Vous entriez dans une lumière qui saisissait même les aveugles, dont l’aveuglement était d’ailleurs presque signe de la trop forte intensité de cet éclairage. Signe et, vous vous posiez la question enfantine : peut-être signature ? L’éblouissement vous permettait d’entendre cette lumière et c’était en effet une musique qui aurait averti tous vos regards, en eussiez vous été privée ou privé de naissance. D’ailleurs il fait en général nuit. Car combien regardent encore les étoiles, pendant que j écris, pour ce qu’elles disent et non pour les télescoper d’une vague intelligence d’astronomes ou d’une vague odyssée d’astronaute ?
L’image qu’on se fait des Lumières, l’image qu’on s’en est longtemps faite, parle d’ailleurs encore positivement, sublime autant qu’un dais bleu nuit clouté d’étoiles et de planètes farceuses, si l’on se contente d’écouter les musiciens leurs contemporains, et d’ailleurs quoi de plus obscur que le Requiem de Mozart, musicien des Lumières s’il en est ?
L’image que je me fais de ce triomphe musical de la Plainte et de l’Endolorissement, le Requiem, me laisse coi. J’ai écouté le requiem par deux fois cette année. Les chœurs amateurs qui chantaient dans le temple Sainte Aurelie, les virtuoses qui l’interprétèrent dans le temple dont Bruno Lakkaichi est gardien, à deux jours d’intervalle, m’ont renvoyé au silence intérieur, bien loin de toute conscience qui m’appartiendrait en propre, dans un fleuve de partage possible, immédiat et joyeux.
Il y aurait donc une langue de l’éblouissement, Et partageuse.
L’entendrai- je aujourd’hui, en ce 26 Février, quand je me glisserai tout à l’heure au travail justement d’une crainte sacrée des Requiems réels, à l’affût des signes de la maladie et au pied d’une terrible tour des années soixante dix, brutaliste en diable ?
L’éblouissement qui a forcé une amie à s’asseoir endolorie, avant hier, l’oppression qui empêche son compagnon de respirer depuis quelques semaines, disent assez comme nous sommes aveugles quant au sacré que nous représentons pourtant nous mêmes, les uns aux autres, cathédrales uniques, ziqurats individuelles. Cependant qu’à Eridu, où un des nôtres part cette semaine encore, apparaît, m’a t il dit, comme une image, un fantôme, comme un spectre du temple totalement disparu, quand de loin on guette les lieux et que quelque chose flotte dans les miroitements du ciel au dessus des sables. Eridu, en Irak, Eridu, de la vieille civilisation du Dieu Enkidu et de la déesse Ishtar.
L’un des nôtres part au désert et on sait bien que l’éblouissement y est une menace de chaque jour, mais pas d’y croiser l’orchestre symphonique et les chœurs qui diraient par le Requiem de Mozart la fin de toute lumière et donc de toute image. Son odyssée en est bien une, puisqu’archéologue il ramènera peut être de sa recherche des nouvelles du temps perdu, celui que Bottéro désignait en le disant celui où les dieux faisaient les hommes.
SI LE REQUIEM ÉCLATAIT DANS LE DÉSERT.
Poser la première marche, je le fais en songeant à la suite de ce qui vous arriverait. Vous êtes derrière cette feuille aveugle où rampent mes mots, qui rêvent de vous construire un palais.
Mais si, sourd, quelqu’un me décrivait le Requiem, je découvrirais la foule de celles et de ceux qui, l’ayant entendu ou même écouté, se diraient, soit que la description est délirante, soit qu’il n’avaient au fond pas réalisé ce palais sonore et sentimental. Que m’en reste-t-il, à distance, sinon le souvenir d’un plaisir dont je serais incapable, n’ayant nulle compétence en composition musicale, de reproduire les mécanismes ? N’être ni musicien ni musicologue a cependant un avantage : le palais sentimental du Requiem de Mozart ne m’apparaît que lors de ses représentations et il s’évanouit avec la dernière note entendue. Quel sentiment scandait-il ? Je ne le sais plus : les sentiments de quelqu’un d’autre me traversent sans pouvoir évidemment me guérir de ma propre realité.
Dans l’aventure qui vous attendrait, de la même manière, y aurait il plusieurs moments successifs, une progression qui serait celle tentée par les mots que je trace et qui ne saurait qu’être honteuse si elle ne parvenait à se hisser aux mêmes magies qui me viennent en mémoire si je pense aux éblouissements sentimentaux que me fait le Requiem.
A COUPER LE DÉSESPOIR.
Composé lors d’une visite à un moine de la montagne sans le rencontrer. Le sentier pavé de pierres pénètre dans un val,de cinabre.
Le portail en branchages de pin est bloqué par de la mousse verte
Je crois que j’ai le droit d’en parler maintenant : elle et les siens ont disparu de longue date, et ni elle ni son frère n’avaient d’enfants qui puissent les reconnaître dans ce que je vais dire et qui de toutes façons est extrêmement bénin. C’est le graphème de Curtis qui m’a frappé par la justesse dont il témoigne.
Soit une dame qui entreprend de venir me consulter à soixante dix sept ans il y a plus de quinze ans, pour une tristesse qui l’a prise. Elle rencontrera au décours de son travail psychanalytique débuté pourtant à sept ans de plus que la pomme aujourd’hui, l’amour. Ça me donnerait ainsi l’impression que je pourrais aussi bien carrément poser une plaque de marabout à côté de celle d’omnipraticien, non ? Plus tard encore, je la croiserai, elle sera main dans la main avec une camarade, dans la maison de retraite ou ses difficultés de mémoire l’avaient conduite. Mille métamorphoses !
Le balcon sur la photo, en bas et à droite de la silhouette de la cathédrale, me fait toujours penser à son rêve.
Elle est là, dans le logement de fonction qu’elle y occupait avec son mari encore vivant, elle repasse du linge.
Soudain le fer se transforme en poulet.
Un poulet déplumé, prêt à être cuit ou peut être déjà cuit, je ne sais plus.
Mais, dans son rêve, le poulet s’envole, file à l’horizontale et sort de la cuisine.
Chaque fois que je passe là depuis je vois le poulet. Il file à l’horizontale et grâce à cette dame patiente, j’ai le sourire chaque fois. Ce poulet me file la banane. Et pour cause, d’ailleurs.
Enfant, elle vivait dans les rues jouxtant l’église saint Maurice. Quand on l’habillait pour l’école maternelle ou les premières classes de primaire, elle avait une hantise : que sa culotte ne tienne pas et chute.
On l’habillait debout sur un petit tabouret.
Elles n’est très vite souvenue de çe qu’elle disait, en allemand alsacien : Sie hêwe mir nèt.
Elles ne me tiennent pas.
Je songe à cette peur de perdre l’objet qu’elle avait dû observer entre les jambes de son frère. La banane.
Bien avant que je ne la connaisse, son frère m’avait offert un de mes plus beaux bougeoirs. J’entends encore leur voix à tous deux.
Il m’avait décrit comme peu de personnes la violence entre soldats, la façon dont dans l’armée allemande, il fallait frapper les camarades sous les injonctions du sous officier. Moi je ne pouvais pas fouetter avec la ceinture. Et comment, après la guerre, certains des pires chefs sous l’annexion avaient obtenu protection et fonctions éminentes, et continuaient d’exercer l’affichage de leurs opinions.
Quelle plainte infime et grotesque que la mienne, et au nom de quelles lois dont, vacancier quasi-plagiste, je m’envelopperais avec une grotesque indignation ? Allez ! Mes pérégrinations estivales ont été enluminées comme un livre d’heures par deux documents qui les ont tenues par la main : l’écoute d’un documentaire fabuleux de Philippe Colin sur la vie du héros à qui j’ai dû la liberté de mon métier, Léon Blum, et la lecture de deux textes d’un survivant du génocide des juifs en Pologne,Leïb Rochman (son journal de bord de guerre et son livre « À pas aveuglés de par le monde). Ainsi mon regard était surpris sans cesse de trouver à la géographie humaine des régions traversée, comme une constante réponse aux questions posées par cette écoute (du documentaire, en voiture) et cette lecture (le soir, dans les B and B).
Aussi ai-je plus que honte qu’au beau milieu du carnaval pervers des monstruosités de par le monde, j’ai pu, moi, en goguette, en vacances, me plaindre d’un spectacle municipal organisé à Amiens (et que j’avais adoré la première fois que je l’avais vu, au moins dix ans auparavant) ? Alors qu’en outre je devrais juste être sidéré d’avoir attendu 68 années avant de découvrir, non pas Amiens où je me rappelle avoir passé l’éclair d’un soir, mais aussi : Noeux lès Mines
– Zuydcoote,
– Dunkerque,
-Mers les bains, Thiétreville, Pont-Audemer, La Venelle à Fourmetot. Ah, ces noms de cités bruissent, entourés par le grand chuchotis des arbres glorieux et océaniques de par là-bas, dont les feuilles chantent cette listede villes prophétesses, une plus que l’autre et avant l’ultime gouffre, LE HHHHHAVRE (sans Kaurismaki), Noyon, Soissons et retour au Bardu (le Bar du c’est le Bar du cinéma de Strasbourg qui s’appelle le Cosmos, qui s’est appelé l’Odyssée et, au temps de la jeunesse de de ceux qui ne sont presque plus du tout là, le « Union Theater ». – Et que je n’oublie pas de redire la presqu’ultime étape océanique de mes vacances exploratrices de l’été 2025 :Le Havre, ultime gouffre dans le reconstruit d’après l’apocalypse.
Sur le chemin de ces villes (dont j’étais encore puceau), j’ai cru discerner aux dizaines de milliers de visages d’inconnues et d’inconnus croisé•es que, si j’avais le temps de leur dire quoique ce soit, ce serait à quel point, connaissant leurs tout•es-pareil•les (pour avoir gratté des hectolitres d’encre sur des ordonnances médicales en les entendant dévoiler leurs rêves pendant les consultations d’onirocritiqueà Strasbourg) , je sais à quel point je ne les connais pas le moins du monde. Chaque nouveau visage un abyme…
Reconstitution des couleurs initiales de la cathédrale d‘Amiens.
Alors je pourrai confesser une chose à toutes ces inconnues et à tous ces inconnus, et ils s’en battraient : traverser les nefs de vos grandes et lumineuses cathédrales aux immenses baies, permises par l’ingéniosité extrême des architectes de vos prédécesseurs en ces lieux, ça m’ expose à l’attente musicale d’un chant.
Habitants d’Amiens.
Et cette attente d’une émotion y devient presqu’essentielle, quoique brouillée par les traces de nos poussières, et crampes, et vieilles habitudes féodales franchouillesques, aristocratiques, grotesques.
A la cathédrale d’Amiens, quelques heures après en avoir traversé pour la première fois la nef éclatante et vertigineuse, j’aurais attendu un chant, plutôt que le son et lumière des compositions d’une sonorisation automatique, qui illustre là-bas, les soirs, le châtiment qu’un funeste destin promettait depuis des siècles aux habitants de la place de la cathédrale. Bande de gueux ! Oh malédiction ! Ils devront pendant des milliers d’heures encore, entendre sans relâche tout autre chose que la géniale mélopée de quelque ursuline amoureuse de l’éternel et de l’infini, l’infernal bruitage d’un son et lumière). Moi, j’y aurais plutôt pressenti le chant qu’espérèrent et nourrirent en leur sein les nonnes, une vie durant, depuis les dettes familiales qui furent les leurs. Notre souci à tous d’être soudain désabrutis par un chant, même si c’est un Requiem. O, nonnes de l’Occident des terres celtes, pleines d’émotions et d’attentes, comme Maurice Blanchot, le littéraire qui fascinait mon adolescence par son attente de l’attente elle-même, comme les saints remplissent, entre Ypres et la vallée de Somme, les chapelles latérales des églises, à la fois d’une envie de puissances immédiates et miraculeuses et du souvenir perdu de divinités anciennes, pendant que les pèlerins, amoureux de leurs ignorances bénies, se perdaient aux dédales de plus en plus complexes d’architectures de plus en plus savantes.
Aurélie de Heinzelin, atelier 2010.
De laisser Mozart et Bobby Lapointe ressusciter en nous. Se savaient elles palpitantes de tous les manques de leurs propres parents, de leurs enfances, les religieuses cloîtrées, dans une illiberté pareille à ce qui a donné son titre au livre des poèmes de Jean Yves Katz, mort au Noël dernier ? Cette illiberté que nous partageons avec elles, nous, cloîtrées et cloîtrés d’ignorance ?
Claustra du Carmel d’Abbeville.
Menés comme un troupeau de moutons vers la falaise par quelques chiens, empereurs ou oligarques encore plus abrutis que nous, nous qui aurions stupidement choisi en foule d’être les innocents alors que tout témoigne que c’est insensé. Que l’ordre d’homo sapiens c’est l’injustice extrême.
Le chant d’une céleste épousaille, l’harmonie infinie, ce chant qu’approchent les suites pour violoncelle seul de Bach et son clavier bien tempéré, oui, on s’en fout des Césars ruisselant de haine, ce chant continuera de bercer notre innocence cristalline.
Françoise Coppey, Antoine Walter.
Les Ursulines d’Amiens, j’ignorais leurs travaux, avant de mettre les pieds au musée picard. Leurs broderies, que je découvre, fleurs d’un chant d’une folle joyeuseté. Voilà qui met l’horreur, sinon à distance, du moins dehors, derrière les claustras.
Broderies des sœurs ursulines d’Amiens, au Musée Picard.
Mais ce qui règne, dans la nef des lieux d’inculte du tourisme, forcément ouverts au néant, vénalement offerts à l’inéluctable pulvérisation que propose la diversité multitudinaire des foules en visite aveugle, ce qui domine en ces cathédrales (où trop souvent règnent comme des pets une musique d’ambiance et des échoppes de produits dérivés), ce qui m’écrase douloureusement en ces églises ouvertes à l’illisibilité du multiple, ouvertes en un mot à la puissance inouïe des différences en train de différer, c’est justement qu’y palpite, ainsi, le contraire de l’Un.
