l’effort documentaire, sans oublier que c’est par nos intérieures fictions qu’on le métamorphose, qu’on le métamorphosera, qu’on sera animé par le désir de tenter de le métamorphoser, miette à miette, pas à pas, sujet après sujet, un huit milliardième de l’humanité après l’autre.

État des lieux, et en quelque sorte documentaire sur une circulation d’une lumière mettons électrique.
Et là par opposition en quelque sorte, une fiction de la circulation d’une forme plutôt solaire de la lumière, Le dieu Mithra sur le bas relief de Shapour 2 (309-379 avant notre ère)

En allemand on ne dit pas observatoire mais Sternwart, observation des étoiles, on précise « les étoiles». Ça met l’accent sur le détail observé plus que sur le geste de l’acteur observant, l’astronome.

Observer avec précision la réalité, sans vouloir la précéder de notre imaginaire si structurellement narcissique, c’est à dire sans mettre au premier plan ce qu’on voudrait faire de cette réalité, sans oublier de détailler les étoiles du ciel.

Moi qui aurais tendance à être dans la lune, ça me frappe au moment de revenir vers l’Observatoire de Strasbourg, ici, après quelques jours et quelques nuits dans une petite maison. (là-bas, ailleurs, en Charente maritime et ça n’y parle pas allemand comme ici) Là-bas j’ai eu le sentiment un peu exaltant d’être plus proche des étoiles que jamais. Et je crois que c’était simplement parce que les murs des pièces de cette maison en étaient restés intouchés, depuis les années voisinant celle de ma naissance.

Je ne veux pas dire qu’ils étaient plus anciens que ceux des maisons voisines dans ce hameau minuscule et silencieux, mais leur surface continuait de laisser s’y marquer crânement l’usure. La patine des vieux revêtements, jamais rafraîchis, jamais repeints, y trône de ses mille variations.

La mode qu’on avait, dans les années cinquante, d’employer dans les demeures agricoles (là, charentaise) des peintures un peu luisantes, laquées, apparaît du coup aujourd’hui dans une splendeur comparable à celle d’un texte japonais célèbre, qui exalte la beauté de l’Ombre ( Éloge de l’Ombre, de Junichiro Tanizaki)

Et les circuits électriques tout simples, la présence de pierres à eau plutôt que d’éviers en inox, de bûches à mettre dans les foyers pour chauffer seulement autour de l’âtre, les lits bien froids où rentrer avec une bouillotte, me parlent a l’âme comme sa douce langue natale.

Sans parler des tinettes extérieures, celles-là exactement dont tous les alsaciens réfugiés en 1940 dans le Sud Ouest de la France me rapportaient l’inconfort qu’ils y avaient enduré, quand quarante ans plus tard, dans les années quatre vingt, je commençais à être en état de les interroger sur leurs souvenirs de la guerre. Quarante ans plus quarante ans font aujourd’hui. Un calendrier qui me dépasse largement, au moment où je rejoins l’écurie.



comme si quelqu’un aujourd’hui me demandait ce que ça me fait de retrouver, sur la porte de la grange de cette maison, ma date de naissance et l’année de mes huit ans (alors que chaque été j’allais voir les nombreux paysans encore nécessaires aux champs en Savoie) notées à côté de « moissons »

En les murs reliquaires ce ne sont pas os que j’observais, mais proximité des étoiles, et la perception, comme un grand muscle respiratoire en mouvement tout autour de nous, de cette expansion de l’univers depuis quatorze milliards d’années (un peu moins) et depuis que tous les protons de notre matière tenaient dans un dé à coudre si j’ai bien compris.

Se réveiller parfois au milieu de la nuit et sortir en oubliant les chaussures dans la nuit noire en entendant les bruits lointains des bêtes, c’était une façon de songer encore à ceux qui organisèrent cette maison, de mesurer la réponse perpétuelle que demandait leur environnement : des bras, tout un monde capable de panser les bœufs et les chevaux, faucher, battre et faner, charruer : je soulève une vieille toile et dessous : le soc.

Avant de repartir de l’Ouest français, j’ai bien détaillé, dans la banlieue de Bordeaux, dans les énormes lieux de vente de produits domestiques Ikea, les origines des draps vietnamiens, des rideaux de bains pakistanais, des cotonnades Chinoises. Puis, avant d’aller au lit, après avoir traversé la France en avion, j’ai regardé un bref documentaire sur l’hyper-consommation de tomates élevées sous serres, hors-sol, par les européens d’aujourd’hui. La convocation pour ces cultures, de travailleurs sous-payés, sans papiers. L’emploi, pour leur transport vers nos non gourmandises pour ces non tomates sans goût, de chauffeurs routiers exploités et convoqués depuis les franges sans salaires minimaux, de l’Europe.

Ça a précisé le malaise ressenti le matin quand j’imaginais dans la banlieue nord de Bordeaux les modes de fabrication et de transport des tissus Ikea par l’hyperorganisation à main des hyperavides. L’avion m’a moins rapproché des étoiles que la maison du hameau, moins que le docu sur les tomates et les esclaves dont elles convoquent les camions pour livrer les tomates à ceux qui, comme moi, adorent en rajouter dans le frigidaire même l’hiver. Le docu s’est avéré aussi vrai que la vieille maison dans le hameau.

Vallée vosgienne. Le tarif Strasbourg-bordeaux en avion deux fois et demi moins cher que le train,

Devant l’origine des textiles dans les grands entrepôts du magasin scandinave je tentais de me représenter l’envers de ce presse-orange et que j’étais moi l’orange. Mais c’est en voyant, une fois rentré à Strasbourg, ce docu de cinq minutes sur les tomates dont notre fille proposait que nous en prenions connaissance immédiatement – que je comprenais clairement le lien des tomates cultivées hors sol, avec les circulations du pouvoir. Élire les tomates, conclusion du documentaire.

Le jardin des délices, Hyeronimus Bosch, Museo del Prado, Madrid. (Le complot des tomates et du transport aérien comme si j’en avais rêvé après cette journée Ikea-avion- docu de Jean Gabriel Périot #67…)

Et aussitôt la question de la circulation du pouvoir, toujours la même depuis que les fermes ont été vidées de leurs occupants par l’invention des machines et que les paysans soudain inutiles avaient du aller grossir d’abord les rangs d’ouvriers sous payés, puis ceux de la précarité urbaine, en venant de pays de plus en plus lointain grossir la grisaille sans étoile du panorama des lieux du ban.

Créon regardant sa fille Glaukè brûler. Sa tunique empoisonnée lui a été offerte par Médée lors du mariage de sa rivale avec Jason, qu’elle pensait garder toujours. Mais le drame du réchauffement climatique par nos technicités semble presque déjà structurellement décrit si l’on s’approche de l’étymologie du nom des protagonistes de cette scène : Le savoir de Médée la méditante, le symbole des sciences,(celles qui nous ont amené à l’hyperproductivisme, punissant la chair de Créon l’incarné (ces corps que nous persistons à être), d’avoir laissé la brillance de sa fille Glaukè (cette splendeur des formes de la nature qui ont été un peu mises à l’écart des villes et des banlieues) s’unir au découvreur Jason (l’homme qui enquête et part chercher de quoi être légitimé dans un pouvoir dont il souhaite se faire l’héritier), qui lui avait promis à elle, Médée là médicinale, de lui demeurer fidèle. Dans ce bas relief orphique on voit sans le savoir : la science brûlant l’humanité en ce qu’elle a de plus sublime (car Créon-l’incarné, père aimant, va dans un instant mourir brûlé lui aussi, en étreignant sa fille, brillance de toute la beauté du monde, qui brûle de la tunique que lui a offert Médée par vengeance : le feu des tomates, de l’industrie agricole, de tous les savoirs exponentialisés qui se venge de la sublimité de la nature en la recouvrant d’une brûlante tunique, comme sur ce sarcophage orphique conservé au Pergamon, à Berlin ?
La tunique brûlante de Glaukè, au Louvre.


Médée, le savoir qui rattrape le corps (Créon) du père de la brillante (Glaucè) quand l’homme-explorant (Jason) s’imagine pouvoir encore s’en retourner vers la beauté alors qu’il s’était tout d’abord soumis, pendant sa recherche de la Toison d’or, lui le chercheur, aux découvertes de l’inventive (Médée la méditante médiqueuse.)… mais non, le monde brûle.

Médée inventant la moissonneuse au moment de la disparition de mon monde .
Labours à Serrières en Chautagne en 1940, comme je les y verrai chaque été de 1957 à 1962.
Serrières en Chautagne 1940

La clarté du documentaire sur le drame de la production hors-sol des tomates, aussi bref qu’un repas de tomates cerises me fait l’effet d’un prêche virtuose dans un temple dont soudain j’accèderais aux bonheurs qu’il distribue à toute une fraction d’humanité, rangée sous la dénonciation par un nouvel Erasme des folies d’argent, rebelle soudain aux sourires gras et à l’aristocratie du clergé agro-industriel d’aujourd’hui. Je pense à Luther et aux révoltés du début du seizième siècle, au bonheur d’avoir raison qui saisit les protagonistes d’une disputation, au fait que le rapport à la toute-puissance donne le frisson à ceux qui la détiennent comme à ceux qu’elle écrase en leur offrant par les temples qu’elle leur construit, de quoi l’invoquer.

Mais puis je invoquer les tomates ? Est ce que je dispose de plus de pouvoirs pour changer les flux d’argent qui trônent en amont des lois et des armées, que celui qui était entre les mains des paroissiens protestants se détournant soudain de Rome pour aller vers Luther, Calvin, et aussi vers les guerres qui s’ensuivirent sans démasquer aux yeux de leurs victimes que leurs convictions tombaient à pic pour leurs nouveaux maîtres ? Ai-je plus de pouvoir, à moins de le prendre et de devenir instantanément un rouage dominant de plus, dans notre espèce si profondément hiérarchisée ?

Luther sur son lit de mort, musée de Karlsruhe.
Luther sur son lit de mort, Karlsruhe, Kunsthalle.

Je me souviens de la ruée des berlinois de l’Est, quand ils ont pu détruire le mur qui les séparait de Berlin Ouest, vers les oranges des supermarchés bien achalandés, je me souviens de la pitié que je ressentais a 33 ans pour ces foules qui, plutôt que de sauter de joie a l’idée d’une liberté que je pensais consommable, couraient à ce qui avait le plus défiguré ma ville, l’esthétique du supermarché. Seuls certains, dans les théâtres de l’Est, restèrent à leur travail, mais ceux-là peut-être avaient des oranges et des frigos ?

De quoi me libérerais-je aujourd’hui…

comme je ne suis en prison que de ma structure névrotique, je ne sais pas trop quel vote me donnerait le privilège d’en goûter une libération, sans être privé du goût des fruits de mon organisation personnelle des plaisirs.

Jardin des délices.

J’aimerais des prêches qui réuniraient les foules en joie, mais les temples semblent tous toujours affectés au conflit voire aux guerres, et quant aux cinémas, temples pacifiques, ils mettent en vis à vis un public silencieux de plus en plus rare, et des films qu’on peut regarder, et qu’on regarde d’ailleurs de plus en plus seuls, ou alors à quelques uns dans de courageux cinémas, ou alors sur des écrans de plus en plus petits qui seront peut être bientôt greffables dans le cerveau des enfants à naître, tomates ou pas, et pas pour en faire des hommes libres…

Monastère troglodytique de San Juan de la Peña.

Sans nuire

Suis sorti du film et attendre les autres pendant deux heures : heureusement une serviette en papier et un stylo au bar du cinéma : huit quarts d’heure.
Sans nuire, jouir, est l’idée du premier quart, pas formidable, du bouillon aussi tiède que le film fui par ennui.