Miroir d’Un, premier, unique, insécable…
L’Un ? Celui qu’invoquent les âmes au miroir secret de l’inconscient, de leurs spéculations narcissiques, de l’attente infinie déposée en chaque sujet, à l’âge enfantin, où il était encore dans la conviction d’être l’objet éternel d’Autres éternels et Réels… et d’en avoir pour ladite éternité à rester enfant. Un enfant qui continue de croire que son papa est le seul Un, obligé de casser la gueule des copains dans toutes les cours du monde. Et là, comme tant d’étés depuis que la témoin de notre amour vole ses vacances de ses propres ailes, nous on erre, sans elle mais en compagnie d’un couple uni depuis encore plus longtemps que nous et dont dès ses premières années elle a observé les mots et l’intimité, nous nous laissons remplir plus par les mots de ce que nous lisons ou des médias que par nos bavardages, somme toute assez rare. Nous traversons des cités, qui nous proposent leurs lieux publics, les rues et les monuments, les lits dans les chambres d’hôtes et, plus rarement les hôtels. Évidemment on ne connaît jamais strictement personne dans ces bourgades. Régulièrement le hasard nous y fait croiser surprise, quelqu’un de familier !
Les visages des inconnues et des inconnus, dans la rue, je sais, par mon métier d’écouteur, qu’ils hébergent pour chacun d’entre eux des particularités aussi essentielles que l’architecture de notre cathédrale à Strasbourg. Et les monuments publics, je sais qu’ils ne sont que le fruit de ces sujets.
Papa rhénan relativement typique, Œuvre Notre-Dame, Strasbourg.
Aussi plane-t-il selon moi, sur la place de la cathédrale d’Amiens, le soir où je viens la « constater », un indescriptible désordre. Loin de moi l’idée que la Cause en soi, ce que les théologiens appellent de divers noms plus ou moins secrets, puisse s’ennuyer et ressentir le besoin que nous nous prenions pour son épousée, que nous dressions les bras, les menhirs ou les cathédrales vers un ciel où nous l’aurions localisée. Que nous tentions de concurrencer Bach et Spinoza en imaginant que la partition de leur propos et que le propos de leur partition ait pu la désennuyer. Rajouter un élément architectural, un temple qui s’entrecroise de l’«œuvre» renouvelée sans cesse que sont nuages, aurores et couchants, ne saurait avoir pris un tel essor depuis les débuts créatifs de notre espèce si quelque chose, de nos inconscients brandis en contrepoint du réel, n’y voulait un progrès. Work on process et dorénavant plutôt minoré, depuis que le Siècle n’est plus que le siècle, depuis que le gothique a fait place à la réplication en série des formes en béton, il n’est que de voir l’inexpressivité des immeubles posés à quelques dizaines de mètres de la façade de la cathédrale d’Amiens. Plus un progrès dans la circulation des pouvoirs que vers l’oreille supposée attentive de la cause en Soi antrhropologisée.
Nef d’Amiens, en Juin 2025.
Les architectes d’Amiens ont opposé à la cathédrale gothique quelques logements en béton dans lesquels on sent que les volets, les rideaux, les fenêtres et la moquette, n’offrent aucune protection dorénavant contre l’irruption de la musique automatisée qui s’abat chaque soir pendant le son et lumière sur leurs habitants. Ont-ils pu commettre la moindre faute justifiant d’une telle punition ? Quel crime atroce pour un châtiment aussi épouvantable ?
Le parvis de la Cathédrale d’Amiens.en Juillet 2025.
Dans les caves du musée Picard (tout près de la cathédrale, et que j’ai découvert juste avant) persiste cependant tout un ensemble de solutions qui pourraient approfondir mythologiquement l’évangile de l’inesthétique du son et lumière pourri (de merdre, corneguidouille et cacaboudin !, osè-je me dire) l’alléger, l’infester de génie, ou bien l’atténuer d’humilité (moi aussi il m’en faut vite après de telles condamnations), grandir sa musique automatique par quelque brin de vertu mélomane voire même, allez et faute de mieux l’enrichir, de son et lumière municipal, d’arrogance shakespearienne et de folie brindezingue . Prenons au hasard parmi les collections disposées à quelques centaines de mètres du parvis d’Amiens :
Dionysos, Musée Picard.
Allez hop, prenons Dionysos, musclé comme un culturiste trouvé dans les sous-sols comme ça m’est arrivé, juste avant que je découvre la cathédrale, encore paisiblement illuminée par la lumière du jour. Dionysos viendrait là-dedans, comme à une feria, courser mon imaginaire assoupi et scandaleusement superficiel du fait même de la gratuité de ma déambulation ? Oh comme je rêverais que Dionysos rafraîchisse l’absurde de ce monde affreusement dévasté, par la vivacité extrême des sentiments qu’il savait, paraît-il, si bien faire naître ! Même les tueurs en série du marché boursier planétaire en seraient béatifiés. Ennemis de toute innocence, killers totalement certains d’avoir raison. Si ça se trouve, ils ont déjà de longue date récupère mille statues de Dionysos pour que leurs esclaves s’inclinent devant en se faisant confondre avec les dieux anciens dont les souvenirs emplissent les musées de leurs capitales. Comme les affaires de viols et de banalités envahissent depuis Washington la radio, une forme d’Antidionysos vomissant sur nos oreilles la réalité atroce de la laideur absolue. Eussè-je fait irruption sous son apparence, hier dans la nef de la cathédrale d’Amiens puis sur le parvis, à quels gestes de chaman ivre m’y serais-je livré ? Pourquoi ?
Mais parce qu’en tant que rhénan je voudrais rendre un peu d’obscurités à toute la lumière et à tout le luxe nobilieux qui semble sans cesse en train, dans ces cathédrales de l’Ouest dont la blancheur surprend mes yeux républicains (de la république de Strasbourg, 1262 qui nous valut peut-être le sérieux de notre cathédrale) , Amiens qui me semble en train, donc, de préparer un mariage trop bruyant, une noce superficielle, une légitimation pleine de mépris des légitimités du pouvoir temporel des puissantes, bien plus que la sérieuse retraite humble et aimante, qui chanterait des joies messianiques ? Messianiques, mes ailes dionysiaques, comme celles de Descartes, de Spinoza, de Freud et de la grande troupe en marche des philosophes encore inconnus ! Évidemment si au lieu de Dionysos je m’étais drapé de l’image de l’équivoque sainte madeleine et de ses attributs prostitutifs (le flacon de parfum), j’aurais traversé la nef d’Amiens avec la componction rigide des peine à jouir, en cilice ou en bure….
Musée Picard.17 Juillet
Quelle ivresse saisirait chacun en découvrant ce qu’elle ou il désirerait le plus pouvoir chérir, l’Amour qui apparaîtrait, là, fessu ou fessue s’il le fallait, cérébral ou subitement esthétique s’il le fallait, dans les autels latéraux, là-haut et sans que tous ces manques enfin rassasiés fautent en rien ? Apparais, corps chéri ? Surgis, penser libérateur ! Savoure chaque recoin de ces architectures, dans les niches chacun verrait la silhouette en chair et en os de Celles que l’On Oublie Difficilement. Et les galeries, si anfractueuses, remplies de lumières, seraient bientôt truffées par la beauté gaillarde des extases et des pâmoisons du jouir ?
A quel point il est fondamental de trouver des raisons d’aimer, lorsqu’on vient d’éteindre la radio ou de replier le journal, et qu’on a la tête bien pleine de l’erreur en marche, actualité hennissante comme un squelette de cheval, sur un tableau de Jerome Bosch ?
Une vraie bacchanale, joyeuse et remplie de plaisirs solidaires, viendrait nous faire toutes vengeresses et tous vengeurs, conscients des horreurs et de leurs victimes, dont on entend l’écho permanent. Et soucieuses, et soucieux, de périmer la tristesse perpétuelle des ogres dominants. Car c’est un appétit de joies qu’en chantant et en dansant nous rendrions praticable, au moins imaginairement, et surtout, qu’on dirait possible, même aux prisonnières et aux prisonniers des malheurs du jour d’hui . Mais non ?
Le petit chantre joufflu de l’église Saint-Rémi de Dieppe, le 28 Juillet, montrait bien le glissement sémantique, et dialectique, depuis les temps de l’invention de Dionysos jusqu’aux anges de la confession et de l’absolution des crimes déjà commis et donc à venir et à revenir, pour la conquête d’un paradis promis depuis les temps les plus anciens.
J’ai l’âme au noir. Pas uniquement parce que des morts, en foule, ont fait, eux, leur bacchanale autour de nous pendant toute la route qui nous amenait depuis Strasbourg jusqu’à cet Amiens inconnu. On entendait la vie atroce des européens pendant la montée des guerres, des Camps, des terreurs et de l’explosion du sadisme infantile dans le cerveau de chacun, foules métamorphosées en gamins comme débranchés de tout sentiment. Les morts de 39-45, qui sont plus nombreuses qu’à toutes les crucifixions représentées dans tous les temples du monde. Non seulement nous avions écouté en voiture, assommés, une biographie de Léon Blum réalisée par Philippe Collin, mais en plus je venais de découvrir, pour n’en plus sortir, le récit de sa seconde guerre mondiale par Leïb Rochman. Découvrant tout ce que doit à Léon Blum le dandy l’exercice de mon métier, grâce à son instauration, dans l’immédiat après-guerre, des lois sociales.L’incroyable main que ses réformes tendent vers mes malades, bien plus fabuleuses que mon sourire benêt, tendu en réalité grâce à ces lois, vers celleux qui supportent de venir à ma consultation. Mon sourire benêt qui fait semblant de croire que tout le monde est gentil, alors qu’il m’a suffi de croiser et observer le fonctionnement de trois escrocs en quarante ans, pour savoir d’un savoir expérimenté quelle fausseté un regard peut masquer absolument, et comme ça les assure, les escrocs, de participer ainsi à la vaste troupe de ceux qui, partout, s’arrogent une domination sur nous autres. Croiser les regards sans bassesse m’est cependant possible, grâce à la prise de pouvoir du SFIO juste après la guerre et à la généralisation des soins qui m’évite de demander aux malades combien vas-tu comme ce serait le cas si j’étais installé quelque part entre Brooklyn et Los Angeles. La biographie de Léon Blum ramenait à ma mémoire, pendant qu’en bagnole je découvrais les champs et les forêts depuis l’Alsace jusqu’à Amiens, les mille et une, les millions de morts des camps, (ces Camps que Leïb Rochman, le rescapé dont le poète Benoit Gréan vient de m’avouer que ses écrits comptaient, à ses yeux, pour primordiaux, ces Camps que Leïb Rochman appela merveilleusement Les Plaines, dans son livre « À pas aveugles de par le monde». ) Voilà de quelles obscurités essentielles se tissa mon regard premier sur la blanche nef de la cathédrale d’Amiens, si toit tombé de la voiture et de l’écoute de la biographie de Blum, et de la lecture des horreurs anthropologiques révélées par le regard de Leïb Rochmann sur ses compatriotes polonais. Je me demandais pourquoi le nom des camps de concentration n’était pas venu remplacer les statues du Crucifié et les images des martyres.
Leïb Rochman décrit en des milliers des phrases le sentiment le plus vif, comme une tapisserie cosmique, d’une nuit à laquelle tout le ramène. ( par exemple: « La nuit, elle (une rescapée des Camps qui y a perdu son père rabbin ) est ramenée en arrière, clouée aux spectres )
Le mélange d’une lecture et d’un été entre Amiens le 17 Juillet, Le Havre le 3 Août , Rouen le premier Août, Dunkerque le 19 Juillet et Dieppe le 28…
A Saint Wandrille,le 31 Juillet, l’effacement par le temps et les certitudes métaphysiques de la Révolution, objective celui des mondes fondateurs du jour qui passe. Moins effacés que la vénérable et gigantesque ziqurat d’Eridu, certes, puisque tout en a disparu, mais comme une ruine dirait la venue d’apocalypses, inconsoléespar aucun messie.Eridu, lieu de la grande Ziggurat, aujourd’hui réduit à l’expression de ma surprise à voir ce lieu arasé, ce lieu d’où nous sont venus tant et tant de mots et d’histoires, de divinités et de cris, ce lieu métaphore de la vanité des vanités des apparences : ma ville demain.
Soigner sans se sentir grotesque est un effort à la Sysiphe. La sympathique lumière des soins que je pratique au quotidien, quand je ne suis pas comme en ce moment en vacances et en train de me promener d’une ville inconnue à l’autre, manque encore plus d’obscurités que les cathédrales nobiliaires de l’Ouest. Chaque jour, d’un air bonasse, je multiplie les « pansements » , au rebours sans arrêt et bien évidemment à l’envers de l’activité guerrière qui seule soutient sérieusement les cours du marché, des drames d’aujourd’hui. Je fais comme si la vraie vérité n’était pas celle qu’édictent des monstres gueule ouverte engloutissant les foules assommées d’horreur…. Je les retrouverai immédiatement en regardant la façade de l’église Saint Maclou à Rouen..
Portail de l’Eglise Saint Maclou (saint Mac Low) à Rouen : je dys Enfer et Enfer puis bien dyre et si l’allez voir le verrez encor bien pire…
J’y revis en un clin d’œil, au moment de passer le portail de Saint Maclou, l’effacement des millions d’inconnu•es dont j’aurais, en les écoutant patiemment pendant des milliards d’années, chéri les rêves.
En miroir des visages d’inconnus croisés à mesure de la découverte tardive des cités du Nord, se dresse, comme une intimité facile à lire et dont le caractère propre à nourrir des vues pour carte postale abonde, la textualité touristique des monuments et des rues historiques.
Je ressens, par la valeur de sceau qu’imprime au témoignage de Leïb Rochman son invraisemblable survie, qu’il persiste comme un retour, même au désert muer qui est venu remplacer la ziqurat d’Eridu, qu’on souhaiterait éternel au moins, de l’ombre des anéantis. Interruption du mouvement dont il transportaient la promesse. A quoi dois-je de n’avoir pas subi l’horreur, à qui ? A mon père qui refusa l’uniforme allemand en 40 et s’abrita aux silhouettes charmantes, qu’il croisa comme autant de statues aux plages du Maghreb, avant de se retrouver embarqué dans les avions que canarderaient les Allemands au point d’en faire ce caca de trouille dans ses pantalons et dont il nous parlait trente années plus tard ? Au nom de ça mon air bonasse d’innocent de pacotille s’est transporté poliment de la salle d’attente à la table d’examen et du négatoscope au carnet d’ordonnances ?
Ça plane autour de moi, depuis que je suis né. Mais je sais comme ça s’efface déjà, à chaque nouveau crime. Ainsi me parut déjà effacée l’ombre des morts de la première guerre mondiale. Trop vieille, cet obscurité, malgré les monuments commémoratifs, présents à chaque coin de rue. Les inaimants triomphent à nouveau en 2025, leurs yeux frétillent de sadisme, on sent pousser des ailes à la Haine.
Son chœur autistique couronne Wall Street et papillonne autour de moi pendant que je visite calmement les cathédrales blanches, Soissons, Amiens, Rouen. A la radio, la rumeur des sexualités esclavagistes des pharaons contemporains. Tribus, nations, opinions d’un-chacun, glorifient pendant cet an deux mil et vingt et cinq, à qui mieux mieux, qui aura manifesté de la façon la plus éclatante son mépris total de l’autre en sa différence. Et les rues autour de moi sont peuplées, comme le reste du monde humain, de la résultante de toutes ces différances.
La pulsion du politique au sens platonicien d’un Bien enviable, ne peut rassembler que les survivants de deux cent mille années des massacres réïtérés entre dissemblables.
Leïb Rochman a été bouleversé d’observer le devenir des chiens de garde de la circulation des pouvoirs dans les Camps et dans son pays, après qu’ils se furent vomi leurs propres crimes dessus et que les explosions des hubris frénétiques de la joie sadique s’apaisaient très très lentement… Fortunés grace à leurs meurtres, mais devenus comme des temples vides de toute altérité, dédiés irréversiblement au culte d’eux-mêmes pour ne pas risquer de se haïr. Il leur fallait conserver, et Leïb le décrit dans les couloirs des sanatoriums suisses où il les croisa juste après la guerre, un appétit, un estomac, une sexualité gastrique. En face d’eux le souvenir de l’horreur sur quoi ils avaient frénétiquement édifié leurs conforts.
Par exemple, évoquant les témoignages sur le crime dont il a été un témoin effrayé chaque jour, Leïb Rochman écrit, et je ne peux l’oublier au moment d’écrire moi aussi : Les mots étaient ivre, ivres de la souffrance accumulée. Les auteurs y avaient déversé les persécutions et humiliations, les y avaient déposées à jamais. Eux n’étaient plus là, mais leur douleur était intacte. Ce n’était pas des livres, mais des outres scellées pour toujours. Elles étaient ivres de la détresse qu’elles renfermaient. Elles voulaient exploser, déverser leur contenu avant d’être dévorées par le poison qu’elles contenaient.
Saint Jérôme à Lisbonne où Leïbl et les polonais en 1944 ?
Si j’avais surgi dans la nef d’Amiens environné de toutes les morts juives polonaises que Rochmann tente de célébrer, et dont Léon Blum croyait naïvement qu’elles seraient impossibles en France, je me serais senti moins coupable d’avoir été porteur, tout petit, des mêmes haines tribales européennes dont il a été la victime terrifiée et horrifiée, benoîtement transmises par les cours de religion où l’on enseignait, au Petit que je fus, le contraste entre la beauté d’un Jésus et la méchanceté des Juifs qui auraient été, lui serinait-on, à l’origine de sa mort.
Si j’avais eu, si on avait vu, parce qu’elle y était, autour de moi, l’écharpe monstrueuse des milliers de visages et de situations infiniment précises des deuils d’assassinats de masse évoqués par Rochmann, volant comme tout à l’heure la chauve-souris qui dans la nef se mesurait aux vitraux, je l’aurais portée, cette écharpe, comme un pallium, comme la pourpre noircie du sang de millions de chauve-souris disant l’impossibilité d’imaginer une âme à une espèce aussi épouvantable que la nôtre. J’ai levé mon regard dans les églises du Nord, depuis les confessionnaux, dont je chéris l’existence parce que j’y imagine l’ancêtre de la psychanalyse, et j’ai vu une chauve-souris prisonnière.
Elle allait d’un vitrail à l’autre, évocatrice de l’impossible signe d’un pardon à tous ces crimes commis si joyeusement. Seule la question qui me taraude : qu’aurais-je fait pendant les années atroces de la soumission au pouvoir hitlérien ? ( Et Leïbl Rochmann l’écrit : les jours paisibles se reflètent dans le cataclysme. )
Labyrinthe, Amiens, Juin, (copyright C.L. Ri.)
Dans les années soixante, quand j’étais tout petit et impressionné par ce que disaient les grands autour de moi, ça liquidait sec et sans nuances, l’épuration était encore en route, vingt ans après la fin de la guerre, les adultes se haïssaient sans expliquer à leurs enfants qu’ils seraient toute leur vie les héritiers de bourreaux, de survivants ou de fantômes partis en fumée dans les plaines.
TRIBALITÉ LANGAGIÈRE. Mon père voulait-il nous enseigner à être en reflet d’un insu qui le taraudait, ce qui se cachait derrière la frontière dont il venait, né à Hayange, entre deux pays qui s’étaient vomis depuis Napoléon ? Le reflet illégitime et trouble de l’affaire Dreyfus s’agrandissait-il dans sa rétine craintive de n’être pas français suffisamment, depuis 1918 quand Metz était revenue à la France, et qu’à neuf ans il se souvenait d’avoir été bombardé par des avions français ?
Mes toutes premières années à moi barboteraient sans le savoir dans des haines préfabriquées par les illégitimités proclamées d’un monothéisme à l’autre. Complice des haines de ces milieux qui m’entouraient de leur âge adulte, je suis toujours pris chaque jour, pris comme on dit d’un nez qu’il est pris, dans le procès que Leïb Rochman situe à Amsterdam, le même qu’intuitionne Kafka. Kafka dit-on écrivait en riant. (Joyce rédige, en buvant comme un trou, un autre procès, celui d’un Ulysse juif.)
C’est paradoxalement en me libérant de ma propre lalangue, soit en apprenant l’anglais, que j’ai commencé à pressentir à quel point le sentiment de la légitimité ne venait pas que de ma tranquille assurance d’être dans lalangue de ma langue, dans une filiation reconnue par le monde environnant, mais aussi dans une sorte de cangue, de cage, oui, la toute puissance du tissage social édifié quelques milliers d’années avant nos naissances, par ce que Lacan avait ainsi fusionné en un seul mot, lalangue. Malangue me faisait tribal. Dans la tripartition que décrit Dumezil, n’étant ni guerrier ni prêtre, j’étais paysan. Pèquenot pour parler français depuis le surplomb de la circulation de ce pouvoir des tribus particulées, de ceux qui en étaient, et qui, aristocrates selon leurs dires, en réclamaient plus de légitimité que ceux qui venaient de là… Mais tout d’un coup, en apprenant à dire I Hope so au lieu de « je l’espère », je commençais à pouvoir envisager quelles relations entretenaient les langues maternelles avec le Sacré, en m’enfermant dans une posture figée, par les hiérarchies intrinsèques à mon langage. Et je pouvais me distancier de tous les mots qui contenaient, dans ma propre bouche et mes neurones, un rapport à la guerre, celui des préposés au massacre en série se bousculant au portillon depuis la sortie de Napoléon de son école de guerre..
Karl Friedrich Casimir Pfersdorff, décoration de son ami Hornagius par un petit tyran.
ERWIN WERNHER , professeur d’Anglais. Erwin ! Quand tu m’enseignais l’anglais en 68 puis en 70 tu étais un gamin par rapport à moi aujourd’hui, tu avais 57 puis 60 ans ! L’âge précisément de mon père, mais le goût des paradoxes. Tu n’avais pas la trentaine lorsqu’envoyé en Allemagne tu as vu saccager les appartements des juifs. Erwin ! Depuis ton estrade, au lycée Kléber, tu nous as décrit les pelisses de zibeline, pendant par les fenêtres d’appartements dévastés, à Offenburg je crois, c’est à dire tout près de chez nous. Le premier, tu nous a fait comprendre qu’il valait mieux parler la langue des dieux et à travers ton allure il a pu nous sembler que dieu parlait anglais. C’est la langue qui sauve m’a t il dit un jour en disant « Ils reviendront. Et ce jour-là, souvenez-vous : parlez anglais » Et il délivrait ainsi l’histoire sienne, ce sentiment de rester libre entre 39 et 45 parce qu’il avait enseigné cette langue tout le temps. Langue divine parce que libératrice. Holy langue.
Au fond, c’est Erwin Wernher. Il a neuf ans de plus,(c’est 1989) que je n’ai aujourd’hui et il m’enseignait l’anglais quand il en avait onze de moins que moi aujourd’hui .
Merci de m’avoir dit, quelques années plus tard ( le jour de ma thèse tu es venu tu avais neuf ans de plus que moi aujourd’hui!) : « Vous ? Vous auriez pris une balle en brancardant! » C’est mieux que rien. Merci. Soulagement. Yahvé ça s’écrit en anglais, il m’a fallu quarante années après Erwin pour savoir que c’était en anglais mais celui de James Joyce, comme Bloom de son Ulysses peut s’écrire Blum. Et comme le buisson ardent peut dire Mishmish chez Joyce.
La biographie de Léon Blum, écoutée dans la voiture pendant les heures du trajet, m’a fait pénétrer d’autant plus songeur, dans la clinquante nef d’Amiens, aux lumières à peine entamées par la fréquentation touristique, d’autant plus songeur, dis-je, qu’aux autels latéraux consacrés par mille futilités éblouissantes, je mesurais ma stupéfaction Blumienne. Je n’aurais pas eu de moi-même le geste d’aller chercher un podcast sur Blum pour l’écouter, et c’était en moi un vestige incroyable des méfiances tribales infantiles. Coin d’ombre soudain illuminé. Si j’étais arrivé au beau milieu de la cathédrale au contraire avec le spectre de Pétain, je n’aurais évidemment pas perçu pareillement cette forme de buisson ardent que tentent les vitraux là comme ailleurs. Lumière au contraire, portée par la découverte de la biographie de Léon Blum le juste. Mon père a gardé une photo de Pétain dans ses albums. Alors qu’il a débarqué avec les armées de De Gaulle en 1944, près de Saint Tropez, c’est quand même pas rien, à Ramatuelle. Et si je me trimballais dans la nef avec le spectre des sinistres de la troupe, Laval, Maurras, Goering, Céline, quelle sensation aurais-je à la lecture de ces écritures qui un peu partout tentent de consacrer, d’un coup d’Histoire Sainte, les géographies de ces terres disputées ? Je me suis souvenu des camelots du roi, en écoutant le podcast sur Blum, dans lequel ils sont très précisément décrits. Mon père m’a signalé un jour avoir fréquenté, lui le protestant d’origine alsacienne, des « camelots du roi » à la faculté de Droit de Nancy – quelle légitimité y cherchait il ?
Pépinière, Nancy, les camarades du paternel, début des années trente.
Sous le coup de quelle honte rétrospective crut-il devoir se draper de respectabilité, à la Libération, en épousant la mieux élevée et la plus française des nancéiennes ? Pourquoi savourait-il qu’elle lui ouvrisse, l’éloignant de son père un peu trop germanique et de son frère plus brillant et démocrate, ses si traditionnelles fréquentations ? Comment faisait il pour être si peu sûr de lui ? Aucun chuchotement convaincant ne lui avait dit, probablement que « Dieu » s’écrit en alsacien, la langue naturelle de sa mère. Alors il a cherché le tétragramme, ailleurs, dans les manières surannées de la cour de Versailles et de ses sujets. Les restes d’une féodalité que l’économie industrielle avait moulu depuis Rousseau dejà, ça lui allait.
Soirée, fin des années quarante, ma mère.
Le truc chouette, pour ses enfants, c’est qu’il ait fui l’obligation de porter l’uniforme allemand faite aux alsaciens et aux lorrains. Au même moment où Leïb Rochmann se cachait et évitait de justesse l’extermination. Il s’est éloigné des horreurs européennes de 39-45, traversant la ligne de démarcation, il a rejoint les calmes plages marocaines lors de ses trente ans, en 1940. Mais je suis en Juillet 2025, j’ai presque 70 ans et je visite Amiens et Le Havre, Dunkerque et Boulogne, en secouant dans ma tête les terreurs d’un juif hassidique de 24 ans se cachant des polonais en 40., Il retournerait vers le royaume chérifien une fois marié, en 1946. Quand Leïb découvrait Jérusalem après la guerre, ma mère découvrait, synchrone, Casablanca. Ses enfants , du coup, y apprendraient l’immense nef du ciel vers l’Atlantique, et le cri des muezzins pour qui le nom de dieu s’entend en arabe dans le texte. La lumière jouant avec elle même, depuis Casablanca, me revient un peu à la mémoire en regardant les blancheurs de la nef d’Amiens.
Chuchotis Atlantiques :
L’océan, celui qui me frappe de plein fouet lorsque j’arrive à Dunkerque depuis Amiens, c’est un ami d’enfance. Le souffle du vent océanique le caressait et chuchotait dans les oreilles, à Aïn Diab, comme là, quand j’arrive à Dunkerque, et il me parle d’un monde qui tout entier s’est prosterné uniquement pour chuchoter aux oreilles de l’enfant royal qui guettait les bleus au dessus de la piscine du Sun Beach.
Notre mère attendrait d’être bien vieille et désemparée pour nous raconter qu’adolescente elle avait été accueillir, retour des Camps en 1945, les squelettes d’Auschwitz à la gare d’Orsay, ceux que décrit Leïb, Quand les portes des Plaines s’ouvrirent (…) il était impossible de donner un âge à quiconque. Ils formaient tous une masse gris-cendré agglutinée qui avançait d’un pas unique, un nuage au ras du sol.Les cendres sur eux étaient encore chaudes. Du nuage qui flottait sortaient des rangées de pieds qui allaient de l’avant par les champs.
Mais elle était convaincue jusqu’au bout des ongles que dieu habitait Versailles.
LE SANATORIUM DE LEYSIN.
Pendant les mêmes années où Leïb fuyait là mort, dont rêvaient pour lui tous les polonais du village où il se cachait, Roland Barthes était déjà, et la description existe de son passage là, en Isère, dans un de ces sanatoriums que Leïb ne rejoindrait qu’après la guerre et où se rencontreraient les personnes survivantes et leurs anciens bourreaux. Mon père, lui, avait fui en pressentant les années d’horreur et d’impuissance qui accablaient l’Europe, il était sous des palmiers du Maghreb comme je suis dans le jeu de la lumière des vitraux et de l’Ocean dans les terres nordistes. Leïb ne découvrirait les orangers et les mimosas, en Palestine, qu’après sa convalescence au sanatorium de Leysin. Il visiterait sous le soleil les grottes de Massada. Il y rêvera une renaissance. Les archéologues exhumeraient une histoire plus que bimillénaire, les survivants de son peuple pourraient revenir embrasser même les restes des victimes désespérées et anéanties par Rome au premier siècle. Leïb veut passionnément leur rapporter l’haleine des cendres des Plaines. Sur sa nuque pèse comme un joug la mission de retracer les événements passés. Sa chemise de nuit prenait l’allure d’une lévite de toile blanche. Une plume d’oie à la main …
Ouarzazate, 1943? Le paternel devant le bleu des ciels, loin de la guerre.Ouarzazate 1943 ?