Ensuite pendant un quart d’heure je songe à quoi les enfants sont victimes entre eux, lors qu’affrontés à la puissante sauvagerie des autres enfants, des plus grand•es, tout heureux•ses d’exercer impunément leur domination. Je ne me suis souvenu d’une telle condition que lorsqu’à deux reprises j’ai été menacé de mort, adulte. J’ai ressenti à ces deux moments de frousse, en moi, toute la précarité de ma faiblesse, et le souvenir d’avoir adoré, de trois ans à treize ans, dix années consécutives, ma prosternation devant le Maître, celui qui était beaucoup plus grand, l’autre gosse- jusqu’au jour où hélas, ayant grandi, je n’avais plus de modèle pour continuer de rêver d’une grandeur à atteindre. Il était tombé devant mon propre agrandissement. J’étais devenu une forteresse.


L’idée d’harmonie se faisait jour pour moi, malgré les incessantes bagarres et défaites, au mieux lors des moments de soumission familiale à la croyance. Là, dans l’église, l’autre morpion ne pouvait pas se jucher sur moi pour que je prononce mes vœux de soumission pendant qu’il me cracherait un peu dessus – du coup j’ai d’autant plus adoré la musique qu’elle paraissait le lieu des félicités conjugables.
Tous ensemble.
Comme au foot.

Mais un peu plus tard dans l’existence enfantine, j’ai constaté que les concerts de musique de chambre, dans la salle Stravinski abandonnée depuis des décennies à la poussière, place de l’Emp…

pardon, place de la République à Strasbourg, permettaient également l’apaisement des distorsions de puissance : la modestie du métier de mon père ne l’empêchait pas de saluer les tycoons strasbourgeois d’alors, propriétaires alternativement d’une Bière ou d’une Banque. Voire d’un château. Mais mélomanes, tous ensemble. Musique soumise qui m’a permis de m’échapper ensuite vers les incroyables arithmétiques de Jean Sebastien Bach : c’est vrai que ça ressemble à un escalier : monter, monter, monter . Vers le grand frère, vers les clergés et leur ordre, vers les tours puissantes des cathédrales, vers le Tout Puissant.
Et ainsi m’enflamme l’idée décolonialisée que 32 millions de pianistes chinois conquièrent les mondes. Pour un apaisement ? Ielles le font depuis quelques décennies déjà. Malgré la différence entre les sémantiques musicales de l’Orient de l’Occident et des moyen Orient et moyen occident (qui doit bien exister quelque part entre le Colorado et le Kamtchatchka ). Qui aurait cru, alors que nos divergences esthétiques sont vertigineuses, étudiées par un certain Daniélou.

Il fallait que ce soit un homonyme du cardinal Daniélou ! Comme si la nature ecclésiale de la réunion des publics sous la houlette de la musique avait, de la rappeuse nigériane à la championne des récitals internationaux, fonction d’unir chacun dans l’oubli des luttes pour l’espace vital.
A la messe de mon enfance, l’autre morpion ne me disputait pas la place sur le banc. J’en étais gré au curé, là-bas, au loin.
Au plan mondial ce serait évidemment, comme l’aurait dit Boris Vian épatant.

Le caméléon la camélionne est aux champs ce que René Char est à Rimbaud.

René Char disait à Rimbaud dans Fureur et Mystère , « Tes dix huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sur le couteau de leur précoce guillotine…

Pendant le début des phrases prononcées en scène par Elsa Agnès – et je la voyais « jouer » (vous verrez pourquoi les guillemets après ) pour la première fois, j’ai eu un vertige rhénan, j’ai vu – je vois encore, au surlendemain de la représentation dans la salle Topor du théâtre du rond point des Champs Elysées – je visualise à l’envers de toute chronologie la silhouette mythique de Rimbaud rencontrant celle de René Char – et du coup Paris semble ré-exister. Vibrer d’un moral qui me redonne un désir moral.

D’ailleurs avant de rentrer dans le théâtre du rond point j’ai croisé dans un petit square des Champs Elysées, une africaine, masquée, qui revendiquait son banc où je venais de me poser pour lire – elle dort aux Champs Élysée et le texte d’Elsa Agnès parle en réalité aussi d’elle enfin je veux dire du destin, des abimes, elle fait plus qu’en parler puisqu’elle l’a écrit, dans son texte mis en scène par Anne Lise Heimburger… Dormir au long des avenues comme cette dame, voire écarquiller les yeux depuis un péage de l’autoroute du monde pour se glisser en tous destins, celui d’êtres aussitôt vus, aussitôt suivis par mon âme épuisée d’aisance, comme si saisir les portraits qui s’encadrent brièvement en ces tableaux que font tous les pare-brise de tous les véhicules du monde était l’issue précipitée, en cette rigueur de caserne qui est celle des péages et de cette péagière que dépeint pour finir Elsa Agnès, comme si se saisir et se laisser happer par tous ces portraits était ce sans-issue qu’impose dorénavant l’accélération du monde. Tenir dans ses bras comme un nounours, comme un oreiller consolateur, comme un public médusé, les sept milliards ou plus que nous sommes. Devoir de romantisme. Pour aimer. Malgré la rumeur automobile de l’avenue, des péages, des impasses et des oligarques péagiers qui nous fouettent à bombes nues pour accélérer leurs gains.

Ridgewood. Dead End. En attendant qu’un amour pose dans l’encadrement du pare brise.

En général c’est comme ça : Paris est, après Marseille, la seule ville d’un romantisme digne de Schuman et de Kafka et cette fois ci parce que les cris d’Elsa y sont une prosopopée.

Ça m’énerve souvent que Paris soit presqu’aussi romantique qu’Obersteinbach.

Hans Baldung Grien 1515 (Musée de Bâle)

Obersteinbach

Mais si les écrits d’Elsa Agnès sont sous nos yeux issus et tissés de ses voix et personne physique, ce paradoxe d’être actrice sans que ce soit pour du jeu et de jouer en actant sa pensée propre, je m’aperçois, chapitre après chapitre, décor après décor, gestes et gymniques, chants et danse furibarde, que ce ne sera pas à corps perdu. Rythmique galbée partitionnée par la géniale rigueur d’Anne Lise Heimburger et de Silvia Costa l’un-peu-vénitienne, les tenues de l’actrice autrice vont me poursuivre, noli-spectateur-me-tangere, dans une penderie géante en toile, où empiler et jeter les tenues successives du Caméléon et tout d’un coup d’ailleurs, quand elle se drape toute bleue, je lui vois visage de lionne, de Léone, de Caméléone mais

Il y a quelque chose d’amusant dans le fait de faire mille kilomètres pour voir une pièce de théâtre c’est le transport j’ai pris bien entendu la malle poste depuis Strasbourg et, pour entendre des chevaux hennir, j’avais avec moi un traité piaffant de fraîcheur, un livre de socio philosophie que m’a fait découvrir Circé, celui de Hartmut Rosa (Luxemburg ?) et grâce à lui le train s’est transformé en aventure puisque ça m’interpellait, son texte, là où je travaille au quotidien, en interrogeant les soirs de mes consultations depuis… 1989 (chuuut) ce qui fait l’amondement de mes patients, à travers la construction de leurs rêves (les rêves sont un moment d’amondement) – Bon alors voilà, mon transport à travers les printemps de la rhénanie, des Vosges, de la lorraine et puis de la Meuse, s’est terminé – des fleurs des fleurs des fleurs – en face des Buttes Chaumont puis par une promenade d’une heure et demie enfilant la rue Lafayette jusqu’aux Champs – où une africaine masquée revendiquait tragiquement mon banc pour après le soleil du soir y passer une nuit élyséenne (moi sans comprendre encore qu’elle dormirait juste jouxtant les imprécations d’Elsa Agnès incarnant son propre cri son propre texte, puisque ne mesurant pas encore à quel point le banc qu’elle revendiquait était tout proche de la petite salle du théâtre du rond point. Mais je serais surpris, une heure après, de resonger à l’africaine lorsqu’une des évocations d’un des trois personnages figurés par le texte semblerait, elle aussi, couchée à même le sol du dénuement extrême).

Sylvia Costa, Anne-Lise Heimburger, Elsa Agnès .

Ainsi paradoxe des théâtres, vérité romantique, Elsa n’est en cette pièce ni acteuse ni jouant, prenant ses mots à leurs lettres, oui, elle a écrit son texte, ce texte, elle, narrant trois enfances de trois filles, narrant les trois pères d’ycelles, narrant les corps rencontrés de l’homme puis l’anamour et puis des morts, des meurtres, un assassinat horrible avec l’exactitude de comme-il-en-est-des-meurtres (exactement comme a été agressé dans sa petite maison le délicieux Nounou d’Oeting près Forbach, celui que j’ai connu et qui ne vivait que pour ses orchidées, torturé pour de vrai dans le vrai du réel pour trois francs six sous par deux désespérants – et puis il est mort, Nounou, du retentissement de ça, quelques mois de détresse plus tard – scène décrite et écrite par Elsa Agnès comme si à son âge déjà elle l’avait vécue depuis le point de vue du désespérant bourreau ) et du chant et du chant qui se danse à réveiller les Champs Elysées – et puis du voyage puisque les trois vies racontées par Elsa traversent même à un moment le bruit des clochers d’une ville de l’Italie : la salle suspendue médusée après s’être demandé peut être, pendant les premières secondes, avant les premiers mots, comment elle allait bien faire pour pas qu’on s’ennuie une heure et demie mais emporté•es tous•tes hop ! En Inde hop Toronto hop retour au pavillon propret et au canapé des parents et à l’étau des ciels qui s’encadrent à l’arrière des voitures où, pauvres puis riches, les héroïnes d’Elsa contemplent le ciel en même temps que la passivité d’être transportées – détresse passive de trois enfants qui se laissent tatouer par la mocheté virulente et active de trois mondes refusés- rejetés, honnis, mais les infusant – et en majesté dans le texte, surtout le politique du Dit, tout le temps travaillé au corps d’une ouverture au même cri que Rimbaud – Rimbaud poète ouvert ou Rimbaud fermé trafiquant, Rimbaud amoureux du politique est-ce le personnage d’Elsa Agnès qui part en Inde ou Rimbaud effondré d’une fondrière libidinale est-il la femme-péagière qui contemplera voiture après voiture des mondes qui l’embarqueraient comme d’autres moi ? Ô toi mon autre moi est-ce que cette Commune mythique que Rimbaud rejoignit peut être – et en un mot notre dernier enthousiasme à tous, nous qu’enthousiasme le rêve d’aimer l’autre O du mein Andres ich

Ci-gît mon autre moi-même
Hier liegt mein ANDRES ich
(Obersteinbach)

est ce que la révolte d’un peuple parisien qui fit pitié même à Bismarck (dans ses mémoires qui sont en ligne et traduites, il décrit un soir à son secrétaire la misère physique de ces soldats qu’il a combattus et de leurs familles quand il se promène dans leur foule, après sa victoire), est ce que la Communauté vaut le coup d’aller trafiquer comme Rimbaud l’a fait après, comme les trois filles racontées par Elsa font un peu. Avec Elsa Agnès nous nous en sommes allé trafiquer dans des Éthiopies – non plus le luxe effarant du bateau ivre mais la misère des pulsions sexuelles invendables et la vente pourtant des corps et la maladie purulente jusqu’au seuil de la mort ?

Sylvia Costa, Anne Lise Heimburger.