Ainsi les soleils de Casa se marierent dans mon imaginaire aux vitreux de l’église d’un carmel, des carrés de verre colorés en vrai, où les dimanches je respirerais les parfums d’encens, la musique, les images pieuses. La simplicité cubiste de cette architecture casaouie des années trente ne me préparait pas du tout à ce que je continue de lire plus au Nord, des traces laissées par la religion de Rome. En traversant le Nord, je suis rafraîchi par la pierre blanche. Je me ressouviens sur premier choc causé par la cathédrale de Strasbourg, dont notre institutrice vantail les « quatre coins » sans que je comprenne en quoi ça pouvait avoir le moindre intérêt pour elle, ces quatre tourelles flanquant la flèche. A Calais, à Saint Omer, à Rouen et à Amiens, ça me revient. Ma découverte de ces géographies du Nord m’emplissaient d’ idée, brute, entêtante, qui prendrait des décennies à se prononcer. Une forme venue des ciels pluvieux, celle de la cathédrale de Strasbourg, si philosophiquement républicaine, puisque terminée après la défaite de l’évêque à la bataille d’Hausbergen dont je ne découvrirais la forme complexe et les insolubiliae aristotéliciens qu’en 1963. C’est l’année où mes parents m’amenaient depuis la Maison Blanche Casablanca vers une Alsace pétrifiée par les non-dits des crimes commis là à peine vingt ans plus tôt, et remplie de sigles tentant de hurler une légitimité historiques. Monuments parsemés un peu partout, comme la, cet été, je découvre en me méfiant de mon ignorance le tissu invraisemblable des monuments répandus sur les géographies au Nord de la Somme.
La porte du Ciel, échelle angélique pour suspendre André comme à l’échelle de Jacob.
Le silence sur les crimes de la guerre a été un peu secoué par mon institutrice, ancienne résistante, l’année de mon arrivée, par Erwin Wernher ensuite en 1968, mais le silence continuait de régner sur l’espace public de la ville, malgré les manifestations de Mai, puis malgré le film Shoah en 1975, un silence poliment français, sans qu’on puisse savoir pour quels intérêt ce silence évitait de parler allemand. Jusqu’à ce qu’André Wilms, immense acteur alsacien, suspendu au mois d’Avril 1980 aux vertiges de la flèche gothique comme un alpiniste lors d’une représentation du “Lenz”, n’y hurle chaque soir le nom de Goethe, en prononçant Goethé, d’une façon qui planait sur toute la ville comme la révélation d’un inconscient informulé.
La porte du ciel, façade de cette cathédrale où se suspendit André Wilms en 1980 pour crier « Goethe !».
Il a fallu donc beaucoup de révolutions mentales pour qu’à 68 ans je parvienne à cheminer à travers l’allée centrale de la cathédrale d’Amiens en ressentant autour de moi la nécessité d’autant d’anges noirs que les millions de morts de la Shoah.
DE LA PORTE DU CIEL AU SANG DU CIEL.
Entouré depuis ma naissance et pendant au moins une douzaine d’années, du travail inconscient opéré, tous les dimanches, par la représentation de la compassion dans les églises, j’ai eu du mal à comprendre qu’au lieu de susciter le désir de protéger les coreligionnaires de Jésus le Souffrant, elle a généré la haine. Comme s’il fallait des millions de martyres pour venger on ne sait toujours vraiment pas quoi. L’explosion sadique des démons de la jalousie, ça enfle de nouveau, ça assurera encore une fois le triomphe de l’injustice, maîtresse de ce monde où tout Réel n’est qu’Imaginaire.
Villon n’est pas dans la nef d’Amiens pour chanter la ballade des pendus, mille textes ont perpétué son génie jusqu’à mon siècle, et chantent dans la mémoire des livres (Le sang du ciel, de Piotr Rawicz par exemple, qui ressuscite les mondes disparus de L’Europe centrale juive aussi bien que Joaquim Du Bellay fait réapparaître la Rome depuis la mélancolie des ruines.)
SURGISSEMENT DU CRI PÉTRIFIÉ ET PÉTRIFIANT DU HAVRE. Quand je découvrirai, presqu’au dernier jour de l’incursion d’Août vers le Nord juste avant d’en repartir, cette formidable mâchoire vitrée qu’est la nef de l’église conçue par l’architecte Perret au Havre, j’y rêverai uniquement du cri des Camps.
Ainsi surgirait dans la nef du Havre cette longue tirade, écrite par Leïb Rochman, chantée par exemple, et qui dit sa réaction quand il découvrit aux camps les piles de vêtements des mortes et des morts : «C’est un ballet de vêtements qui rêvent des corps absents. Ils flottent, muets, soulevés par la moindre brise qui souffle. Ils sont pris dans une sorte de folie. Certains se parent des habits, des corps, des visages d’autrui. Ils se déplacent avec des jambes d’emprunt. Les vêtements claquent les uns contre les autres, se gonflent comme sous des vagues d’eau, se suspendent sur des cordes à sécher, se défroissent sur des planches à repasser. Des pantalons d’hommes quittent les cordes et se promènent bras dessus bras dessous avec des robes de femmes. Puis ils s’affalent sur le sol, riant de conservé. Ils décident de se constituer en armée et de s’emparer de la ville. Des régiments de lunettes, sans l’appui d’un nez, iront devant sur les routes ; des bataillons de bottes sans pieds avanceront ;des divisions de montres, demeurées abandonnées (…)» Le travail de représentation du crime patiemment élaboré par les témoins horrifiés par l’horreur m’accompagne, ne me lâche pas. A chaque mise au tombeau que je croiserai, d’Amiens à Saint Omer, de Dunkerque à Boulogne, de Fécamp à Yport, de Saint Valéry sur Somme à Rouen, je verrai en lieu et place du corps du supplicié celui des millions de suppliciés dans les Plaines.
RETOUR AU SOUVENIR D’AMIENS. J’ai ainsi été grotesquement décontenancé que l’atmosphère, dans la première cathédrale de ma visite du nord de la France, fut si détendue. Que tout le monde n’ait pas partagé mon écoute en voiture du podcast sur le devenir de Léon Blum avant, pendant et après la guerre. Grotesquement stupéfait de marcher dans la légèreté lumineuse, si écartée de toute la gravité qu’amplifient en moi sans cesse l’écoute des nouvelles venues des fronts de la guerre et des massacres en cours. Mais cette lumière précisément me restera longuement le seul souvenir de la nef, comme un nimbe, pendant les journées suivantes.
Renoir , tête d’enfant et pomme, au musée du Havre.
Heureusement et inopinément, avant que je n’assiste au déroutant son et lumières projeté sur la façade de la cathédrale et alors que je venais à peine d’en sortir et de m’en éloigner vers le quai Saint Leu, une jeune sainte gothique aura dressé son innocence, aussi gracieuse que celle de Nedjemmout (la jeune momifiée du musée de Boulogne sur mer) entre moi et la silhouette de la cathédrale. Ma tête prise par l’ombre des morts accumulées, des massacres guerriers et des hôpitaux où mon travail d’étudiant trop naïf m’en a tant fait voir, était soudain réveillée par cette flamme juvénile, de candeur et de puissance mélangées.
Son innocence, digne de celle des visages dessinés avec amour sur le cartonnage des momies et sur certains reliquaires des musées, surgissait juste avant que nous retrouvions la façade de la cathédrale dans son abîme d’éclairages merdiques et sa sonorisation de bazar.
Reliquaire espagnol, une beauté pareille à celle de la jeune allemande assise entre nous et la cathédrale d’Amiens au Quai Saint Leu.
La jeune allemande du Quai Saint Leu d’Amiens rappelait, par l’énigme hiéroglyphique de son visage, que le Bien s’oppose depuis des centaines de milliers d’années au Mal diabolique du Réel. Que la résurrection est une observation égyptienne fort ancienne qui flirte avec la lutte de l’innocence d’Osiris contre ces obscurités dont j’aurais rêvé de draper les vitraux trop clairs de la cathédrale d’Amiens.
Aussi puis je imaginer à nouveau, tentant de suivre l’exemple du tableau de Joos van Kraesbeck (homme écrivant ,1650, exposé au musée de Picardie d’Amiens) qu’un écrit, s’il était aussi angélique que la juvénile touriste allemande, pourrait alléger le malheur répété des habitants de la place de la cathédrale d’Amiens, métaphore de nous tous, obligés de subir l’extrême vulgarité du monde.
Le logo du son et lumière, projeté sur la façade d’Amiens.
Aux murs du musée picard sont suspendus plusieurs « Puys » saturés du portrait d’antiques habitants de ces lieux : j’imagine leur stupéfaction et j’anticipe peut être à tort la rage qui les saisirait, à voir leur orfèvrerie gothique voisiner deux bâtiments des années soixante dix. Mais si on leur disait quelles tragédies ont suivi les progrès de l’art militaire en Europe, ils les trouveraient ravissants, ces immeubles cubistes, au regard du souvenir des bunkers et des Camps.
DECOUVERTE D’UN CARMÉLITISME DES BÉTONNERIES DE LA CÔTE.
Adaptées. Ils trouveraient les voiles de béton et ces allures sévères adaptées. Dans un repli digne des carmélites, effaçant toute identité sous la tristesse et le repentir d’après la Shoah, d’après un Progrès qui s’avoue être principalement progrès de l’art du massacre. Les gens d’Amiens figurés sur les Puys ,ils se féliciteraient plutôt que de s’affliger romantiquement. Les fronts de mer fructueux, que l’âme des fortunes immobilières d’après-guerre a massivement posés, en autant d’écrans, en face d’une poétique obsolète des plages. Elles sont ramenées ainsi et rentablement, ô combien ! à une fonction de consolatrices, de bains de pied et de solariums. Les anciens des Puys y béniraient la modestie du renoncement à toute joie. Ils comprendraient facilement, quand on leur dirait combien de morts se sont empilés depuis le siècle derniers, que toute joie architecturale soit devenue en quelque sorte superflue. Cessons de nous dépenser en vaines façades décorées de vains enthousiasmes, puisque nous avons derrière nous l’atroce démonstration de ce dont nous avons été capables en matière de désespoir.
Front de mer, Boulogne.Âpreté carmélisée du gain immobilier, Le Touquet.Carmélites se voilant la face devant la mer, Calais.Fécamp, macérations et mortifications d’humilité carmes, au front de mer.Car ces fronts de mer disent secrètement quels incendies ont brûlé, non pas Rome comme dans ce tableau d’Hubert Robert au musée du Havre, mais le soubassement joyeux des années avant nos naissances, qui a dévasté trop d’innocence à coups de bombes et de meurtres en série. On célébrait l’anniversaire d’Hiroshima le jour où se terminait mon périple au Pas de Calais et aux boucles de la Seine. Malgré les diverses saintetés proclamées dans les diverses architectures savantes des vieilles villes, ce qui me hante, c’est l’idée qu’une explosion de sadisme est en train de se comme autant de buissons ardents en pierre, on a déroulé ce suaire. À quoi ressemblent les voiles des carmélites,sinon à l’architecture en bunkers de l’après guerre ? Je me sens aussi paralysé devant tout cela que le Saint honoré à Saint Omer, Saint Erkembode -le -célèbre, paralytique, au handicap de qui les marcheurs offraient leurs godasses.
Leïb Rochmann a la vingtaine quand les milliers d’habitants du ghetto de Minsk où il vit sont anéantis, sans une tombe. Il essaye de réveiller en lui et pour nous, le souvenir de chaque visage assassiné. En son prodigieux effort, il rapporte à ma lecture les réalités qu’il observe. Il invente deux procès, puis décrit les pensées qui lui sont venues dans le sanatorium suisse. Les anciens bourreaux voisinaient là les anciennes victimes, comme partout en Europe, mais sous le drapeau de la guérison de leurs tuberculoses osseuses. Exhale de son écrit l’haleine de cendres. Je suis entouré de monuments religieux, et j’y vois grâce à son écriture, celles et ceux qui n’ont que la terre entière et les nuages du ciel pour tombe. Il crie son effroi, il rend palpable et comme minérale leur impalpable disparition en fumées et en cendres. Grâce à lui je comprendrais enfin, quand quelque mois plus tard je ferai lecture de quelques phrases de son texte à Simone Polak, rescapée d’Auschwitz à quinze ans, pourquoi elle n’a pu supporter que mon amie Nicole se fasse incinérer il y a quelques années déjà.
Dans la cave du musée d’Amiens il y avait des statues sublimes des morts fabuleusement honorés dans l’antiquité à Palmyre. Elles m’ont immédiatement renvoyé aux tortures qui se déroulèrent en masse dans les Camps installés, en Syrie et précisément à Palmyre par Aloïs Brunner.
Palmyre, statues mortuaires.Palmyre, il est entendu qu’aucun archéologue ne peut oublier l’atroce coïncidence, qui a voulu que lieu où ces morts furent magnifiquement honorés, il y a deux millénaires, soit devenu celui où, conseillés par un nazi en cavale, les autorités syriennes aient établi un camp d’anéantissement des ennemis du régime. Il est méticuleusement décrit par Moustapha Khalifé dans son texte « La Coquille».
Et que l’atrocité des souffrances vécues dans ce camp de Palmyre et probablement dans d’autres hélas, a pesé sur notre monde par le silence qui nous empêchait de les entendre. Ce silence , en finissant par nous exploser au visage, s’est mis à jargonner son désespoir suffisamment inéluctable pour qu’on y vive les préliminaires de nouvelles haines, aussi interminables que la souffrance que tout ce système se plaît à engendrer.
Dans ces prisons de la vénérable Syrie, Moustapha Khalifé a décrit ce qui s’y est passé. Ce qu’il y a vu de 1982 à 1994 ressemble, par les méthodes et la torture tout du moins, et dans les dernières décennies du vingtième siècle, à ce que Leïb Rochmann raconte au début du même siècle, des méthodes utilisées dans les « Plaines », les camps qu’il a visité juste après avoir survécu, lui, au génocide. Palmyre… une « plaine » d’après.
Les gardiens du Camp de Palmyre osent-ils aujourd’hui dire à leurs enfants qu’ils étaient là ? Pourquoi n’ai-je trouvé qu’un seul livre sur ce qui s’y passa, et pourquoi seulement vingt ans après ? Les tortures dans les prisons souterraines, offrant pour seule chance de survie aux prisonniers celle de leur radicalisation, en lisant le livre, je comprends quelque chose des ultérieurs massacres…
Mais où suis-je ? Ni à Lodz, ni à Palmyre, ni en Chine, ni en 1940. Je suis dans les caves du musée Picard d’Amiens, c’est Juillet 2025, m’apprête à découvrir Dunkerque, Boulogne sur mer, Fécamp, Calais, Rouen, et je n’ai pas encore traversé la nef cristalline de la cathédrale d’Amiens. Comme d’habitude, j’ignore tout et même un peu plus, et quand j’aurais fait tout cela je resterai incapable de décrire sérieusement les trésors traversés, monuments, paysages, visages. Je ne sais pas encore que je vais découvrir à Allouville un arbre qui a plus de cinq cent ans, et j’emporte avec moi les visages d’anciens habitants d’Amiens, représentés sur des tableaux qu’ici ils appellent des Puys.
Puy d’Amiens.
Entouré au musée d’Amiens des traces de la vénération des morts par le deuil des vivants, et même de la passion bine connue, des flamands pour la peinture et l’immortalisation des vivants par le portrait (comme dans ces quatre « Puys » suspendus aux cimaises du musée Picard, moins vivants que les masques mortuaires de Palmyre à la cave) , je traverse la nef, après avoir parcouru les salles du musée, en laissant s’accrocher à mon pantalon les millions d’ombres dantesques qui torturent Leïb Rochmann, celles du mépris absolu pour les vivants, celles dont aucun procès n’est venu dire aux bourreaux, murés dans leur silence, qu’il y aurait le moindre prix à payer.
Un des « Puys » d’Amiens. Visages conservés comme les mirabelles de Gresswiller mises en confiture hier après-midi…
L’OURAGAN SELFIE ET LA TOUTE PUISSANCE NARCISSIQUE DE MON ÉCRAN.
Vivre, revivre, se faire faire le portrait, sur huit milliards d’humains combien ont ils eu le temps d’un selfie aujourd’hui ? Il en a fallu, des farces, des théâtres et des auteurs, à Alexandrie devenue le grenier à blé de Rome, pour que le clergé égyptien accepte de verser un peu d’Osiris et d’Isis et de résurrection dans les religions de César. Le selfie est il une tentative de résurrection de l’Instant comme éternité ? L’autoportrait, l’effigie ? Parousie de l’Instant ? En contrepoint des œuvres d’art, le tapage municipal et la,médiocrité des lumières et des musiques jetées à la façade de la cathédrale d’Amiens, me frappent, surtout par le mépris des habitants que j’imagine terrés dans leurs logis a portée du haut parleur, contraint d’entendre cette banalité répétitive chaque soir. J’en oublierais presque les atrocités dont je ruminais’l’echo avant. Se plaindre de l’atteinte portée par une petite mise en scène au miracle en pierre des cathédrales ? Mais le temps lui même se chargera de les éroder et n’est-ce pas lui qui me taraude ?. Peut-être aucun des voisins de la cathédrale d’Amiens ne ressent le boucan du soir des sons et meulières comme un mépris municipal à son endroit ! Un autre pharaon succèdera aux responsables actuelles et le parvis retrouvera peut être son génie pendant les années à venir ? Un pharaon municipal qui se ferait des petits coups d’exigence et qui lui se fera taper sur les doigts pour esthétisme abusif ?
Enseigne du club »Le pharaon », Boulogne.
1989- 2025 : durée de ma station soumise au pied d’une tour du même style que les bâtiments apostés au parvis de la cathédrale d’Amiens.
Trois tours, Esplanade, Strasbourg…
Cette tour ne permet qu’aux habitants des étages élevés de scruter la cathédrale rose et sévère pourtant.
La durée, rétrospectivement, me paraît avoir été celle d’un clin d’œil depuis 1989 : chaque jour une bouleversante avalanche de visages m’a rendu visite au pied de cette tour. On sait comme le temps nous est compté, que l’humanité essaye de charpenter son vœu de durée en élevant des menhirs, des cathédrales, des momies, des tribus ou des temples grecs.
Menhir de Kerloas.
A moins que Leïbl ait raison, et que le sens de la famille, érigée en tribu, érigée en lumière du monde obscur des errants, puisse nous amener jusqu’à autre chose qu’à la simple attente de l’érosion des dolmens, des cathédrales, des statues et des selfies. Dans quelle attente de quelle pérennité se tiennent les juristes rabbiniques ? Quelle signification pouvaient bien prêter aux cathédrales les théologiens ? Quelles tentatives mécaniques ont-elles fait passer du menhir à la cathédrale ? Quel messie viendrait confirmer les rêves de permanence, aussi messianique que le Messie donjuanesque décrit merveilleusement par Leïb Rochmann et aux pieds de qui se jetteraient toutes les créatures en leur désir ?
Est-ce que ce n’est pas un peu ce messie que rêvent d’être toustes celleux qui se mettent à écrire, par exemple quand Leïb écrit : Des milliers de rues sont éclairées par des réverbères. Je sais que je ne peux pas tout voir en même temps. Je ne peux pas être partout à la fois. Là-bas, tout fonctionne très bien sans moi. Des filles marchent seules dans des villes et des villages disséminés. Chacune attend. Je ne les atteindrai pas toutes. Je ne peux consoler chacune d’entre elles. Je ne peux m’unir à chacune. Je ne pourrai jamais me blottir contre tous les hommes.
Philippe de Champaigne, Musée Picard, Amiens.
PEUPLES ET MASSACRES.
Et toi, Pete, tu es encore vivant évidemment et c’est toi qui avais eu la bonne idée de me prévenir, il y a presque trente ans, que c’était plus poli, dans la bouche d’un français, de demander à ses patients africains de quel peuple ils resurgissaient plutôt que de quel pays. Que c’était la moindre des choses vu l’ancienneté de leurs savoirs, qui a précédé, justement, l’Egypte des pharaons. Les frontières africaines d’aujourd’hui étaient, disais-tu, avaient une connotation coloniale. Que toi, depuis ta ville de New York et ton savoir, tu me suggères de demander à des humains le nom de l’appartenance ethnique a été pour moi bien plus qu’un choc. Jusqu’à ce que je regrette, quelques dizaines d’années plus tard, qu’un•e antrhopologue africain•e ne s’attelle toujours pas à la tâche de nommer les tribus qui structurent silencieusement l’Occident…
Qu’est-ce qui évoque le masque africain dans nos villes sinon la façade des cathédrales avec ses portails en bouche à aspirer les fleuves des croyants. Est-ce qu’elles ne sont pas comme de gigantesques masques ?
Et par toi après avoir appris la résistance historique du processus tribal dans les gigantesques Afriques, en miroir, je me demande si persiste, pleine de sécessions et taboue, la tribu cathédrale. Tribu aussi, du surf internautique, des réseaux sociaux, qui font empire. L’empire du pire. Ah c’était ça, donc, les « son et lumière », abattus comme une colonisation du sacré par l’argent dans tous les centres touristiques imaginables ? Je n’ai pu que penser à l’ancienneté de la famille New yorkaise de Pete lorsque, me penchant sur une vitrine au sous sol du musée de Saint Omer (après avoir visité la cathédrale et non pas avant comme à Amiens, la veille), j’y apercevais sur une corne à poudre, une vue de New York franchement imprenable ! Qui me disait coucou je suis l’ancienneté du nouveau monde et toi tu te morfonds parmi les nouveaux jouets trop sonores à ton goût, de l’ancien.
Corne à poudre. Musée de Saint-Omer.
Ainsi m’avais-tu ouvert aux divisions tribales, toi le descendant des juifs New Yorkais, toi qui as choisi avec rigueur et exigence de consacrer ton travail à l’histoire africaine, la situation sociale des afro-américains ayant suscité en toi une profonde reconnaissance, une attention partageuse.
Bien plus charitable, quoique moins sacrificielle, que celle évoquée sur une des « Charité » brodée par les ursulines d’Amiens.
Le musée d’Amiens regorge aussi de divinités égyptiennes. Je rêverais qu’elles sautent à bas de leurs vitrines, prennent des dimensions humaines, m’accompagnent avec Dionysos, Leïb et Léon dans la nef de la cathédrale, qu’elles marmonnent les prières de leurs clergés, en portant des « Charités » à bout de bras pour me consoler du Temps (quoi ! Tomi Ungerer est mort il y a sept ans déjà !)
Projections métaphysiques nilotiques, plus élégantes que les mille gribouillis éclairant à tour de rôle les lignes gothiques de la cathédrale. Mille gribouillis en pure perte, avec la certitude, comme moi quand j’entrecroise mes phrases brouillonnes et provoque mon propre coma sémantique, que ça va finir par trouver un genre. Mais je ne m’assieds que sur l’écran de mon ignorance, pas sur le remploi d’un chef d’œuvre de l’architecture du sacré.
D’ailleurs je ne peux que me faire le même reproche.
Pour rendre un tel travail un peu décent, il faut convoquer toutes les philosophes depuis leurs universités les plus lointaines. Est-ce que ce n’est pas ce qui a fini par déterminer l’allure terriblement protreptique de la cathédrale de Strasbourg ? Est-ce qu’elle ne tente pas plusieurs démonstrations par certains détails de ses formes ? A Strasbourg pendant des années, un violoncelliste a étiré sur le parvis une incessante mélopée. Jusqu’à en mourir, pour avoir négligé une plaie qu’il avait, m’a-t-on dit. Quand il s’y tenait tout seul, au milieu de l’épidémie du virus couronné, la tragédie qu’il disait avait une légitimité indiscutable, devant l’immense figuration d’une porte céleste.
Brice Bauer devant la porte du Ciel.
Qui accompagnerait, mieux que les collections des musées, et la stupéfaction qu’elles engendrent d’un bras savant et infiniment amical, mes propres ruminations de robinson, estival explorateur du Pas de Calais, du Nord, de la Somme ? Les regards de l’Egypte ancienne sur le ciel, qu’elle repeuplait de créatures hybrides, n’ont pu qu’avoir l’énorme impact qu’ils maintiennent sur mes impensés, vie éternelle, long termisme , ordre céleste du divin…
Dans les paysages des côtes de la Manche on voit le carnage architectural opéré sur les vieilles abbayes et les cités par les vikings, les huguenots, les révolutionnaires, les prussiens, pendant qu’à la radio on entend ceux des russes et de la haine religieuse du Moyen Orient, sous le masque invisible d’inconscientes tribalités affrontées jusqu’à l’horreur absolue : chefs-d’œuvre des musées, musiciens merveilleux et philosophes unifiants, protégez nous du Fait-Divers que la différance vomit, en ce qu’elle a de plus sourd et de plus aveugle !
Si je reprends, dans l’ordre. Les scribes juifs, descendus en Égypte, asservis à pharaon, en rapportent quelques idées. La Rome finissante éprise d’Isis jusqu’à la Renaissance et aux mysticismes du 19° siècle, s’accroche à ces idées en y suspendant l’éternité osiriaque. L’Égypte disposait de deux hiéroglyphes distincts : l’ éternité de l’instant et l’éternité des cycles astronomiques. Pas de quoi fouetter un chat, ni réveiller la belle-mère, ni chier une pendule franc-comtoise.
Émile Schuffenaecker, Musée de Fécamp.
Aux murs des collections modernes du monde entier, d’ailleurs, ces deux éternités reparaissent, superposées par le travail que le regard des impressionnistes sur la lumière changeante des ciels a su faire triompher.
L’ÉGYPTE BÉNIT FÉCAMP.
29 Juillet 2025
Fécamp.
Et quand je vois au musée de Fécamp japonaises et japonais écarquiller aux côtes des Chinoises et des coréennes, des coréens et des chinois, leurs yeux d’anciens ennemis, je devine tout ce qu’ils emporteront en eux de ces hiéroglyphes, transmués par la paix des peintres. Ça rebondira, jusque dans l’imaginaire des millions de pianistes et bientôt de psychanalystes chinois et ça infuse ainsi les civilisations les plus éloignées du Nil.
Divins ancêtres de nos songes au musée d’Amiens.Claude Monet, Rouen.
La malédiction des sons et lumière, du bruit des rues et des boulevards, du tintamarre des gens, des autres, est aussi universelle que le langage. A Amiens la cathédrale, guetteuse en majesté du tragique médiéval, doit mettre son nez de son et lumière clownesque les soirs d’été. Si quelqu’un agonise, dans son logis, s’il habite sur la place du parvis, il lui faudra mettre des paupières à ses oreilles pendant le bruit municipal pour garder quelque calme à ses derniers instants, et j’en ai vu, hélas, de telles agonies. J’ai vu le désarroi d’une ou l’autre mourante, d’un malade ou l’autre, obligés de confier leur nausée et leurs douleurs à l’haut-parleur qui écrasait, municipal, dont pâté de maison. Il y a évidemment de bien pires tonitruances de l’autorité. Mais je suis en baguenaude vacancières et ce petit caillou qui grince sous mes dents me rappelle ce qui accable infiniment plus violemment et par des soumissions mortelles, la chair à canon d’ailleurs et peut être bientôt d’ici.
La nef d’Amiens, dans la paix de Juin.
La cathédrale d’Amiens, transformée en fée clochette, est toute boursouflée par la valse valse d’images piochées dans l’à peu près. L’idée des voisins de ce parvis offerts en sacrifice à la toute-puissance d’une municipalité sur ses habitants, me saute à la gorge probablement parce que j’entends les bombes tomber dans un proche lointain.