Et comme la réponse de Char est venue dans la nuit du théâtre par les mots infiniment complexes d’Elsa, un torrent, un Nil de Mots, un Iénisseï, une Volga, un Yang tsé Kiang qui dirait que malgré le malheur de l’inconfort d’aimer d’amour il reste la candeur de risquer sa peau quand on sent que ça pue et tout d’un coup ça puait plus sur les champs Élysées quelqu’un parlait dans le luxe du théâtre du destin par exemple de la dame qui dort sur le banc derrière les murs du théâtre – et en chantant par explosions dansées Elsa Agnès ressaisit nos âmes bleuies et tous on était dans le rythme. Congo.

Congo. Péage. Obersteinbach. S’écrier poétiquement pour rejoindre les arbres des Champs Elysées et le banc des sommeils de ruine. Fleuves.

L’actrice, pour une fois, elle agit. Puisque c’est elle qui a écrit le texte. Je veux dire, cette actrice, elle joue – mais c’est elle. C’est elle et pourtant c’est joué, à preuve : tous les vertiges de la mise en abîme de la scénographie ne sont pas de trop pour que, chute de rideau de scène après chute de rideau de fond de scène, je me demande moi même à quel jeu je joue en me racontant que c’est agir qu’aller s’asseoir au théâtre dans l’ombre du public, au moment où se dévoile le fait que l’actrice, aujourd’hui, est mise en scène pour se dire.

Et le lendemain dans la rue du retour les trois dames plonplon d’façade parisienne me redevenaient d’amples hétaïres capables même de mettre aux nues les folies d’un vrai romantisme vrai de vrai : je les regarde d’un coup comme trois Elsa Agnès prêtes à déplonplontiser la façade plonplon.
Travaillez, donnez-vous de la peine, un trésor est caché dedans (en manteau la compositrice Ève Risser)

Regrettant juste que le texte d’Elsa ne soit pas publié pour pouvoir y revenir et en retenir un peu mieux tous les bancs de poissons, pardon de mots, d’images, de phrases et d’idées que j’y ai entrevu comme autant d’éclats de lumières politiques et de couleurs qui me redonnaient le moral.

Ce soir là vraiment, Paris : plus romantique que les Niebelungen à Obersteinbach (oui oui cachés dans les rochers au dessus, le souvenir des Niebelungen )

Juste pour dire les mille kilomètres à faire pour aller et revenir d’un René Char (il a écrit sur ces paysages des Vosges du Nord) à un Rimbaud , des fleurs, des fleurs, des fleurs tout le long du train-malle-poste qui au retour tentait de se rappeler des fleuves d’Elsa mis en scène par Anne Lise et Sylvia. Une rhénanie, ma doué, un Congo !

Tentative de définition ou tentation d’défininive : la halle du marché de Bâle la ville sœur de Celle du Hans im Schnockeloch c’est à dire d’un type certain de Strasbourg jamais content de ce qu’il a mais ce qu’il n’a pas alors ça…

L’impossédable, le jeté, l’insatisfaisant.

Mille fois refait le geste que je voudrais définir serait intérieurement de s’attaquer au jeté, non pas le pas de danse, non.

Ni quelque plaidoirie contre le continent des plastiques qui s’amassent en plein océan, toute apocalypse trouvera bien ses déclinaisons même celle de nos villes si peu sexy depuis que le charme discret des vieilles baraques s’est effacé devant le structuralisme de nos empilements – et que nous (ce « nous » qui se définit comme une biomasse de concurrents acharnés par les luttes pétrolières ) cherchons avidement quels édens nous n’aurions pas détruits.

Il paraît que c’est l’effet des marchés. Nous, du marché. Nous, du plasticocène.

Le je s’oppose artistement au nous. Les géants du je, les héros qu’on se fait, leur signature s’appose encore, comme les vieilles baraques s’opposent encore, par la douceur de vivre qui peut encore s’y partager (cheminée, flambées, au fond du jardin les espaliers, rameaux croulants de fleurs, hivers surlignant par neiges les branches des vergers dans l’encadrement des vieux châssis de fenêtres au verre irrégulier.) De même, certain•es je parviennent encore à opposer à l’apocalypse insignifiante de la révélation industrielle d’une marée de nos déchets, leur Dire dévoilant. Une apocalypse insignifiante, lapalissade paradoxale malgré la mort qui rôde et tend ses bras si fort.

c’est énigmatique ?

Il me faut cependant contourner les apparences. En 2018 j’avais déjà été impressionné par le mécanisme de discrétion qui caractérisait le travail de François, apposant sur des images existantes un appareil de gommettes…

François qui n’avait pas commencé encore sa geste et sa geste serait, dès 2019, de descendre à la nuit tombée dans les caves collectives de son immeuble et là, au fond du garage, d’y retrouver ce qu’il appelait le bac jaune, pour y relever les emballages en cartons jetés là. Voilà contournée cette apparence d’énigme que pouvait contenir la proposition « s’attaquer au jeté »… Mais quel est ce pas de danse, ce jeté qui rira bien qui rira le dernier, le dernier des rebuts ?

François et les cartons encadrés après leur remontée depuis l’abîme du bac jaune du garage.

Comme un prêtre égyptien il remontait ces cadavres de boîtes vers la lumière du jour et, embaumement, les dépliait, allait récupérer des cadres abandonnés dans une déchèterie ou en acheter pour trois fois rien chez « Emmaüs » ( mais qu’est ce donc qu’ »Emmaüs », historiquement ?), et installait chaque cartonnage déplié dans un cadre puis, se tournant vers le propre emballage de ses propres jours, il les prenait et il les disposait ensemble sur la surface de ses murs. (Il se tourna, il les prit puis il les disposa ensemble …)

Après mon passage à New York

Après un passage au Whitney muséum je trouvais anormal que les travaux antérieurs de François n’y fussent pas déjà mentionnés (il recouvrait des images avec des gommettes, préfiguration de l’élision d’l’auteur qui m’remplissait d’élation….

Janvier deux mil dix neuf. Ils partîmes une poignée et z’arrivâmes a plus de mille…

Thérèse Willer, la conservatrice du musée Tomi Ungerer, a été plus loin, et après avoir constaté aux murs de François plusieurs centaines de cartons aux ailes déployées, elle a décidé avec Dimitri Konstantinidis, instigateur d’une galerie déposée entre institutions européennes et quartiers des sans-besoin, d’organiser, et c’était juste après le passage vers l’abîme de Tomi Ungerer, une exposition montrant conjointement les façons de détourner les objets des deux inattendables personnes. Expect the unexpected, aimait à répéter ad nauseam Tomi.

Toute la ville se recueillant une dizaine de jours après que Tomi, annotant une correspondance d’un écrivain qu’il aimait, se soit éteint en Irlande chez sa fille Aria.
Tomi s’éteignait précisément au moment où sans m’en apercevoir, le neuf fevrier au lieu de recopier un arlequin vénitien de Tiepolo, je fabriquais un Finnegans Wake bien irlandais tout verdi.

C’est donc après avoir visité le Whitney et avant le blocus sanitaire de l’épidémie du Pangolin que l’héroïque Thérèse, rendant visite aux appartements de François, décidait d’organiser une exposition dans les locaux d’Apollonia…

Dix huit Juin… 2019… l’Appel… Massuuuuuuuu! Madame Thérèse Willer bientôt à la manœuvre !


Soudain il fallait peser l’âme des cartons morts. Savoir si de leur période fonctionnelle ils avaient gardé trace de quelque faute et comment Anubis l’évaluerait.

Tomi en 2017 à Threecastlehead…Mais Tomi ne sera plus là pour assister à la résurrection du fameux Touthankarton. Oh ce jour là il me regardait si intensément que je me suis dit j’ai enfin un ami en Irlande
L’atelier a Threecastlehead
L’aquarelle du neuf février 2019 à sept heures trente quatre. C’est dans une heure que Thérèse m’avertira de notre esseulement par l’extinction de Tomi.
Le deuil et les larmes dans l’auberge du Schwartzwald a dix heures du matin…
Lanterne de déploration posée à la Villa Ungerer le soir. O vanitas vanitatis…

Ainsi Tomi n’était il plus là pour le dire ce qu’il aurait pensé de cette épidémie qui nous a tous masqués dans un gigantesque carnaval d’effrois. Mais Thérèse Willer avait déjà pris, avant que le premier pangolin couronné se soit fait bouffer, sa décision d’exposer les jetés repris au bac jaune de son immeuble par François Duconseille. Aussi la pangolépidémie allait-t-elle jeter un de ses étranges décrets sur la première sortie triomphale des édits du Néant arrachés aux rebuts par la geste Duconseillère .

Brice Bauer jouant pour la ville déserte comme il avait joué pour la ville bruyante. Juste avant de cesser pour toujours sa fabuleuse mélopée.
Oh quel silence affreux depuis que tu n’es plus là pour dire que c’était une cathédrale derrière toi.

Les affiches avertissant de l’expo seraient suspendues comme des fantômes pendant des mois et des mois et des mois, ça tandis que la ville, comme toutes les villes du monde de l’Effroi, se transformait en Pompéï. Rues mortes et permis de marcher.

Un déluge de signifiants et en même temps (je veux dire que les temps sont à la caricature) : Lacan supplanté par les antidépresseurs.

Les cartons encadrés pouvaient bien attendre. Comme les très grands crus de Bourgogne cette attente, et ensuite la tragédie en quelque sorte, qui voudrait que l’exposition à peine ouverte soit immédiatement interrompue toujours à cause du pangolin et du virus couronné … comme les grands crus les cartons sauvés des eaux par Thérèse Willer profiteraient de la brièveté infinie de l’ouverture de l’exposition pour revenir en toute puissance dans la ville qui a toujours su prêter secours à Strasbourg par un décret médiéval. Assistance serait portée à l’habitant de la république de Strasbourg. Par Bâle. Mais longtemps après l’épidémie. Car d’abord les cartons trouvaient le chemin d’Apollon, et étaient hissés comme autant de pieds de nez, sous le regard des objets (pelles, outils.., ) ressuscités par Tomi.

Tomi ressuscitait depuis la tombe.

François officiait depuis l’existence.

François officiait de son vivant. Mais tous nous étions devenus spectre, et quand après des mois de clôture hermétique de la galerie d’exposition il y eut ce brévissime vernissage, de quoi avions nous l’air et comme Tomi l’aurait dessiné !

Vernissage du 29 Novembre 2020 et puis hop fermeture !!!!!

Que purent se dire les étudiants de l’Ecole des Arts Décoratifs, suspendant méticuleusement la mise en scène des cartons promis à la réincarnation d’une ré-présentation, arrachés à leur fonction pour édicter un sens, se travestir en totems, en silhouettes, en masques, en effigies de l’irreprésentable.



Je sentais se rapprocher le Whitney museum … I had the feeling Whitney was getting closer to the satisfaction of ever unsatisfied Hans of Schnockeloch… Quelque chose du triomphe de la non signature, quelque chose de l’effacement absolu du sujet derrière le cadavre même de l’humanité consommatrice.

Exposition Mary Corse, Whitney, 20 Juillet 2018 à 14 heures.

Boîtes dépliées bras en croix transformées en Adonis suaves attendant l’âge parfait, 33 ans, pour rejoindre une révélation mais de quoi sinon de l’attente du créateur – Tomi créateur, le télépathant, va savoir s’il ne m’a pas VRAIMENT diligenté un cours de dessin de loin, à moi l’insignifiant, à moi qui suis si pataud , un cours de dessin pour que je recopie bien, le matin même où peut-être ses pensées croisaient celles de tous ceux si nombreux qu’il a chéri, moi tentant d’aquareller une copie du polichinelle de Tiepolo pendant que Tomi annotait les correspondances de Nabokov dans son lit au Comté de Cork… Qui va servir d’Anubis pour juger des fautes passées des emballages, des cartons et des jetés (comme dans le « Messie » de Haendel : He was despised he was rejected…). Évidemment l’osiriaque François et tous les pratiquants de l’art de la Représentation (oh convoquez s’il vous plaît la femme qui dessina si bien dans la Grotte Chauvet il y a trente cinq mille ans), oui.

Vallon Pont d’Arc.

François créateur des gorgones-carton et des gargouilles-carton greffées spontanément comme autant de greffes automatiques, de surjets-Rohrschach, d’hypnose, sur les décombres même de la cave du Schnockeloch, (les appartements du créateur sont au long de ce ruisseau qui en porte le nom – Schnockeloch, haut lieu de l’insatisfaction universelle puisque la comptine alsacienne le dit «  Der Hans Im’Schnockeloch , L’Hans su trou à moustiques hat alles was er will il a tout c’qui veut awer was er hat er willer nèt mais c’qu’il a il en veut pas un was er will er hater nèt et pis c’qui veut ben il l’a pas. » Le désir d’avoir la grandeur de l’abîme voilà. Mais tendrement. Par l’extrémité la plus tendre. Et la plus désirable. Strasbourg membre planétaire, Dublin Joycienne offerte aux lectures de toutes les Marylin du futur.

Ainsi de la maladie de la mort, mon avoir le plus sûr. Mon cadavre ne vous ressemblera pas mais quand il restera que la poudre décomposée, les ossements, je serai l’image de tout un chacun et je dirai l’abîme avec la grandeur qu’aucun écrit qu’aucune légitimité, qu’aucun empire, qu’aucune bataille ni aucune Thèse ne me donnera jamais.

Vingt neuf Novembre Deux mil vingt, galerie Apollonia, Strasbourg.

Incroyable abîme de l’exposition première des œuvres de François à Apollonia par temps de blocus et avant la guerre en Ukraine. Incroyable prise de note par Bruno Carpentier l’immense dessinateur de nos mondes, debout devant les cartons ressuscités.


Et puis, l’exposition clôturée précipitamment il n’était possible que d’y repasser dans une forme de désert.

Bruno Carpentier.

Oui, de clôture pour observer les momies d’emballage attendant le regard de quelque Dieu qui saurait rappeler tout l’engrenage qui jette les créateurs les plus humbles jusqu’aux coffres du marché de l’art.


Et soudain la nouvelle m’a déchiré tout reste de désespoir pour ne plus laisser (et pourtant la guerre, tout près) que le gazouillis printanier des oiseaux. Les objets du «  bac jaune » vont faire réapparition et rester visibles pendant trois mois dans la halle du marché de Bale.

Socle de la statue offerte par Strasbourg à Bâle en souvenir du secours apporté aux blessés du blocus de 1870.

O Bale la sainte qui déjà nous dépêcha ses secours pendant l’atroce siège de 1870 … o noble peuple .

Whitney le vestiaire où j’avais pris en photo mon téléphone mis à recharger près de la prise et du coup francois m’a offert l’encadrement d’un emballage de téléphone jetable.
Le projet au MarktHalle de Bâle.
Il ne me reste plus qu’à espérer le passage de Christophe Marthaler au marché de Bale dans quelques mois pour que la boucle soit bouclette…Christoph Marthaler (born 17 October 1951, in Erlenbach, Switzerland) is a Swiss director and musician, working in the style of avant-garde theater, such as Expressionism and Dada, a theater of the absurdelements.

Le Retour de Colette Weil

Quinze Février 2023, le papier est papier.
la radio diffuse un quatuor : elle non plus, pas plus que le papier où j’écris, elle ne m’entend pas – comme Narcisse qui met du monde au miroir et s’y croit regardé par un public ombreux, comme un idolâtre qui mettrait une présence au plâtre de ses statues

Papier sourd.

Depuis Octobre ou Novembre 2008, au rez-de-chaussée d’un immeuble où j’écoute avec un stéthoscope le murmure des poumons et des valves cardiaques, le recueil scolaire d’une agrégée de lettres, ramassé sur le marbre de l’entrée. Les livres scolaires de Colette, déposés dans le hall d’entrée pour la mémoire des voisins si nombreux, par ceux de ses amis qui vidèrent après sa mort l’appartement je ne sais plus auquel des dix sept étages

ces dix sept étages où

encore aujourd’hui

tant d’années après que les nouveaux étudiants ignorent peut être qu’il y eut une Salle de la Table Ronde

C’est une page de la culture à l’université qui se tourne. Dans le cadre du plan Campus, le projet de réhabilitation du bâtiment principal de l’université de Strasbourg (USDS) prévoit la destruction de la salle de la Table Ronde à l’été 2018. Fermée au public depuis 2009 pour des questions de sécurité, ouverte uniquement pour des cours de la faculté des arts et des répétitions de l’orchestre universitaire, cette salle est surtout connue pour avoir accueilli les pièces de l’Artus, le plus ancien 

ces dix sept étages où

encore aujourd’hui

d’autres lectrices

mais le livre de latin de Colette Weil (palmes académiques) née le vingt six Novembre mil neuf cent vingt six elle a ainsi quatorze ans lorsqu’avec ses parents chassée de Bouxwiller…

Sur le marbre de l’entrée de l’immeuble, 2008 : aujourd’hui comment réveiller sa mémoire, justement quatorze années après ? Heureusement qu’elle a une rubrique Wikipedia

Colette Weil.

on peut la voir exactement comme lors de ses derniers passages en Avignon où elle ne loupait rien.

Ses bouquins, en tas, sur le marbre de l’entrée : j’ai reconnu son nom – elle avait dit à son docteur qui était moi qu’elle ne survivrait pas elle avait eu raison le lacrimosa devrait être chanté sans cesse mais je ne m’en sortirais pas il remplacerait par sa splendeur musicale la détresse médicale de tant d’impuissances

elle avait eu raison, depuis son appartement dans les étages de cette tour qui dit bien le silence taiseux de l’inesthétique bunkérienne des années d’après guerre moi au pied de la tour

Wir leben ewig wir leben trotzdem (songeant à Esther Bejarano)
Esther Bejarano qui chantait.

comme aux pieds d’un concours de mutisme architectural qui dit sa passion pour le rangement des gens – business business – vous savez quand on est en haut de ces tours on voit la cathédrale gothique (passionnant!) maaaiiiis… quand on est …. en haut de la cathédrale on voit quoi… on voit le parallélépipède (silo je crie ton nom ! Silence de l’architecture je sais qu’on peut t’aimer aussi, Tours des années soixante dix vous êtes aimables aussi quoique quoique…), on voit depuis la cathédrale les trois tours de la rue ça doit pas être folichon de voir ces trois tours à la place des perspectives enchanteresses que signala Goethe depuis la cathédrale … et donc voilà : en bas de ma tour, ce jour de 2008, il y eut une petite offrande de bouquins de classe et de fac des années de l’Après-Guerre de Colette, oui les tragédies grecques, Sophocle oui il est actuel et Plaute, ( ah mes amis la dérision alexandrine n’est pas de trop en 2023 pendant que la machine à massacres se perfectionne en Ukraine ) dirait-on pas de tout le progrès technique qu’il nous tire de guerre en guerre comme un machiavélique danseur, dans un pas de deux, un danseur machiavélique qui valse avec chacun de nos gestes intelligents vers le futur pour en faire à chaque fois le pire. (Ça y est j’ai compris : l’esthétique de ma tour est mariée avec l’esthétique des bunkers comme celle de la cathédrale l’était avec le bâti des châteaux forts)

Le livre de latin.(avec dedans une affichette de pub pour un film colonial projeté en 1945 à Lyon)

je remarque tout de suite les grecs, et puis c’est écrit sur chaque livre Colette Weil la reine de tous les ami•es théâtraux – celle qui a donné au théâtre universitaire ses lettres arthuriennes en mai 1968 quand le TUS est devenu l’ARTUS – le petit tas de livres je les prends avec effroi je les empile derrière moi entre les manuels d’anatomie et les guides thérapeutiques

et, j’avoue, les écrits de Lacan et je ne dirai pas tout il va y avoir suffisamment d’énumérations ensuite dans ce texte je vais pas dire tout ce qui s’est amalgamé derrière moi comme un bouclier de superstitions littéraires. Et les livres scolaires de Colette Weil – je pense à ce qu’elle m’avait raconté de la dispersion du mobilier familial chez les voisins qui s’étaient servi et d’un portrait d’Adolf retrouvé dans un cadre qui avait servi aux portraits de la famille je crois me souvenir.

Avant hier c’était un jour gris de Février et j’ai emporté un des livres, son manuel de latin, jusque chez moi, sur mon vélo, dans la brume la nuit après le dernier patient c’était une belle brume de Février

presque comme si on était encore avant, dans les temps d’avant le réchaud et j’ai traversé le campus où régna Colette j’ai longé le spectre de la salle de théâtre de la Table Ronde, qu’elle chérissait tant au point d’en rêver la reconstruction,

De Colette on sait tous qu’elle avait vécu, enfant, dans une cité au nord de Strasbourg et au delà des bois et des collines, et l’actuel conservateur du musée juif de Bouxwiller me rappelle que les Juifs de Bouxwiller ont été expulsés par les nazis après la débâcle de juin 40, conduits en camion jusqu’à la Ligne de Démarcation en son point le plus proche, c’est à dire le Jura, côté Lons-le- Saunier. Aussi, elle était restée en plein péril, en dessous de la ligne de démarcation pendant la guerre, puis il n’y a plus eu de ligne de démarcation et elle a vu les soldats allemands de tout près – sauf que dès la libération de Lyon, elle a intégré – je le vois dans le livre de latin : « KHÂGNE LYON » et la date

           1945.

Les titres des chapitres elle les a rédigés en lettres gothiques.


Dès le premier instant de liberté (je dis ton nom) elle a été rejoindre la source tonitruante du savoir et l’a embrassée à bras son corps d’élève acharnée – on voit la somme de travail dans les pages de ce petit manuel scolaire qui au fil des pages devient universitaires et où surgissent des noms parmi les plus grands de l’enseignement littéraire d’alors.

Colette Weil en gothique.

Après la guerre ils ont voulu rentrer chez eux les potes leur ont fermé les portes aux nez –ah vous êtes pas morts ?- comme si assassins rentrant du bagne les assassins c’était qui on allait mettre du temps à se le mettre dans la tête avant de savoir qui était qui et puis pire évidemment il y a toujours pire : quand la synagogue a failli être vendue pour en faire un parking (c’était bien après la guerre et toujours une super ambiance) heureusement que le frère de Colette enseignait l’urbanisme à Aix Marseille il a su trouver les mots et alors la synagogue un musée.(je me rappelle y être allé avec Tomi un beau très beau jour le six octobre en deux mil treize il avait dessiné une statue pour le parvis on dit le parvis ?

Pas foule à Bouxwiller pour l’inauguration du monument imaginé par Tomi pour marquer l’entrée du musée juif.

Moi en 1789 mon arrière arrière arrière grand père il est là dans cette ville il est orphelin il rejoint les révolutionnaires il écrit des poésies dans ses papiers j’ai des tonnes de papiers qu’il a gardé avec son portefeuille militaire pour passer les douanes révolutionnaires puis réactionnaires puis les époques et les paradoxes pas la tête dans la guillotine surtout pas au secours il a failli c’est tout juste heureusement Robespierre en prison et alors lui sort de la prison des Madelonettes à Paris où il avait essayé d’écrire une poésie -mais en allemand, le nigaud !- sur une bataille révolutionnaire dont il aurait été un des héros près du Bastberg, le Bastberg c’est une colline pour sabbats de sorcières à côté de Bouxwiller, l’aïeul il vient de cette ville nous on croyait que cette ville était remplie de révolutionnaires mais pas tant pas tant. Comme Luther leur disait et comme la jalousie leur dictait le retour des Weil après la guerre ça a dû plutôt les emmerder ils l’ont dit en tous cas et j’imagine trop bien je sais trop bien.