Quelques heures auparavant, traversant la nef de la cathédrale d’Amiens mon esprit tourmenté par la Shoah l’avait trouvée trop gaie. J’étais un bonnet de nuit. Je voulais quoi ? Porter sur mes épaules toutes les morts de l’injustice ? Décevoir les deux ou trois touristes qui s’ennuyaient poliment en regardant cette cathédrale,débraillée par le fait en soi de leur présence de désœuvrés. Ils auraient eu parfaitement raison de me jeter des cailloux. Même si il n’y a pas une seule statue de Saint Etienne le saint lapidé, à Amiens. Le « beau dieu » de la façade sait qu’il y en a, des dizaines et des dizaines de saints, et même des quasiment pas connus, dieux gaulois et irlandais ressuscités discrètement pour deux millénaires par remploi chrétien …
Songeant aux disparues et aux disparus de la Shoah longuement chantés par Rochman, dans cette lumière étourdissante d’Amiens, je me vois assis dans une des stalles du chœur, comme dans le gigantesque procès qu’esquisse son roman.
Dans le regard des touristes je vois que j’en suis un. Précisément, aujourd’hui, je glande. S’ils me faisaient, eux, le procès d’être un glandeur graphomane ressemblerais-je au héros d’Ulysses de Joyce ( Bloom… presque Blum) lorsqu’il est pris la main dans le sac au moment de se rendre aux quartiers du plaisir. ?
LE CHÊNE D’ALLOUVILLE.
Depuis que j’ai vu le chêne de 1200 ans à Allouville, je respecte le verbe glander. Au pied de cet incroyable chêne il y avait des glands qui traînaient je me suis retenu pour pas en prendre une poignée…
Pour m’enrichir j’entrecroise la lecture du tragique procès convoqué par Rochman après la Shoah et de celui écrit par Joyce bien avant. Savoir que Joyce est mort parce qu’il avait inventé un Bloom, Ulysse juif à Dublin ! Savoir qu’il mourut au moment de tenter de fuir la France occupée, d’un retard mortel provoqué par l’officier de douane nazi lequel, en lisant « James Joyce » sur ses papiers, joua probablement un rôle dans la rupture des varices œsophagiennes de James Joyce en disant : Herr Joyce ? Blum ?
Trace plus que millénaire et indubitable de la pérennité d’un gland.Le chêne d’Allouville a 1200 ans…
LE TRÈS VIEIL ARBRE D’ALLOUVILLE.
Aussi je glande comme un chêne en entrecroisant aux visites des musées et à l’écoute du podcast sur Léon Blum, mes effroyables lectures. Avec en plus cette forfanterie de me dire que la seule chose qui m’appartienne irrévocablement soit précisément ma mort, contemporaine de ma disparition. « Ma mort m’appartient elle vraiment, au moment de se réaliser » : idée typique de bonnet de nuit. ? Leïb Rochman reprocherait à mon texte, comme dans son procès imaginaire des livres, d’appartenir à la demi-sœur moderne de la littérature des Nations (…) elle n’est pas née (…) au bord de l’extermination : elle a été couvée par la vacuité. (Sa) douleur, elle aussi, est due à l’oisiveté, à l’absence de dessein. C’est la détresse des êtres repus, de ceux qui flottent dans le vide où il n’y a qu’ennui et spleen. (Leur) vide est entouré de tapis moelleux. Pas de gouffre dessous.Tu te laisses planer, les yeux fermés, les bras tendus. Partout, les arbres portent des fruits mûrs et la ; tu peux les cueillir et les porter à la bouche. Ils sont superflus, car ils sont là, et abondants. Tu peux ainsi flotter dans l’air aussi longtemps que tu veux. Personne ne te précipitera dans l’abîme avant l’heure qui t’es échue.
Hubert Robert, Musée d’Amiens.
APPARITION D’HUBERT ROBERT ET DE POLICHINELLE EN TRAIN D’ÉCRIRE CE TEXTE OU DE PEINDRE, POLICHINELLE….
Si je mets, pour être plus léger, en vis à vis les anciens habitants d’Amiens (ceux des Puys) et le logo du son et lumière d’hier soir, c’est comme si je sortais du musée picard le polichinelle d’Hubert Robert, comme si Hubert Robert venait démasquer quels bourgeois abrutis ont voulu repeindre électroniquement la façade gothique, quel personnage farce je deviens quand j’essaie de mettre en ordre pour un lecteur navré les impressions formidables qui me saisissent parce qu’à 69 ans ma femme et son frère ont eu l’idée de me faire découvrir en même temps qu’eux les particularités invraisemblables d’une dizaine de cités entre Dunkerque, Amiens, et Rouen… et même, à la toute fin ô combien critique puisque tout ça se clôt à Chacrise, petit village charmant posé cathartiquement sur la rivière nommée Crise, près de Soissons. Freudienne fin, donc, puisque la passion de Siegmund pour la catharsis n’ à pas été secondaire.
Résumons. Des bourgeois, élus d’Amiens, infligent à leurs habitants une place transformée en distraction un poil ratée concocté pour une petite foule supposée de passage – mais quand même au moins trois cent personnes. On attend les deux minutes finales pour voir reproduite la polychromie initiale des statues de la facade . Tout d’un coup en retrouvant ces couleurs de parchemin enluminé, je pardonne tout, je rêverais que l’improbable errant qui se serait appuyé les lignes en fasse autant avec mon blabla. J’en ai vu, dans le public, photographier l’œuvre vidéastique. Si, si… J’ai vu trois jeunes femmes danser (à mon scandale) sur la sonorisation musicale. Mon cerveau, est confronté à l’impossible pari de recouvrir d’idées une façade gothique, les monuments sacrés croisés d’Abbeville à Dunkerque. Il paraît que Victor Hugo y est arrivé, dans Notre Dame de Paris.
PARLEZ ANGLAIS.
Le procès que décrit Leïb Rochman, dans son roman, tombe à pic au fil de ma lecture. C’est une mise en scène de tout ce dont il faut encore et encore examiner la culpabilité dans la survenue de l’horreur du génocide. Il m’apparaît très à-propos sur le parvis d’Amiens, affadi par le souci municipal d’en faire une distraction, de me préciser le reproche intérieur toujours présent à ma pensée.
La lumière du bien légitime-t-elle que l’on puisse m’aimer, et que je me déplace dans la joyeuse lumière des amitiés, fidèle aux injonctions cathartiques qui nous amènent parfois à nous brouiller par des exigences redoutables ? Ou inonde-t-elle d’une lumière, crue, ce que recouvrait d’opacité glauque l’horreur intime du sexe et de la bouffe, de l’avoir et du posséder, tout ce qui peut au quotidien mon agir ? (Illumination que je découvrirai, en décembre, cinq mois plus tard, en allant voir le Pétrole de Creuzevault à l’Odéon, où Pasolini détaille les parallélismes entre visées égotiques de jouissance et mécanismes mafieux d’accaparement des pouvoirs)
Un masque est pudiquement posé, au quotidien, sur l’intimité des personnes qui, souillées d’ego, savent que le langage, en son adresse vers l’autre, doit à jamais mentir, sauf à partager les « crises » oraculaires, les aveux les plus vertigineux de la différance. La façade gothique des cathédrales comporte un enfer. L’enfer y est mis en scène, comme si les survivants des massacres médiévaux devaient bien se pénétrer, en entrant dans l’église, d’une forme paradoxale de consolation. Au delà des mythologies infernales, accumulées au fil des millénaires le long du Nil, il persiste une seule certitude d’un enfer, tout à fait réel. Parce qu’elles savent, les pauvres gens, les victimes, qu’après les massacres, une fois les possédants en possession de ce qu’ils ont acquis par vol et violences, elles devront non seulement survivre à l’injustice constante des guerres, mais ensuite côtoyer dans le monde ceux dont les habits s’y sont inondés du sang de leur innocence, de leurs amis, de leurs enfants, de leurs parents.
C’est pour ça peut-être que dans les années soixante dix, vingt cinq ans après la fin des ignominies européennes et de l’explosion de la haine, régnait une atmosphère tellement grise autour des années de ma scolarisation. C’est peut-être des ça, oui, de ça que certains adultes tentaient de nous avertir, et peut-être était-ce ça, la raison qui nous poussait presque tous à tenter de ne pas trop en savoir sur ce qu’avaient vécu nos aînées et nos aînés. Pour ça que ceux qui faisaient malgré tout le travail de dévoilement, avaient l’air hagards et hallucinés.
Dans l’œuvre de James Joyce (qui mourra, je le répète stupéfait, pendant la seconde guerre en partie parce qu’un officier allemand a associé son identité à celle du héros juif qu’il avait créé pour en faire son « Ulysses», Bloom) je relis les début du procès fait au héros en chemin vers le quartier des plaisirs défendus.
Le héros de Joyce s’apprête à se livrer à une sexualité que tout le monde va venir lui reprocher comme à un tribunal. On dirait Strauss-Kahn à New York si vous vous souvenez comme le monde entier s’y était mis.
« Dr DIXON. ( lit son rapport médical) – Le professeur Bloom est un exemple complet du nouveau mâle féminin. Son être moral est simple et sympathique, bien des gens ont trouvé que c’était un digne homme, un brave cœur . En somme, c’est un individu assez particulier, très timide, sans faiblesse d’esprit au sens médical du terme. Il a écrit une lettre remarquable, un véritable poème, au délégué judiciaire de la Société pour l’Édification des Prêtres Repentis, qui explique tout. Il s’abstient presque de boissons alcooliques(etc)
Dans l’œuvre de Leïb Rochman, le moment-procès est véritablement le compte-rendu des années d’après -guerre. Et je m’aperçois que, même étant né onze ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, qui me paraissait une antiquité, ça soufflait encore à mes fesses le souffle puant d’une apocalypse bien pire que celles représentée aux portails des cathédrales. Que dès mes cinq ans, mon père, qui avait été dans l’armée de l’air, faisait éclore en moi la question suivante : si j’étais pilote d’un bombardier nucléaire, et s’il le fallait, pour mettre fin à la guerre, appuierais-je sur le bouton Hiroshimo-Nagasakiesque ?
Parvis de la cathédrale d’Amiens.Peut être que si on interrogeait les habitants ils nous diraient qu’ils adorent le son et lumière, ou bien qu’ils ne l’entendent pas …
PEUPLES LOINTAINS QUI VIVEZ AU HAVRE. Le Havre ! Le Havre ! Un Kaurismaki -André- Wilms -Kati Outinen-Jean Pierre Léaud d’arrêt 2011 du temps !
C’est d’avoir travaillé au pied d’immeubles semblables par leur style, à ceux que j’aperçois le trois Août en découvrant, bouleversé, Le Havre, c’est parce qu’en ces quartiers construits en série dans les années cinquante et soixante, j’ai pu détailler la paix des carrières y fomentées, des enfants qui ont pu s’y élever, et l’actualité encore, de ce qui s’y passe maintenant, les joyeux devenirs de la valse mondiale, c’est parce que j’y ai vu le refus de s’entendre dans la différance d’une société, pas seulement polyglotte mais emportée par une sorte de grand concours de la détestation de l’autre, que je tremble. J’ai vu un chacun et une chacune décidée où décidé (et ça a été renforcé par la possibilité de croire qu’on communique avec un monde de semblables par le petit ordinateur contenu dans les téléphones et les écrans) à ne rien abandonner de sa langue maternelle ni de ses légitimités religieuses. Derrière les murs grouille le blabla d’une concurrence toujours aussi horrifiquement armée qu’il y a cent mille ans. Qu’André Wilms dans « Le Havre » de Kaurismaki s’y appelle Marcel Marx me réjouit, du coup.
Mais aussi la cocotte minute des différences théologiques, des calvaires et des mises au tombeau m’a t elle fait claquer des dents, dans les églises que j’ai traversée depuis Amiens en songeant à tous les milliardaires contemporains qui ont absolument besoin de troupes fanatiques pour pérenniser leurs coffres-forts. Loin de permettre aux catholiques de s’apitoyer sur le sort des juifs pendant la Shoah, les diverses vérités ont fomenté plus le Crime que la Vertu, et comme ça continue à qui mieux mieux dès que j’ai le malheur, malgré la nature inconsciente de ces jours de vacances, de prêter l’oreille aux news ou à ce qui se trame a l’envers des murs tellement havrais des quartiers que je traverse en passe-murailles du Bien médicinal, près du Rhin.
Trois portes, au dessus du Havre, ont été érigées, chacune décorée des signes d’une des trois religions du livre, à la mémoire des massacres de Mossoul. (Je ne savais pas qu’il y avait eu des massacres à Mossoul)Le Havre, une porte juive pour Mossoul.La porte chrétienne dans la ronde des trois portes de Louis Cyprien Rials, au Havre.
En regardant les quartiers construits dans le même style carmélitique que les immeubles du Havre, sous un voile discret de modestie bétonnière, mon regard de toubib transperce, se sent partout comme accueilli d’avance, par les guéguerres en fomentation des horreurs futures entre gens qui se côtoient en refusant méticuleusement de se fréquenter. Derrière le voile en béton des abstractions de l’ère post industrielle, et donc de l’ère des massacres et des génocides industriels, perce l’humilité de ceux qui ne se font aucune illusion sur l’âme macaque des hiérarchies humaines. La beauté baroque des façades du dix huitième ? Des quartiers néo classiques des débuts du vingtième ? C’était la forfanterie d’architectures qui glorifiaient leurs capacités aristocratiques et soldatesques à assumer le du crime qu’elles transportaient. Depuis l’arrogance des rois jusqu’à celle des tueurs dans les Camps, des profiteurs de guerre que décrit Leïb Rochman. Il les montre, croisant les survivants dans le sanatorium de Leysin.
A Boulogne le vingt Juillet comme au Havre le trois Août, dans la transparence des quartiers du même style où j’ai joué les passe-murailles médicaux pendant trente années.
Si j’étais une nonne ursuline, enfermée dans un couvent dont la sainte patronne et ses soi disant onze mille vierges seraient l’objet de mon labeur de cousette, en combien de temps réaliserais je le décor en broderie, le pallium altaris, acheté récemment par le musée Picard et qui m’aveuglait au premier jour de cette odyssée ?
Broderie des ursulines d’Amiens, La Charité.
Le vendrais-je aussi cher que le spectacle son et lumière ? A quelles élites, soucieuses de protéger leurs paradis, et contre quels désordres ?
Y passerais-je autant d’années que celles déjà passées par moi au pied d’une tour des années soixante dix, à prescrire des sirops et des pommades anti hémorroïdaires ? ( Les hémorroïdes sont elles une preuve d’un échec du projet divin ? )
Je serais une nonne occupée à rédiger des ordonnances depuis trente années, écrasé par la joie de recevoir les visages inoubliables de mes interlocuteurs, dans une insurpassable broderie. Mais je ne saurais quel chant élaborer, devant la nature surabondante de tout ce qui se renouvelle chaque jour. Je représenterais la Charité, pas en soie, mais en sécurité sociale, en Léon Blum, en Ambroise Croizat). Je concocterais, après le travail, comme une sorte de roman mystique, des noces fabuleuses dans la cathédrale d’Amiens où de Saint Omer, dans les églises de Cabourg ou de Fécamp, de Boulogne ou de Calais, que je ferais éclairer, comme chez moi, exclusivement aux bougies.
J’observerais en fredonnant le voile blafard de toutes les architectures qui ont tenté le parti du voile modeste et de l’autoflagellationdepuis les années cinquante.
Le Touquet.
En un cri stupéfait nous nous reconnaîtrions tous, à ces habits de mort imminente. Le premier jour j’aurais dû prêter attention au regard d’une fenêtre de la rue Cozette. N’est ce pas elle qui m’a donné l’ordre d’écrire vite très vite mon enquête métaphysique aux jours de l’été ?
Rue Cozette, (philanthrope), fenêtre en forme de Cri.Jean Yves Katz signant « Illibertés » à « La Méridienne » de Lodève.
UN CRI DU CIEL ET JE BOÎTAIS COMME LUCIEN ISRAËL LE JOUR DE MA THÈSE SUR LA SOUFFRANCE DES PSYCHOTIQUES QUAND IL ME DEMANDAIT POURQUOI JE N’Y PARLAIS QUE DES DOULEURS MENTALES ET PAS DE DOULEURS PHYSIQUES.
Jean Yves Katz, le onze mars, quand était déposée une petite pierre près de tes cendres, est-ce toi qui a écrit en te servant des nuages du soir au dessus de ton hameau préféré, vers Lodève ? Y avait, clairement écrit, OUI. Ça serait quand même poilant que la mort reste cette éternelle invigoration en nous-même inscrite à répondre au manque à vivre ? Et que Leïb Rochmann ne soit pas juste ivre de superstitions quand il donne le sentiment qu’il croit parler à ses aïeux morts ? Ma logorrhée ne donne-t-elle pas juste envie qu’un silence éternel lui succède ? Par contre le discours de Leïb Rochman permet d’asseoir dans la mémoire un de ces textes sacrés dont on craint d’atteindre la dernière page et dont je me promets, quand je suis contraint d’en interrompre la lecture, d’y retourner pour en savourer à nouveau les détails infiniment doux. Malgré l’infinie douleur qu’il y décrit.
Le ciel du onze mars au dessus de la maison de Jean-Yves Katz, à Olmet.
Le cri de Leïb Rochmann, comme jeté pour rien (en 1946, il y a eu de nouveau un pogrom en Pologne, dont il a été encore une des cibles, lui qui venait, improbablement, de survivre en se cachant pendant des années derrière une cloison fragile. Dans son carnet tenu au jour le jour il se décrit, tremblant comme une feuille, pendant toute la guerre, entendant la haine des juives et des juifs bavasser, à quelques mètres de lui et de ses deux camarades infortunées, de l’autre côté du faux mur, puis au dessus d’un faux-plancher, qui seuls les protégèrent – lire ce cri.
Lire et être abasourdi par le désir d’innocence de Leïb. Le vertigineux et impossible procès qu’il tente d’ériger sur plus d’une centaine de pages. Un procès qui se tient en effet dans la propre réalité et sans arrêt , sans discontinuer. Sans qu’une seule phrase de Leïb me paraisse être de trop. Ce procès, il se tient en moi depuis aussi loin que je me souvienne. Ma peau trop bronzée a fait ricaner mes petits camarades à l’école primaire. En d’autres temps ils auraient certainement été enchantés de m’envoyer me faire gazer. Plus tard, j’appris d’un ami fils de rabbin qu’on pouvait qualifier mon ex-sistence en me qualifiant, moi, de goy. Toujours peut ainsi surgir le petit quelque chose me fera de bâtardintouchable. Je ressens étonnamment une légitimité aussi fracassante que la lumière dans la cathédrale d’Amiens. C’est celle qui peut surgir juste parce qu’on penserait aux objets rituels, aux rituels de nos prédécesseurs, aux menhirs, aux vieilles automobiles, aux plumes de chapeaux anciens, ou bien en touchant une armoire, qu’on avait connue chez la grand-mère. Une dette d’objets antiques, qui font paradoxalement de nous des fomentateurs de futur. Cadres d’aïeux disparus. Quels morts, croisées à Saint Omer, le 18 Juillet, au lendemain de la découverte d’Amiens, viendront dans la nuit, et comment, dans mes ruminations oniriques ? Kaleb, entrevu au pied d’une orfèvrerie précieuse à Saint Omer en train de porter une énorme grappe avec son pote Josué pour dire à la tribu qu’ils ont trouvé enfin un pays accueillant ? Où coulent le lait et le miel ?
Le pied de croix de Saint Bertin, à Saint-Omer.
Leïb, comme je pense le comprendre en le lisant, s’est fâché, lui, avec Spinoza. Il lui reproche croire à la possibilité de parler au dehors de sa communauté. C’est évidemment ce qui m’a permis de le lire depuis mon dehors. Il m’a été beaucoup plus difficile d’accorder le moindre crédit à quelqu’un qui comme Rochman se dit fidèle à des rites. Jusqu’à ce qu’en le lisant je comprenne qu’ils sont là, un peu comme les monuments historiques dans l’urbanisme des sédentaires, pour remplacer l’impossible permanence du buisson ardent ou des temples, au fil des exils et des pogroms.
Rochman se mue en apologiste des Lois, qu’il trouvait piétinées dans le texte de Spinoza. Mais les polonais catholiques haïssaient certainement,pour ceux qui en avaient entendu parler, le discours spinozien, et auraient massacre avec la communauté de Lodz tous les Spinoza de la terre, Freud compris. Leïb Rochman se réjouit que Spinoza eût été banni de la tribu, chassé de la synagogue portugaise d’Amsterdam.
La réforme de l’entendement, à Amsterdam.
Car c’est pour de bon que la communauté juive polonaise, et aux Pays Bas on imagine que c’était guère mieux, a été assassinée, alors que c’est virtuellement que le ciment religieux qui transformait la société mienne en une forme de famille, a pris le tour évanescent, philologique et rationaliste-critique qu’on lui connaît. Ça explique qu’en traversant la nef des cathédrales on n’y croise plus que le regard un peu ennuyé des touristes et pas des colonnes de fervents en cilice.
Quand Leïb Rochmann décrit son désarroi, après la guerre, lorsqu’il retrouve les traditions juives polonaises chez un compatriote qui s’était réfugié en Suisse avant la Shoah – réfugié à Lausanne avec tout le linge et la vaisselle des rituels hébraïques – c’est pour ce que ça lui dit,réellement, de l’inefficacité des prières de tous ceux qui ont été assassinés. Là, à Lausanne, il voit fonctionner les objets d’un quotidien assassiné. Il se dit, songeant aux disparus des Camps : Toute la terre est leur tombe, dans toute son étendue. Et c’est ainsi qu’il doit en être. Après les Plaines, se dit-il, on n’avait plus le droit d’accompagner les morts, pas même jusqu’au portail de la maison. Il ne fallait même pas les regarder…
Quand je me saisis d’objets, moi qui depuis ma naissance n’ai connu de la guerre et des massacres, que celleux qui en revenaient depuis un lointain certes de plus en plus proche, si je peux regarder les couverts ou les verres que ma grand mère manipulait, je comprends alors ce que ressent Leïb. Mais je ne transporte pas comme lui les certitudes égyptiennes de la résurrection des morts. Ni l’épouvantable et impossible deuil. Ni la certitude que l’essentiel d’une vie ne soit que de propager la semence des disparus dans l’espoir de reconstituer l’aristocratie névrotique d’une tribu fantasmatique. Et pourtant je suis soudé par les mêmes terreurs enfantines insolubles, au rêve d’éternité. Le fantasme, pivot immuable du rapport de l’être à sa jouissance la plus gigantesque. Que ce fantasme soit celui d’une résurrection, je n’en doute pas une seconde, quand je contemple les représentations des brins d’ADN et que les mets en rapport avec le discours de Jacques Lacan sur le jouir et le se-reproduire. ADN plus solide que le chêne d’Allouville.
Portrait de la grand-mère Aymée Notté, et quelques siennes plumes et objets.
Ceux de ma famille qui me précédèrent seraient les premiers étonnés à savoir que je manipule leurs objets, fourchettes, armoires, tableautins, fauteuils, avec nostalgie et sensation d’une convocation joyeuse de leurs ombres. Ils n’auraient jamais atribué à telle chaise ou à tel plat une vertu de sacré tribal. La sensation d’appartenir à une non-tribu mondiale ne m’unit vraiment qu’à toutes les destinées de toutes sociétés confondues, aucune prière n’en est issue. Les voies de l’ADN sont impénétrables. Je flotte dans la nature imaginaire de tout sentiment d’une réalité, fut-elle familiale, fut-elle culturelle, comportât-elle des souvenirs mélomaniaques, picturaux, architecturaux voire canoniques.
Grilles du Carmel d’Abbeville.
Lorsque je marche à travers la nef d’Amiens je n’entends aucune prière, même si la foule des chrétiens d’Europe n’a pas été assassinée ni réduite en cendres. La philologie a mis une distance. Quand j’irai au carmel d’Abbeville, ce sera parce qu’il est vide et sert de musée. Vides les églises des cités de la liste que je dévidais au début de ce texte comme mon papa celle des petits prophètes. Et cependant essentielles, indispensables. Quoique le son et lumière recouvrant la façade de la cathédrale d’Amiens de tentatives géométriques cache plus la magnificence de la cathédrale qu’il ne la révèle, nul ne saurait en fait quoi en lire. De quelles innocences se nourrissait jadis son allure de reliquaire, on n’en sait plus fichier rien. Sa transformation vespérale en show n’est en rien pire que ne fut en son temps l’invention du Purgatoire. (Sa facture, d’ailleurs, ne doit pas atteindre et de loin, un millionième de la rentabilité d’uneséquelle de l’invention du Purgatoire, la vente des indulgences. Quand tout le bazar du son et lumière s’arrête, et alors que nous rentrons en marchant vers le grand palais du cirque d’Amiens, le temps se remet en route. Les ossements de héros cachés sous les dolmens claquèrent. Le corps tragique des momies marmonne et suinte des larmes acides. L’envie de durée des cathédrales en pierre tremble à l’idée de toutes les destructions commises dans la région par les Huguenots. Les ex-votos crient, les pierres tombales maugréent et se lamentent de la disparition de toute foi en les assomptions et des paradis. Dans ma gorge je sens l’envie d’un éternel retour chanter doucement jusqu’à ce que je m’endorme dans la maison de brique picarde… . Les amours enfantines, pour boîteuses qu’elles furent, d’enfantillages, n’en sont pas moins toujours présentes dans le vague à l’âme qui nous vient quand nous tombent toutes illusions. Et le visage des enfants, d’une telle noblesse, comme à l’envers et au rebours de l’idée des imperfections qui s’accusent avec l’âge (le bide, les grognements, ronfler…) me chuchote à l’oreille à la fois sa gigantesque légitimité. Comme si seuls les visages d’enfants pouvaient s’accorder à la puissance des menhirs, des temples, des implorations rituelles. Vers quelle oreille de géant légitimement prier que s’interrompe le cauchemar, celui qui désespère cette nuit même toutes celles et tous ceux qui découvrent l’assassinat de leurs aimées, de leurs aimés, dans les cités en guerre ?
Saint Erkembode, nef de la cathédrale de Saint Omer, grolles d’enfants.
A Saint Omer, une statue de saint propose des miracles, de guérison des pieds et j’allume une bougie pour le pied de mon ami Philoctète, (qui sera hospitalisé d’urgence le lendemain certainement pour châtier mes doutes et qui sera encore à l’hôpital dans sept mois) songeant que depuis l’apparition de nuages calligraphiés lors de l’hommage à Jean Yves Katz je n’ai moi même plus eu, pendant quatre mois, le sentiment de devoir faire opérer ma hanche. Mon soulagement, tout aussi dérisoire et absurde que le son et lumière épouvantable d’Amiens.
Jérôme Bosch et Kafka savaient que des êtres aussi superficiels que moi existeraient, pimpants comme nefs de cathédrales nordistes, blanches et parées pour on ne sait plus quelles noces de la fausseté féodale et de l’égoïsme des gueux. Leïb Rochman se doutait que les polonais d’après-guerre, enfants catholiquissimes des tribus égorgeuses ne se soucieraient pas plus de la signification athéistique de leurs crimes que d’une guigne. Mais que moi, en 1975, trente ans après, je traverserais les granges d’Auvergne où tellement de maquisards s’étaient terrés en tremblant, pour m’y rassasier de paysages et d’amours, qui l’aurait cru ? D’ailleurs je m’y précipiterais sans rien y pressentir des années de guerre qu’elles avaient connu, mes granges chéries. Qui aurait prédit que j’y vivrais la révélation amoureuse, la paix cent fois millénaire de l’exercice bucolique des amours dans le foin et des roulades orgasmiques ointes par l’atmosphère encore survivante des civilisations du blé et des meules.
Léon Strauss qui s’est planqué dans les granges d’Auvergne pour fuir la milice et les allemands.
Léon Strauss a vécu plus longtemps que Leïb, je peux encore aller bavarder avec lui ! Les granges, je pouvais à loisir y dormir et y chérir Celles qu’On Oublie Difficilement, dans les années soixante dix, quand existaient encore les petites bottes de foin où se blottir.
La mécanisation des moissons bat son plein fin Juillet 2025 autour des hortillonnages de Saint Omer, derrière les plages de Wissant, au dessus des falaises d’Yport. L’énormité des rouleaux de foin laissés à sécher, enrobés de plastique, ne promet qu’une orgie de micro plastiques cancérigènes et aucune noce amoureuse. Ce qui renforce l’impression du miracle, au terme de la liste prophétique des cités de cet été studieux passé à travailler la contemplation de l’inconnu : apparition d’une grange dont chaque détail est étudié pour y proposer une fête, et où le foin se trouve déballé, comme aux années soixante dix, en petites bottes parfaitement utilisables pour les sommeils les plus dionysiaques. J’observe incrédule ma liste. Manoir de la Vernelle, Fourmetot… Saint Fabien et Saint Stéphane y ont disposé leur Saint foin dans l’hangar des hangars, en une invitation parfaitement digne de toutes les représentations de l’amour croisées aux musées successifs, et propres aux roulades arrières même des momies les plus judicieusement ressuscitées de la mémoire…
Foins accueillants à Fourmetot, au petit manoir de la Vernelle.Le petit manoir de la Vernelle, entre les Hubert Robert de Rouen et les impressionnistes du Havre.