Tous ses devoirs elle les a gardés, depuis la khâgne jusqu’à l’agrégation.

En tournant les pages tout d’un coup un choc.

En 1961 Mandouze demande aux agrégatifs un thème depuis un fragment de «  La Peste » de Camus vers le latin alors il demande ça est ce qu’il sait – bien sûr qu’il sait ! Eh, c’est Mandouze, un révolutionnaire aussi, le contraire d’un monstre, il sait quoi il sait qu’est-ce il sait ce que c’est que la peste de Camus, premières notes en 1940 pendant une peste à Alger – le texte est embroché par ce à quoi peut être Camus voulait tourner le dos, la Shoah. Et le fragment choisi par Mandouze, Colette le recopie de son écriture.

Colette la décharnée.

La peste de Camus.
Qu’est ce qu’elle a bien pu penser Colette en recopiant ce texte… qu’est ce qu’il a bien pu penser Mandouze, en donnant ce texte à traduire en 1960…
Sur la colline d’Ettendorf en m’y promenant j’ai trouvé le nom de Colette Weil sur une stèle.

Son livre, avec une étiquette sur la couverture de

papier

bleu pâle

C.W.

LATIN

HIs

En l’ouvrant, des feuilles calligraphiques s’échappent, scolaires ( de papier, sourd comme celui où j’écris, déposées avec d’autres livres à l’entrée encore plus sourde de l’immeuble en 2008 le passé est il aussi sourd que la mort)

la première de ces feuilles est double, y est agrafée une notule où :

 «servam itam ad locum…»

au verso, à l’envers :

 » Écrire à Paris. Blind (poème) »

puis : « Je pense être là vers 11h 1/4» signé V.J.

c’est agrafé à un thème latin du vingt avril 1961 noté «  15. Très bien!» ( et c’est le même texte dont le début est repris sur la notule agrafée :

ubi adproquinquabat vesper, e summa insula descendam liberterque, ilam et apud locum, ad ripam…»

puis, sur un fragment comme rongé : Rev. des Études Latines

Abbé Cantin,

potentiel-irréel 1947/ le 17 mars 1948

… les papiers avancent-ils à reculons vers les années de clandestinité passées pendant la guerre ?

Tout seul, sur une feuille libre, calligraphique : «  Version latine, concours général »

Sur une autre notule pliée en deux, du Cicéron, un thème : «  As-tu déjà cru que tu voyais quelqu’un, alors que tu ne voyais rien du tout ? »

Dès les premières pages du cahier lui même, une fois passée la page de garde ou C.Weil est soigneusement écrit en gothique, des dates d’exercices qui commencent en septembre 1944.

Après une centaine de pages constituées des cours et des exercices de 1944/45, une dizaine de pages vierges puis quelques copies doubles incluses dont la première est le texte proposé par André Mandouze à l’agrégation de 1960 et le travail de Colette est noté -1/20 – Colette a pris la précaution pour la postérité, au cas improbable où quelqu’un retrouverait cet exercice mais à qui donc pouvait elle songer !- d’écrire en haut et à gauche de ce cuisant échec, au crayon : «thème fait en 4h. mais je n’ai pas remis de thème écrit depuis 1949» Thème : Effet de la séparation extrait d’A. Camus, La Peste

(Question que se pose le non agrégé que je suis misérablement en 2023 combien de séparations au sein de la communauté juive alsacienne pendant… que Camus esquissait « La Peste »?)

La dernière pièce que je lui aie vu monter aura été Le retour de la vieille dame.

en effet : Nos concitoyens, ceux du moins qui avaient,le plus souffert de cette séparation, s’habituaient ils à la situation ? Il ne serait pas tout à fait juste de l’affirmer (pendant que je recopie ce texte en février 2023 les ouvriers dans la cour derrière moi sont en train d’en détruire la splendeur en recouvrant une façade de brique de 1890 avec de la laine de verre, du plastique et un crépi. Je les entends, plus innocents que moi, commettre le pire en s’en contrefoutant) Colette, elle, recopia ce texte en 1960 avant de le traduire.

Il serait plus exact de dire qu’au moral et au physique, ils souffraient de décharnement. Au début de la peste, ils se souvenaient très bien de l’être qu’ils avaient perdu et ils le regrettaient. Mais s’ils se souvenaient nettement du visage aimé, de son rire, de tel jour dont ils reconnaissaient après coup qu’il avait été heureux, ils imaginaient difficilement ce que l’autre pouvait faire à l’heure où ils l’évoquaient dans des lieux désormais si lointains.

En somme, à ce moment-là, ils avaient de la mémoire, mais une imagination insuffisante. Au deuxième stade de la peste, ils perdirent aussi la mémoire. Non qu’ils eussent oublié le visage, mais, ce qui revient au même, il avait perdu sa chair, ils ne l’apercevaient plus à l’intérieur d’eux-mêmes. Et alors qu’ils avaient tendance à se plaindre, les premières semaines, de n’avoir plus affaire qu’à des ombres dans les choses de leur amour, ils s’aperçurent par la suite que ces ombres pouvaient devenir encore plus décharnées

plus décharnées

Unica Zürn, exposition temporaire sur les rapports entre le surréalisme et Lewis Carroll, au musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg.

décharnées, en perdant jusqu’aux infimes couleurs que leur donnait le souvenir. Tout au bout de ce long temps de séparation, ils n’imaginaient plus cette intimité qui avait été la leur, ni comment avait pu vivre près d’eux un être sur lequel à tout moment, ils pouvaient poser la main.

de ce point de vue, ils étaient rentrés dans l’ordre même de la peste (ou de la perte ?) d’autant plus efficace qu’il était plus médiocre. Personne, chez nous, n’avait plus de grands sentiments.

Tout le monde éprouvait des sentiments monotones.

 “Il est temps que cela finisse”, disaient nos concitoyens, parce qu’en période de fléau, il est normal de souhaiter la fin des souffrances collectives et parce que en fait, ils souhaitaient que cela finisse.

La ziqurat pliable, cadeau d’un génie, au dessous des rayonnages où les quelques livres scolaires de Colette Weil…
Baldun Grien

Sauveuses de livre

J’avais tenté d’écrire un livre, pas trop illisible. Ça parlait un peu des vieux de la vieille, des bords du Rhin. Et un éditeur providentiel s’était même dit intéressé, Desmaret.

Sans une voisine bienveillante, « Vos amis vous attendent » serait resté sans son lecteur essentiel. Elle avait la haute main sur une vitrine assez visible.

Hopper, Met.

Est-ce que je ne dois pas lui rendre grâces, la chanter ? Tenter de comprendre la structure du Bien qui se cache dans les replis de la robe céleste des bien-veillances ? Me demander, aussi, en quoi ce lecteur imprévu m’a été essentiel ?

Metropolitan Museum, Isis allaitante.
Apparition de deux hiéroglyphes « Ankh » (vie) dans la main d’un copte, Musée de Munich.

Cette voisine proche du lieu de mes consultations, je peux le dire, se sentait une dette à mon endroit, par la banalité d’un geste que j’avais eu à l’endroit de sa réelle misère (pas lui demander de payer ses consultations médicales) mais l’extraordinaire avec lequel elle m’a remboursé est autrement gigantesque que mon opiniâtre gratuité à son égard.

Quand mon premier livre est sorti, elle venait d’avoir un boulot. C’était après des années et des années d’une douloureuse galère(Et si l’allez voir le verrez encor bien pyre) – et où ?
Dans le tabac de la gare, au vu et au su de tous les voyageurs. Un d’entre eux, libraire, allait ce jour-là vers le Salon du Livre à Paris. Comme ma Sauveuse avait mis plusieurs exemplaires en vitrine, ça lui a tiré l’œil.

Il m’a demandé de présenter chez lui mon premier livre, qui serait autrement resté totalement confidentiel.
Du coup, grâce à elle, un peu plus tard, Thérèse la conservatrice du Musée Ungerer saurait que j’avais commis un faux polar.

C’est ainsi qu’éclaterait dans mon téléphone  la voix du dessinateur strasbourgeois le plus fameux, qui m’offrirait ensuite d’interminables joies – ALLO C’EST TOMI – la voix du moraliste qui a croqué New York dans les sixties – donc le bien, c’est quoi ? La question se posait immédiatement et me renvoyait à la chaîne des causalités ayant débouché sur cette rencontre d’un philosophe rigolard.

Tomi Ungerer, expo à Schwabish Hall


Son livre pour enfants, les trois brigands ? Un argument pour se dire qu’on a raison et être de bons soldats du Juste et du Vrai ? Son rire ? Sa résistance à dire la beauté du monde malgré les crimes et les catastrophes ? J’allais découvrir la préoccupation constante de Tomi Ungerer pour le Bien.

Octobre 2017, Tomi tout content de l’édition des chapeaux de ses Trois Brigands.

Le Bien : Les quelques sous que je n’avais réclamé pas à la voisine ? La critique spinozienne ? Avoir des biens ? Pouvoir bavarder avec un homme glorieux ?

Que flûtais-je dans ce cabinet médical ? Du pipeau comme Kafka dans sa compagnie d’assurances et son ami Brod, l’écrivain célèbre ?

Toubib … À quel bien adosser, pour qu’il soit bien assis, le Héros ? (A la sécurité sociale, mais j’en ignorais encore la magie.)

Tomi Ungerer.

Mon pare-brise (ma gueule) avait été soudain vers l’adolescence, embrassé d’un palot fabuleux – et je me rappelle le caractère complètement inexact et inapproprié de ma gratitude pour la générosité du premier patin. Rencontre d’un bien inespéré. Mais presqu’aussitôt le sentiment d’héroïsme s’est effacé derrière celui du mal.
Ma dame, victime comme moi pensè-je d’une soumission au serpent biblique, perdait cependant toute mon estime en me donnant au fil de notre sensuelle promenade, le contact avec quelques morceaux de son corps. Ça n’était pas bien, ne me disais-je même pas consciemment. Ou plutôt, il manquait à cette première femme approchée quelque chose dont évidemment j’ignorais que c’était, au plus profond de moi, l’assentiment névrotique, tissé par une dette familiale que je n’avais pas encore su écluser.

Il faudrait des années de psychanalyse avant de comprendre que, si elle perdait mon admiration, c’était dû au fait totalement inconscient de trahir le souvenir de la douceur maternelle, lors des années premières. La douceur gigantesque de son baiser m’était trahison du souvenir de la douceur qui était venue un jour apaiser mes ouin-ouins de bébé.
Et c’est en mendiant que lorsqu’elle se lassait du Palot j’y revenais (encore un coup de ce langue-à-langue ! encore !) pour me convaincre que ce toucher avait été une appropriation. Alors je me haïssais déjà – puisqu’elle se dérobait – je m’en voulais de mon propre désir, le prenant pour un besoin.- et sa lassitude je prenais ça  pour une mise aux enchères opposée à ce que je prenais pour un appétit : l’habitude, certainement, de confondre autonomie désirante et gestion des besoins alimentaires, digestifs.

Tomi Ungerer.

Sois propre, chéri, m’avait on dit quelques années plus tôt… Certainement s’agissait il d’être un propre à rien. Dans libido j’entendrais encore longtemps hideux bidon livide et en aucun cas ce cadeau glissé dans le maison des villes les plus grises, qui permet -Tomi dessinerait ça si bien, (j’imagine par exemple chaque petite maison de la cité Ungemach dont il était parfois voisin, retour d’Irlande)-  qu’on y perçoive autre chose que les comptes de fins de mois, les odeurs de cuisine et d’évacuation, la liste des travaux à faire, l’appropriation, la location ou le squatt mais aussi les cris de jouissance orgastique.

Se dire que dieu a déposé dans chaque demeure, dans chaque jupon dans chaque pantalon la possibilité d’un jouir c’est peu représenté aux cathédrales mais au contraire des panneaux avertisseurs genre freiner, stop.


Portail cathédrale Strasbourg, Bloßarsch.
Freiner STOP !

Voilà c’est là le souci là le bât qui blesse l’âne bâté par l’exploitation romaine de ses transports amoureux, bâté pour un monde organisé mille, deux mille, cinq cent mille ans avant sa naissance et qui va bien drainer et assécher toute fantaisie dans le désir.
Pour ne plus en faire si possible et malgré l’extrême difficulté, que des besoins, les besoins d’une famille, société, tribu, nation, humanité. La bien-séance va interdire aux sujets soumis comme moi, entre deux révolutions, de faire la part des choses entre un monde de leurs besoins et un monde de leurs désirs – entre un monde des fonctions et un monde extatique du sublime rêvable. 
L’homme de Bien est bien emmerdé pour faire ses besoins…

Rome, Met.

C’est du boulot, il faut dire, d’arriver à arracher le sujet à tout ce dont l’orgasme partagé pourrait l’avertir d’une possibilité d’ex-sistence ( pour ceux à qui on aurait pas encore fait le coup : ex dans existence peut être lu et a été lu mille fois comme le ex de extérieur l’existence serait une façon de se tourner vers l’extérieur, alors que vivre serait juste satisfaire les besoins du dedans, du bidon ) donc c’est vrai qu’il n’est pas facile d’arracher les gens à ce qu’ils découvrent subitement quand ils parviennent à lier la découverte de leur jouissance la plus formidable, la sexuelle, à la présence de quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes.

C’est pas facile, à partir de ce moment, de les enfermer quand même dans la dette familiale, même si leur libido en est on ne peut plus tatouée. Mais avec cinq cent mille ans de domination du sujet par son groupe, il y a ce qu’il faut de méthodes au point pour détourner la fille ou le garçon de tout ce qui ne satisferait pas simplement aux besoins du groupe. On pourrait mettre ça en mélodie. Le titre de la chanson ?  On sera tous des peine-à-jouir.

Ça doit être une des raisons qui faisaient que ma pauvre voisine Sauveuse de livre se faisait cogner par son mec et qui faisaient que son mec se bourrait la gueule jusqu’aux pires abymes de l’horreur, ceux que Dante est même pas capable de décrire dans son infierno. Dettes familiales, frustrations. Mais combien de femmes ai-je moi-même fait pleurer dans un enfer tout semblable et pareillement tissé d’ego ?

Larmes d’un automne 1976
Larmes d’un automne 1976, grange gravée d’amours tristes au long du Goul.

Mais pourquoi, ma doué, qu’on est si massivement chiants ? Au point de voter pour des abrutis dignes du Père Ubu qui sont le miroir de notre frustration collective ? Comment vous ne connaissez pas le goût du deuil ? C’est ça qui nous rend pénibles. L’angoisse de mort ?

Comment le mari de la Sauveuse pouvait il se vautrer sur elle à ce point sinon parce que taraudé par des angoisses de mort qu’il diluait dans ses cuites ? Comment puis-je me vautrer dans l’écriture sinon pour y projeter une existence qui survivrait à l’insignifiance de l’absurde? Pourquoi Tomi Ungerer était il métamorphosé à mes yeux et aux siens par le succès qui est une sorte d’ombre, d’autre fantasmatique ? Ma Sauveuse ne devait pas beaucoup parler mais de temps en temps elle devait hurler, ses fenêtres étaient un peu trop loin des miennes pour que j’entende les échos des scènes de ménage et du langage qu’elles contiennent.
S’aveugler, se débarrasser à tout prix du sentiment de l’insignifiance du moi et de l’absurdité du monde, en exploitant le saisissement d’un regard tiers, c’est ça. Quitte, dans le cas de la brute qui cognait ma voisine, à tout lui reprocher quand son regard apeuré ne le satisfaisait plus par manque d’alcool ou surgissement d’une nouvelle recrudescence de ses angoisses. Quitte, pour les plus délicats d’entre nous, à se fabriquer n’importe quelle substance d’autre, juste pour se sentir moins éteint. C’est fou ce que peut nous grandir ce que nous projetons dans le regard d’un chat de compagnie, d’un enfant qu’on empêche de grandir, d’un mari qu’on hait, d’une foule qui lit nos interviews, d’une œuvre qu’on pomponne.

Création de la femme et de l’homme comme ça s’est présenté un jour dans le cerveau et sous les pinceaux de Hans Baldung Grien.

Comme si le regard d’un autre, des autres, de tout un public, ne pouvait pas franchement périmer le sourire dentu de la faucheuse, la mort, l’extinction.

Comment s’étonner qu’un machin aussi absurde que les deuils fabrique tout un archipel de douleurs ou de manifestations, depuis la colère du mari frappeur jusqu’à la déception des fans d’une star découvrant soudain qu’elle a perdu son aura et son succès, et y ressentant comme le deuil de ce qui, dans l’être-à-l’autre glorieux, ressemblait bien pour ses admirateurs à une promesse d’éternité.

Marthaler. Saignement de Nez à la noce, Dass Weiß vom Ei L’île flottante.

La mort toque à la porte depuis bien plus que cinq cent mille ans justement : bonjour vous allez tous crever, organisez vous un peu. Pourquoi ma voisine s’est-elle elle étonnée, dans un tel cauchemar, que j’aie pu tenter d’être gentil un peu ?
Pourquoi Nina Simone s’est-elle émerveillée, dans un monde aussi cruel, de la générosité de Jacques Brel, au point d’apprendre à chanter son Ne me quitte pas ? Nina Simone, qui se demandait comment survivre, dans un monde privé de Jacques Brel ?

 
Ainsi auraient, éthico-spasmodiquement, accepté de travailler gratuitement tous ceux des toubibs qui ont fait médecine mûs par la même crampe éthique, ceux qui auraient par exemple compris que curé c’était un job où on peut pas savourer l’amour comme il pousse dans la culotte des humains !
Un montant, une somme. La nature du don, la réalité de ce bien chétif offert à la voisine par une quasi-obligation, se chiffrait – un rendu pour un prêté – et ainsi se chiffreraient aussi les biens accumulés par Tomi – fourmi prêteuse et morale. N’entraient dans les présupposés de mon geste aucun qui soit de l’ordre d’une reconnaissance de la voisine : son identité se limitait au mot de misère, aussi faux et niais qu’éloigné d’une connaissance réelle du sujet. Si j’ai avais vraiment chié gamin, j’aurais été le plus rapace et le plus pécunier des rançonneurs et j’aurais crié comme Jacques Lacan jusque dans les escaliers de sa consultation : mon argent ! Mon argent !

Mais tout ne se calculerait-t-il pas à l’aune de ce cadeau immense ensuite : la reconnaissance merveilleuse par ma voisine, battue et piétinée ? Grâce à cette reconnaissance me serait autorisée l’identification de Tomi, à travers une bonne centaine de bavardages partagés. Et à travers lui, un écho du regard porté par la foule de ceux qui le connaissent. Lui le héros.

Tomi le regard plein de reproches, été 2015.

J’ai pu observer comme tous ceux qui l’approchaient, la radicalité de son rapport au bien littéraire, la mémoire millimétrique des apparences qui nourrissait cette radicalité, l’invraisemblable précision de son trait quand la plume se posait au papier pour dire ce qu’il ressentait de ce Réel observé et enregistré.
J’étais stupéfait de le voir agir avec la sûreté d’un grand marin devant la tempête du blanc du papier et devant le flou obscène de l’ignominie humaine – un jour tu fleuriras qu’il me dit, le gars pour me consoler de mon insuccès littéraire permanent.

Claude Gelée, dit « Le Lorrain», Met. Fleurissement des odyssées incertaines. Aventure des traversées, héroïsme des pilotes et des capitaines.

Fleurir ? Être aussi glorieux que lui ?

Était-ce ça, le cadeau de la voisine : me permettre de me croire proche moi-même de la gloire qui auréolait Tomi ? Si je n’ai jamais réclamé les quelques sommes qu’elle me devait à la voisine, c’est bien qu’il fallait s’identifier aux héros : sous peine d’être un déchet.

Il y avait le blanc de leur héroïsme, il y avait la noirceur des traîtres..
Le héros c’est l’enfançon de lamaman, fait roi, au fil du temps, c’est l’adulte qu’une partie de lui se pense devenue. Et qui va régulièrement, guidé comme un drone par l’enfançon qu’il fut et qui persiste, se convaincre qu’il est resté petit dans l’immensité des temples.

Saint Antoine l’Abbaye.

Et il est d’une force ce petit David, d’une puissance surhumaine.

Alors la Sauveuse voisine de mes consultations médicales, me fut reine du ciel en pavant sa vitrine de mes petits bouquins, sous les yeux de passants qui se diraient que j’avais un contrat avec la chaîne de tous les tabacs de toutes les gares de France et de Navarre…

Annonciation. 13° siècle, Met.

     L’héroïsme cependant j’avoue le ressentir quand je m’approche des menhirs et des dolmens, cet état de choses a commencé lors de mes premiers passages en Irlande, où les dispositifs des pierres dressées permettent non seulement une forme de visée céleste et astrale et donc de la mathématique du temps – mais parfois aussi de se trouver au devant de ce mareyement océanique que petit je regardais avec joie depuis la corniche d’Aïn Diab à Casablanca, en  prenant le souffle du vent à mes deux oreilles pour la sollicitude d’une puissance dont je n’avais pas non plus idée d’à quelles lois elle répondait et qui faisait une belle musique, une liturgie formidable.

Aïe Diab, Casablanca, 1956.

La puissance immense du vent océanique chuchotant à mes oreilles m’ébahissais. Je m’inclinais devant la joie de ce bleu. J’aurais certainement été ravi, plus tard, d’être un héros capable de porter des menhirs pour dire cette joie, au fond comme les espagnols portent leurs statues sur des palanquins lourdissimes pendant la semana sancta à Pâques.
Porter quoi ? Des pierres éternelles qui crevaient les yeux dans le paysage irlandais ou dans la vieille Gaule. La force de l’éternité de pierres, tellement opposée à nos crevardises de doryphores. Ces pierres à chérir dans le paysage, pierres dont se saisir un beau jour, ah, trouver comment fabriquer du paysage autour des cadavres, du dolmen autour du pourrissement du corps des héros et du menhir pour pointer l’éternité des cycles.

Deux seins au revers du dolmen de Commana.
Commana, un jour de Juillet 2022.
Commana.
Au chapiteau de Veyrines, au XII° siècle, les mêmes seins.

Oh ! et porter quoi, sinon des morceaux d’éternité, se réunir à cent, à mille pour porter les pierres des dolmens jusqu’au lieu qui un jour…

comme à la cathédrale du Mans où un menhir était collé aux escaliers du portail

Ça manifesterait la fraternité de l’homme et de ce désir d’éternité, la confiance en l’éternité des pierres.

?


On peut se moquer d’une adoration vouée à la durée des pierres, ou se réjouir du souci d’éviter la disparition complète d’un présent une fois qu’il serait passé. S’adosser aux pierres éternelles, faute de théorie, ça repose.

County Cork.

Prêt au martyre de transporter, avec mes contemporains, ce que sont devenus les menhirs au fil du temps puis des siècles des siècles : un fonctionnement social absurde rendu obligatoire par notre explosion démographique, parmi les tours des conurbations… Et puis, outre les modèles de martyre et de héros, il y a aussi le supersage, le scribe, le mage.

Le scribe du Met.

Plutôt qu’un chaos, (alors que les pierres et les dolmens érigés il y a si longtemps, près d’un bois, d’une plage ou au sommet d’une colline, organisaient autour d’eux une magnifique orientation)  l’organisation d’un pouvoir omniscient de régulation et de distribution, dit la loi, même dans la confusion d’un Manhattan ou d’un Shangaï. Le supersage restauré l’image urbaine, planétaire, comme un menhir pointant la stricte loi de l’orientation. Non pas la simple loi céleste d’un retour régulier des solstices : la loi qui rétrécit le monde parce qu’informatique, mais une prise en compte de tout. Ainsi l’idée de l’intelligence artificielle nous tient-elle au pied de nos menhirs urbains aussi fermement que si nous n’étions qu’une petite tribu.

William H. Schenck. The third Avenue Depot, 1859, Met.

La calculette internet est devenue championne dans l’art de rétrécir le monde à la dimension d’un village. Si les temples n’arrivent plus à dominer la skyline des cités, si les cathédrales n’avaient poussé que pour ressembler à des menhirs, afin d’être aussi rassurantes que ces aimables pierres, tout ça héberge des populations suffisamment pullulantes pour écrire une bible chaque jour, que dis-je, chaque heure, rien que pour raconter comment ils ont passé leur journée, que dis-je, l’heure écoulée, et combien de fois combien de docteurs n’ont pas fait payer ses honoraires à la voisine, Sauveuse plus tard de leurs rapports au Bien.

Dorénavant, comme  le net peut déceler chaque comportement de chaque humain ou presque, c’est sous son infaillible regard fait d’équations que se discute le poids du Bien.

Est-ce qu’il ne nous faut pas déjà être beaucoup plus polis que cardinaux au Vatican ou courtisans à Versailles ? Est ce que le  simple fait d’apprendre à  se servir du clavier d’un téléphone ne nous comprime pas dans une gesticulation déférente ?

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Pendant que le regard banquier vérifie grâce au Net que l’erre de chaque gesticulation de la foule humaine soit unie vers les banques, l’Art de la Banque, lui, précisément, étonnamment, énigmatiquement, garde conscience et manifeste quelle est la puissance de l’Art sur le cours des choses et des valeurs, quelques soient leurs algorithmes.
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  Ainsi convaincu d’être martyres, fidèles parmi les fidèles, les pauvres naïfs visitent-ils aux musées ce qui fait et défait la cote boursière de l’instrument de saisissement du jouir de mille maîtres.

Gargouille, Aurélie de Heinzelin, Strasbourg.

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Car prisonniers du drame commun, les pharaons sont incapables eux aussi, le plus souvent, d’avoir fait de leur propre désir la terrible étude.
Etude effroyable, précisément celle dont l’angoisse de mort tente d’écarter le sujet depuis cinq cent mille ans.
Croire aux besoins.

Depuis la géhenne et la tour anonymissime au pied de laquelle chaque jour depuis 1989 je roule mes miettes comme un scarabée j’ai pour seul privilège la joie partageuse qui fait le fond de toute beauté.

Wir sind lebend

La palpation du monde par l’espèce humaine,

Foucault pose au début des années quatre vingt, au cours de ses séminaires du Collège de France, la question : «  est-il possible », d’indicer une faculté humaine du progrès – il parle d’un progrès vertueux et il décline d’ailleurs les visages successifs de la vertu, de la démocratie, de la parole juste, chez les penseurs grecs qui ont laissé des textes, puis il parle de l’évolution de ces penseurs célèbres jusqu’aux inflexions de ceux de la Renaissance et des Lumières puis jusqu’à l’avènement du désastre blanchotien, de l’emploi dé-moralisant d’un progrès truand.

Truand oui, car, quoi du futur si le passé se dévalorise face à un progrès eblouissant, quoi du précieux Instant si le torrent d’existence qu’il croise doit être sans trace de l’autre coté de ce gai gué – et bien évidemment que dire d’une évolution de l’humanité si après autant de millénaires on reste sans outils qui émettraient la moindre hypothèse nous assurant que l’on soit en route vers autre chose qu’un perfectionnement de l’Horreur et que l’Âge d’Or serait foutaise ?
La  «triple antenne » avec laquelle chaque nouveau-né va palper puis extraire du monde ambiant pendant une dizaine d’années éternelles la substance de ce qui, toute sa vie, lui « donnera le moral » ou pas (c’est à dire véritablement sa tension vers un Bien infiniment personnel) – cette triple antenne, selon la philosophe psychanalyste Colette Soler à la claire pensée, est sensible à trois manques repérés par le génie einsteinien de tout marmot – cette antenne triple évalue, dans le mur dressé devant elle par la Toute-Puissance parentale des premiers ans, trois manques, et Soler dit :
-manque-à-jouir.
-manque-à-savoir.
-manque-à-vivre.

On peut, si une telle classification faisait sens, la prendre comme grille de lecture de la constante modification de l’humanité…. constante ?
Evidemment s’il devait s’avérer qu’il n’y en a pas, de  progression, si, inlassablement, l’humain se retrouve depuis ses débuts devant des manques en suspension éternelle… s’il ne s’est agi que d’un va et vient toujours dans la même soupe…

Pour un écrivain , il y aurait bien un avantage puisqu’alors s’atteler à la tâche de décrire la Condition Humaine, mais dans l’hypothèse scabreuse d’un Eternel Retour de la même eau sous les mêmes ponts, ce serait le privilège vain mais glorieux, de faire une oeuvre à validité définitive. Grand train de l’écrivain. Statue et marbre. Habit d’immortel.

Bon, et puis on a le droit d’en douter et il me semble que l’observation plus fine des conséquences, déjà vérifiables, d’une mise en tension historique de chaque humain par sa propre dette attestera du contraire.
D’une vertigineuse quoique peut-être vaine propulsion de l’humanité, visant un objectif.
Lequel, vers quoi est lancée notre grappe humanosimiesque, suspendue à sa goutte d’eaux polluées et à sa motte de minerais précieux ? Je suis fasciné à l’idée qu’on puisse pressentir même le début d’un commencement de figuration de la direction qui aimante tout ce bastringue.


Ainsi, et en se glissant parmi sa génération, l’humain, en même temps qu’il prend une conscience aiguë de la place précise de chaque primates parlant, de chacun de ses contemporains par notre invraisemblable sens hiérarchique, ainsi chaque humain s’est forgé sa petite pente à lui. Vers quoi grimper, que fuir, que vouloir.
Évidemment, plus grand le nombre d’humains partageant des « pentes » voisines de son inclinaison, et plus ça teintera dans la Masse – au point qu’on peut espérer ou craindre et en tous cas quantifier un mouvement résultant, une révolution, et pas forcément une annihilation réciproque de tous ces émois. Ah, si Foucault avait su ça ! Clairement il était plus calé en philosophie grecque qu’en psychanalyse.

L’idée que le progrès tienne à une résultante de la palpation de trois manques n’est pas très clairement celle d’un progrès éthique aux divers sens pris par un mot si souple. L’humanité serait lancée dans l’cosmos juste pour… régler son compte au manque de jouissance ? c’est flou, et en quoi les modes successifs des réponses générationnelles au manque-à-jouir permettraient-ils de caractériser ne serait-ce qu’un peu la direction approximative de notre errance, de ce dont s’excuse si souvent Foucault lorsque dans son Cours, pour être clair, il se répète, savoir un piétinement fastidieux – c’est bien trouble aussi.

Victor Braun 1934
Victor’Brauner 1934.

D’abord il m’apparaît impossible de parler d’un progrès équivalent entre les trois modalités : si le  « manque-à-savoir » a pu (et encore faudrait-il être sûr des modalités qui feraient de ce manque supposé un des piliers de la structuration de l’inconscient) paraître faire évoluer l’humanité dans le sens d’un progrès, que penser du  « manque-à-jouir » et d’un progrès dans nos  «manque-à-vivre»?

Le jouir humain aurait -il progressé en cent mille ans, autant que, par exemple, la connaissance ? Les connaissances ne se seraient elles amplifiées que comme l’appendice le plus décent du manque-à-jouir ? La jouissance de l’homme contemporain serait-elle plus ample par le simple fait de l’accumulation d’un héritage collectif – en un mot l’humain•e qui a du bien jouit-il plus que l’innocent•e des débuts caverneux ? Jouit-on plus aujourd’hui du fait des musées, du capital, des héritages, de la mémoire des périodes passées ?

A l’expérience je trouve pourtant hyper pratique cette division en trois modalités de perception du monde parental par le futur adulte. Le procédé des trois chapitres c’est de toutes les manières toujours élégant. J’évite, paresseux, de me demander si, de la naissance à l’âge de six ans, on ne palperait pas d’autres « manques » parmi tout ce qui fait cette Dette transmise précieusement de génération en génération par le vivant. Foucault avait fort à faire de son côté et certainement pas trop envie de devenir l’exégète de Lacan, pendant les quelques années où il a continué son travail de recherches et de cours, après la mort de son collègue en sciences de l’être …

Mais la réponse à la question de Foucault quant au mécanisme d’appropriation, génération après génération, d’une tension vers les lendemains de l’humanité, il me semble bien la retrouver dans le travail de Colette Soler : seulement voilà : qu’en déduire ? Et la paresse me reprend…

Feue Christiane Beck, se tenant le genou , Saint Avold.
Christiane Beck et un manteau à Saint Avold.

Mais ai-je le droit de paresser ?


Les trente années que je viens de consacrer en partie à la psychothérapie, en m’aidant de la notation par les patients de leurs rêves, me remplit la mémoire d’un dossier extraordinaire quant à la façon dont les dettes familiales s’y déploient, quant à la réception, par chaque sujet, des trois manques dont parle Colette Soler.

Et c’est bien évidemment à cause de mon travail que je reçois celui de Foucault, celui de Lacan, celui de Colette Soler comme le désert la pluie.

La connaissance humaine n’aurait-elle progressé qu’en fonction du manque-à-jouir ? Ça reviendrait-il pas à dire que l’homme de bien, le philosophe, l’ami du savoir, ne serait que cellui qui a du bien ? Le vrai problème c’est qu’évidemment nous avons pratiquement tout oublié des années premières, celles pendant lesquelles se forgeaient en nous même la représentation des manques fondateurs de nos aînés – il est impossible de se contenter d’interroger nos mémoires propres.

L’avantage de ma paresse étant d’éviter peut-être de découvrir que j’aurais pallié un manque par l’autre, et que mon désir d’écrire ne serait là que pour masquer par une jouissance déviante ma crainte quant à celles qui seraient plus compréhensibles : prendre son pied plutôt que la plume et raconter des histoires distrayantes plutôt que partager des interrogations auxquelles certainement tous les lecteurs avisés de Foucault ont déjà répondu.
Et le manque-à-vivre aurait-il pas pu augmenter nos longévités plutôt que la masse démographique monstrueuse du monde pullulant de vivants pas forcement très viveurs… ? Vivre à sept milliards est-ce que c’est franchement plus que si on s’était quégnié à chacun une bonne petite truffe de deux cent ou deux mille petites années même en rabiotant sur les bissextiles ?

Les Lumières, le fantasme des Lumières dans l’Europe de despotes qui commettront les pires crimes qui soient en la jetant, prédatrice hors-concours, sur le monde entier… les lumières de l’enfant ? pareil, non, pour cet enfant éclairé et qui deviendra fauve même s’il se croit innocent, complice de l’horreur administrée par cette multiplication inconsidérée de la biomasse – sept milliards de destructeurs des forêts où prospère … où prospérait, plutôt, un monde d’une beauté si parfaite -pensez à la danse nuptiale des paradisiers !- qu’on ne voit pas quel progrès on puisse y apporter en matière de jouir et que les plumages insensés des espèces disparues sont si peu insensés et si pleins de sens qu’on peut se demander quelle drôle idée a eue le primate de se perfectionner le cerveau.

Feue la Professeure Christiane Beck.


Mais peut être que les dettes accumulées par les milliards de bébés en cours, là, maintenant, à ce moment où j’écris, vont continuer de se hisser jusqu’à un équivalent mental de cette sublimité du paradisier ou des papillons ? Qu’est ce qui nous fait chérir les fleurs sinon le projet d’en approcher intérieurement ?

L’espèce serait ainsi, génération après génération, en route, dans le cosmos, vers le parfait, vers un invraisemblable parfait. Dans une insondable imperfection qui ferait justement rêver.

Feue Nicole Bonaventure et Feue Christiane Beck, radicalement amies.

Structurés en tribus planétaires, un des tissus du manque à vivre que les petits humains découvrent à leurs tribaux géants est la pulsion qu’ils ressentiront plus tard parfois, vers les savoirs historiques, tissu scénographié par les mémoires collectives du groupe humain auquel, pensant parfois sincèrement y appartenir, les petits humains délègueront une fois adulte le fantasme de leur identité. Tribalement historisé, le passé se tient bien tranquillement devant nous, on peut le regarder – et le passé que les tribus nous proposent de regarder comme nôtre (même si, européen, je ne me demande jamais à quelle tribu j’appartiens, ma tribu n’a pas même de nom, quand tous mes interlocuteurs africains ont encore mémoire de ce qui fut avant les frontières coloniales, ces peuples dont ils savent toujours les langues, au point qu’ils m’ont renvoyé à une nouvelle compréhension, par exemple, des sobriquets étranges caractérisant encore aujourd’hui chaque village, chaque ville germanique… comme autant de tribus qui ne se savent peut-être pas telle par honte des génocides … Strasbourg, tribu des Meiselocker. Et cet air entendu des charentais des bords de la Boutonne quand on leur dit qu’ils viennent d’un Bel Ébat dans les palisses ! La tribu des buveurs de pineau ? ) Le passé des tribus se tient devant nous, carrément surélevé par les estrades de ces patrons couturiers pour naufragés identitaires … Alors que l’avenir est derrière, invisible, libre de toute accroche mais faussement psalmodié par les peu crédibles oracles qui voudraient s’en servir pour nous asseoir dans le jus des identités tribales qui, précisément, nous interdisent toute individualité propre ….

Cette trame historique raconte à l’enfant ( celui que nous fûmes ou bien que sont en ce moment où j’écris les enfants de cet instant présent), avant même qu’il lui soit possible d’écouter mais juste, bébé, d’entendre -raconte la trame historique des ancêtres imaginaires et tisse évidemment déjà pour l’enfant une histoire vocalisée des manques canoniques du groupe de ses pédagogues et allaitant•es. C’est toujours ça de pris, comme boussole.

Célèbre tribu d’André Nabarro.


André Nabarro (Arts Déco 1968)


Si je ne me reconnais dans aucune identité tribale c’est que je n’en viens pas si clairement… Au contraire de la tribu, les familles resserrées comme fut la mienne, ces biotopes parfois amoureux, impriment dans ce cas (évidemment exceptionnel comme toute préciosité) sur chaque enfant une tendresse qui n’a pas à se répartir comme elle doit le faire dans les familles moins limitées, quand l’activité parentale se répartit sur une horde de pions conçus en urgence absolue, en urgence maîtresse. Là les gamins sont conçus, immémorialement comme assurance-vie, aux temps de terreur – alors qu’au nid secret des petites fratries (sororités ?) ah, comme l’atmosphère semble y bénir l’amour de deux parents pleins de connivence réelle. Parmi de tels petit groupe, trois, cinq,  « petites familles », celles où peut encore prévaloir une intimité, le sentiment de perfection fabrique forcément moins le sentiment d’un manque, dans le cerveau du mouflet. Je me représente un peu comme ça les images bucoliques de l’excessif bonheur agricole d’un  «jadis » de contes de fées : ils seraient si bien, ces gens heureux de la petite famille fragile de ceux qui ne fondent pas de tribu, qu’ils se contentent de répéter des gestes immémoriaux, labourer et cueillir, transmettre aux enfants que tout va bien et que c’est vraiment pas la peine de bouger – peut-être que cet état aura été la norme dans les jadis les plus antédiluviens, peut-être est ce à cause de ça qu’ils n’inventèrent pas la psychanalyse, ne se ressentant d’aucun manque, on peut rire mais est ce que ce n’est pas là en quelque sorte ce qui a fait des millénaires de chasseurs-cueilleurs, y a-t-il plus beau temple que la Grotte de Vallon Pont d’Arc, avec ses instantanés ramenés d’un dehors qui fait pleurer quant à la magnificence et à la puissance qu’eut à leurs yeux un monde neigeux, une course de mammouths et d’aurochs, une femme au sexe inscrit dans les jambes d’animaux totémiques, sous et dans le corps d’une lionne, sur un stalagmite plus vertigineux que les colonnades du Parthénon par son inscription dans les volumes naturels de cette grotte adorée elle-même en tant que source du Sens par ses formes ?

Femme, Grotte de vallon Pont d’Arc.

Au delà de ces quelques situations – la tribu, la famille nucléaire – l’enfant qui prépare ses désirs ultérieurs d’adulte, est aussi devant le manque en soi – celui dans lequel il se trouve, lui, et qui est manque de ce qu’aurait dû lui apporter le grand, son géant ou sa géante parentale – il ne s’agit plus pour lui, là, d’enregistrer les manques structurant la société des adultes comme lui la perçoit – mais de se sentir tatoué, fouetté, endolori par les nombreux manques qui se peuvent révéler au fil de ses années de dépendance et d’immaturité, du manque de lait au manque de voix en passant par toutes les catastrophes et la liste est encyclopédique ! Alors pourrait surgir le désir de s’approprier le distributeur de ces objets manquants – dérober au père ou à la mère la mère ou le père, vouloir remonter à l’effacement de toute douleur par l’apparente plénitude de l’appropriation d’un•e des deux géant•es parentaux. Hitlérisme de l’âme en gestation vers ses prédations ultérieures futures, quand se dressera en place d’un manque de la Mère une pulsion de dévoration du monde. L’Hitler, c’est à dire l’homme sans empathie, celui qui jouit de posséder et s’exaspère de ceux qui à ses yeux font semblant de jouir d’aimer l’autre sans avoir à s’approprier de lui le moindre objet, marque son époque de façon si dominatrice qu’on l’oublie moins que la foule des justes ses contemporains et opposants. Denys de Syracuse le tyran fait vendre Platon pour punir son estime du Bien philosophal. L’industrie de la consommation pornographique des corps consomme plus d’énergie que toute autre sur l’internet. Et quand Rémi Bonaventure, horrifié par l’aventure nazie, croit apercevoir une éclaircie dans le Communisme, les procès staliniens le font rapidement déchanter et il planque ses livres communistes dans un petit enfer de sa bibliothèque.

Rémy Bonaventure.

Si disparaît le Rival culpabilisant dans cette configuration de la prime enfance, si meurt lepapa, ou Dieu, ou Mère, ou toute déclinaison envisageable de cette effigie première que fut la maman, vers quelle pente future se presse le minot sinon vers l’envie toujours d’effacer le géant inquiétant, l’autre de l’Autre,  Océane ou Ogre, Océan ou ogresse ?

Enfin il y aussi, mais au terme des années de gestation de l’inconscient du sujet, la découverte justement de l’autre – quelle est cette première personne que l’on envisage autrement qu’un•e géant•e géante ?

N’est ce pas souvent la grand-mère, un instituteur, une voisine ? Regardé•e avec stupéfaction comme identifiable, avec soudain la compréhension des plaisirs qui la ou le meuvent. Mamie buvant son café. La tasse. Le fauteuil derrière elle. Le tableau qu’elle regarde longuement. Le moment même où s’éteignent au fond les mécanismes de la fabrication de l’inconscient gigantesque tramé par les six premières et éternelles années au pays des géant•es. Le surgissement de l’autre marque-t-il le début de la fin d’une éternité enfantine ?


Cary Planchenault, Modèle de l’être-à-l’autre.

Et enfin alors seulement surgit ce sentiment de l’Un – vers quel progrès tout ça mènerait il l’ensemble humain, Parménide y travaillait déjà et certainement les peintres de la grotte Chauvet aussi… Mais non, en aucun cas précisément cette palpation du Réel par l’imaginaire d’un enfant, d’un million d’enfants, ne pourrait justement s’illusionner et penser un Manque de l’Un… fut il l’unique, l’insécable, le premier à la fois comme dans la prose du divin Empédocle.

Quand je dis « et enfin le surgissement de l’Un » c’est tragi-comique. Comme on présenterait une boule de cristal, une potion magique, un pendule d’hypnotiseur – pourquoi le Un arriverait-il enfin sinon pour avoir pris ses moires et ses ailes de papillons séduisantes dans les discours les plus séducteurs et donc captieux, du Parmenide à Spinoza pour ne pas parler de la chicane qui le rétrécissait, cet Un, en l’étant de l’instant avant que Levinas le réouvre à l’être à l’autre en sa dualité fondatrice – comique parce que les trois valences identifiées par Colette Soler dans son étude minutieuse des contradictions et évolutions révolutionnaires du propos lacanien, parce que ces trois valences ne simplifient pas l’invraisemblable différance entre les milliards de morpions qui opposent à la dette dont ils héritent, déjà infiniment multiple selon le hasard du lieu et du groupe humain où ils surgissent, leur infinie diversité. Quant à moi, en trente années d’écoute, certes flottante (mais quand même!) , il ne m’est jamais arrivé d’entendre deux personnes rêver de semblables rêves. Ce qui laisse bien comprendre que l’inconscient est plus caractéristique encore, et c’est une évidence, que mettons une empreinte digitale.

Sept milliards de postures différenciées vis à vis de centaines de milliers d’origines bien différentes, et là dessus cette question de l’évolution du rapport au Bien posée par un Foucault qui précise dans son séminaire de février 1983 combien pour l’analyse grecque antique du sujet, même une société parfaite et idéale ne laisserait pas l’humain libre de la nécessité de se doter d’un gendarme de la sexualité…

L’apocalypse du Bien dans le regard d’un maître bienveillant comme Spinoza, qui commence l’Ethique en proposant qu’on se débarrasse de la libido, c’est la scie qui grince au début des Lumières comme, au soir des séminaires de Foucault, la nouvelle pour lui inaudible qu’un virus viendrait cibler en premier ce qui réveillait précisément, son désir. L’invention d’Aides par son compagnon, après sa disparition, a sonné je m’en souviens le début d’une révolte contre l’impossible aveu dans lequel était alors (comme dans les sociétés militarisées d’aujourd’hui, comme dans les millénaires du monachisme égyptien préfigurant ceux du monachisme romain) l’homosexualité – que seul le secret permettait de transporter au sein de la société. Aussi le moment où Foucault interroge la nécessaire clef de voûte morale sexuelle à une société qui pourtant serait déjà  parfaite et répondrait à la topique utopique – aussi est-il vertigineux, pour nous qui avons la chance de l’observer depuis le sommet des quarante années qui nous en séparent – ce rappel par le philosophe de la préoccupation déjà platonicienne
du libidinal qu’avait étonnamment d’escamoter le genial sommet de l’Ethique de Spinoza, mais devant laquelle ne se détourne pas la psychanalyse pourtant si redevable a ce penseur.

Vivre, jouir et savoir plus amplement, plus amplement que la génération précédente.

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