Aux campagnes des agricultures forcenées, un voile machinal a mécaniquement confisqué le visage du bucolique : les faucheurs se sont évanouis par la magie des moissonneuses-batteuses-lieuses.
Près de Serrières en Chautagne.
Un tracteur pachydermique abat le travail où chantaient (pour rassurer les urbains sur la pénibilité de l’existence certainement) deux cent paysannes et paysans. Les objets de cette culture sont éloignés, par le passé, aussi loin de nous que si nous étions des carmélites enfermées dans l’obscurité d’une flagellation permanente.
Le Caravage, flagellation, Musée de Rouen.
Cités mortes d’un passé que les agriculteurs ne regrettent pas puisqu’il leur éreintait le dos. Sainte Thérèse offrait le repli de ses sœurs sous le voile et la mortification mais disait « mon ami le Roi », l’immobilier détourne nos regards du visage des façades montées en série mais celui qui possède une tour à New York tutoie le pouvoir de remplacer toute contemplation par une consommation. Le monde en sa fraîcheur s’est évanoui.
A Boulogne heureusement elle était là, nue, la jeune femme de vingt ans momifiée puis retrouvée. Un mot trouvé près d’elle : Ounmoût. Attendant comme ma maison de granges et de fenaisons qu’un cri la rende à la vie. Ma demeure, ma nation, ma non-tribu, ma dépossession de rien, mon destin de sans abri dans un monde dont les petites villes se sont plus remplies par le chant des moissonneurs mais par le bruit des camions.
Hubert Robert incendie de Rome.Musée du Havre.
Les granges du Cantal ont perdu toute fonction, elles n’ont pas disparu, comme la maman de Leïb Rochmann, et restent leurs ruines. L’Égypte persiste aussi, reflet et source de ce que les lévites, anciens scribes égyptiens, en transportèrent d’usage. Elle a persisté aussi dans le corpus religieux et linguistique des coptes égyptiens, et pas seulement à travers leur énergique encouragement au surgissement d’un culte marial, plus isiaque que nature. Toutes ces renaissances nilotiques se sont répandues, et bien loin d’Abydos. L’empire même qui avait vaincu les pharaons propageait leur souvenir,devenu temple d’un christ aussi osiriaque que possible. Les campagnes du Nord rutilent de monuments qui tentent de remplacer le buisson ardent et fomentent une légitimation des terres environnantes, comme pour dire que l’Ici périmé tous les ailleurs. La Reine du ciel Isiaque et son fils se feraient garant, dans la tradition la plus égyptienne qui soit, des résurrections, même entre la baie de Somme et les rivages de Dunkerque, sauf pour les chats, qu’on ne ressuscite plus. Quelle décadence ! auraient ils déjà dit, sans attendre comme moi le procès d’un son et lumière vespéral.
Chateau de Boulogne, Canopes…
Dans le texte de Rochman sont mis en scène deux procès, celui d’Amsterdam et celui de la ville où fut mis au point le gaz Zyklon B. Il faudrait un temple adapté à la lecture de ces vertigineux procès. Peut être Saint Joseph du Havre conviendrait, monument de l’écriture du Désastre.
Saint Joseph du Havre . Un procès s’y tiendrait, joignant celui du Ulysses de Joyce et celui d’A pas aveugles de par le monde de Leïb Rochman.
Quelle partition y jouer ? Monteverdi, ses madrigaux du désespoir amoureux et ce serait pour l’amour du dieu introuvable de la justice ?
Ounmoût la prophétesse, second siècle, château de Boulogne. «les membres du tribunal siègent éternellement sur La Tribune. Éternels sont leurs squelettes. »(à pas aveugles de par le monde)
Leïb Rochmann écrit, lorsque quittant Lausanne il arrive à Amsterdam : «Vous, rabbins inflexibles du tribunalrabbinique, c’est vous qui aviez raison et non pas le jeune renégat Baruch ben Michael Spinoza. Vous connaissiez mieux le monde qui vous entourait. Lui, il lui faisait trop confiance. Seul, sans vous, il a cherché à se sauver, à s’y fondre.
Monstres trop réellement expérimentés par Leïb Rochman.
Le monde qui a été arraché alors qu’à six ans je le pensais éternel, le monde autour du village de Seyssel en Savoie, loin au dessus du lac, n’était pas le même que la Pologne de Rochman, il fourmillait de résistants à l’horreur, dont mon grand-père. Les faucheurs paysans n’y étaient pas comme les polonais pleins de haine dont Leïbl a été contraint d’écouter la haine. Mon grand-père réfugié dans sa ferme savoyarde dès 1940 respectait au contraire cette fameuse judéïté dont les paysans polonais, au même moment, ne savaient rien d’autre que la féroce jalousie qu’elle leur inspirait. Pendant toutes les longues années où mon grand-père Le Pinxe circulait heureux à Serrières, il avait fallu à Leïb et à sa femme trouver un voleur, merveilleusement traître aux morales convenues du village polonais, et que ce félon magnifique puisse le cacher, avec sa jeune femme, derrière un mince faux mur. Déjà le père de Rochmann, à Minsk, comme celui de Kafka à Prague, avait vu ce que la détestation pouvait y être à l’endroit du juif.
Dom Baudouin, par Jean 2 Restout, Musée de Rouen.
Moi je l’ai expérimentée tout petit, quand elle était encore instillée dans les neurones, comme certainement aujourd’hui la haine de l’éveil des wokes est instillée dans des millions de cerveaux. Comme une liste interminable autant de groupes se haïssant que de petits prophètes. A la grande joie des théoriciens du libéralisme, qui comme mon papa estiment que, l’homme étant foncièrement mauvais, seule la satisfaction d’appétits d’une rendus abstraits par le pognon puisse établir une paix générale. Les petits prophètes n’attendaient-ils que ce Messie-là dans l’ultime morceau de mémoire paternelle, qui mettrait fin grâce à La Bourse aux jalousies les plus cannibales ? Sans voir ou en feignant de ne pas voir que tout à l’opposé de leurs protestations pacifistes de militaires et de boursicoteurs, leurs appétits ainsi adoubés poursuivaient en l’accélérant la transformation du voisinage de chaque nation et chaque tribu en un bal vociférant d’horreurs. Ce bal se dansait autour de moi enfant, et s’accélère encore pendant que je découvre, nef après nef, les foules aussi désœuvrées que moi dans des trésors gothiques vides de toute mélopée. Je ne sais pourquoi ça me surprend autant que Leïb Rochman quand, dans l’immédiat après guerre, il voyait se dilater, indifférente, la vie. Peut-être parce que la guerre est revenue en Europe. Leïb, presqu’immédiatement après l’horreur absolue, façonne alors la mise en scène des immenses procès intérieurs, il part à la chasse au crime. Son écriture serrée traque, au milieu de l’atmosphère incompréhensiblement joyeuse de l’après-guerre, quels gestes auraient pu être taxé de crimes, déjà dans les siècles ayant précédé la destruction totale du monde des siens.
A Wissant, en terrasse, je voyais bien que la simple rencontre des flamands et des francophones véhicule une tranquille haine linguistique illégitimant les mots de l’autre. Que dire alors du ressort tragique toujours prêt à exploser et à tenter de décapiter au nom de la légitimité langagière, tous les candidats au massacre ? Parler russe en Ukraine, ivrith a Gaza, canadien à Washington, chinois au Tibet… Lalangue, trouvait en un seul mot Lacan, pour dire comme elle structure l’inconscient – lalangue vaporisée dans les neurones assoiffés de mots pendant que les adultes s’occupaient de mon petit corps affamé de bouffe et incontinent, puant au risque d’attirer l’opprobre. Lalangue tribalisante, qui m’expose maintenant juste au risque de la paresse. Les traducteurs automatiques, s’ils viennent à nous détacher de tout apprentissage de la langue autre, nous interdiront d’appréhender les formidables richesses d’énonciation du monde. Leïb Rochman écrit en yiddish c’est à dire dans une langue on ne peut plus proche de celle que parlaient entre eux mes grands parents alsaciens. Et malgré cette proximité, les mots que les alsaciens échangeaient pour se séparer, jude et goyim , n’avaient pas valeur intellective.
L’avionique Fontana , Vénus et l’amour. Vertigineuse légitimité aux murs du musée de Rouen.
Le monde des granges ou mon grand père est parti se cacher en 1940 est celui où se cachaient les résistants. Le monde des granges et le village où se cache Leïbl est bien différent, peut être parce que les prêtres polonais n’avaient pas suffisamment d’intellection, n’avaient ni lu Spinoza ni compris quelle aubaine il offrait au monde mystique, de partager l’éblouissante et partageuse légitimité de « la Cause en soi ».
Celle que propose Georges Federmann mon confrère, en disant qu’il n’est pas d’humaine ni d’humain illégaux. Georges Federmann, psychiatre à Strasbourg, faisant de cette ville une Jerusalem céleste, comme le procès de Bloom dans Ulysses lui promet soudain, lorsqu’il tourne à son avantage, l’édification d’une Bloomsalem : Georges Federmann, déjà lors de nos études synchrones, isolait point par point les éléments du procès de l’insoutenable, précisait le rôle du Professeur Hirth, maître de ceux qui étaient encore nos maîtres, permettait grâce au scalpel de son attention, une forme de libération des poids du silence. En allégeant chacun il permettait qu’on se retrouve comme dans le ciel, à l’image du lointain clocher de sa cathédrale, le Minchtertzépffel.(je prononce mal, suis illégitime en alsacien).
Or le procès qu’organise Leïbl Rochmann dans la deuxième partie de son texte comporte une tentative de définition des actes criminels et des individus (à peu près tous) qui se trouveraient sous le coup de la Loi, mais il invente aussi une convocation de tous les livres. C’est un moment formidable, aussi grave que drôlatique, aussi essentiel que pittoresque, aussi général et encyclopédique, que minutieux, particulier, et d’un intimisme allant jusqu’au sensuel. Lalangue de la Torah surgit, l’écriture propre aux lévites, comme un héros au milieu des livres se bousculant aux bancs de ce procès qui n’est pas baroque ni comique parce que mû par l’horreur absolue dont l’auteur a été témoin et dont il a été, pendant plusieurs interminables années, sans cesse à deux doigts d’être une victime de plus. Je suis sûr qu’il n’a pas lu réellement le procès de Bloom dans Ulysses. Lire réellement, sans faire le reproche à Joyce d’être un alcoolique qui rit tout seul en écrivant. Lire en réalisant quelle tragédie de l’intuition lui fait fuit les siens si jeune, et jeter à leur visage un homonyme de Blum pour leur dire la violence théologique des vérités affrontées au nom des certitudes permises par les pouvoirs de chaque monde. Lire Kafka et Joyce comme ceux qui savaient déjà.
La même abomination banale dont témoignent tous ceux qui fuient leurs pays malgré tout le temps qu’ils y perdent, malgré l’illégitimité qu’ils rencontrent en arrivant dans des lieux qu’ils ne pouvaient pas plus soupçonner que je n’aurais pu imaginer, moi, qu’aux villes de ma transhumance estivale, une promenade vers la dune de Slack me ferait croiser un bateau pneumatique de passeur, tailladé au couteau par la gendarmerie et laissé, entre quelques buissons, derrière les dunes de la plage. Fantôme d’une fuite pour les falaises de Shakespeare qu’on voit, là-bas, une fuite devant les injustices toujours aussi atroces que celles dont le roi Lear et ses fidèles endurent pour toujours dans la mémoire tragique, et comme si ces falaises étaient à jamais une estrade du désespoir.
Georges Yoram Federmann.
Georges a le même humour que Joyce. Il pourrait comme lui évoquer le rêve de Bloom, qui lui vient dans les moments précisément de son « procès » et de combien de « procès » est on l’objet lorsqu’on ose, comme Georges ou comme Joyce, afficher une opinion établie par une mémoire des faits : On ressusciterait la légitimité de chacun. Bloom aurait sa Bloomsalem construite en cristal dans un monde qui s’inclinerait enfin devant la vérité infinie des justes. (BLOOM : Mes bien-aimés sujets, une ère nouvelle va luire. Moi, Bloom, je vous le dis en vérité, l’heure est maintenant proche. Voire, parole de Bloom, nous entrerons avant qu’il soit longtemps dans la cité dorée qui doit voir le jour, dans la nouvelle Bloomusalem, dans la Nova Hibernia de l’avenir .(Trente-deux artisans porteurs de rosettes et qui viennent de tous les comtés d’Irlande bâtissent, sous la direction de DerAn le constructeur, la nouvelle Bloomusalem. C’est un colossal édifiçe au toit de cristal, qui affecte la forme d’un gigantesque rognon de porc et contient quarante mille pièces. A mesure qu’il s’étend on démolit quantité d’immeubles et de monuments. Les divers services de l’Etat sont momentanément transférés dans les dépôts du chemin de fer. Nombre de maisons sont rasées au niveau du sol. Les Habitants sont logés dans des tonneaux et des caisses d’emballage, tous marqués des intitulés rouges : L.B.. Des miséreux tombent d’une échelle. Une partie des remparts de Dublin, surchargés de fidèles amateurs de spectacles, s’écroule.)Ounnoût, la prophétesse, Château de Boulogne, et une jeune fille figée en premier plan. (Soudain, en voyant Bloom évoquer le gigantesque rognon de porc me revient l’air ahuri du boucher de Strasbourg qui ne comprenait pas pourquoi le Théâtre National de Strasbourg lui commandait un foie de porc entier chaque jour de la représentation du spectacle Seppuku, hommage à Mishima, d’Angelica Liddel. Autre procès, autres folies)
L’envie joyeuse de professer la légitimité de tous, au nom des pairs et pas du père , fait passer la cacophonie du son et lumière cathédralin d’Amiens au rang qui est véritablement le sien, d’incident mineur. N’importe qui, n’importe quoi.
Les habitants ne manifestent pas : je suis, moi, dans l’erreur. Si j’avais traversé la nef de la cathédrale en Juin, plus tranquille, quel frisson m’aurait saisi jusqu’à peut-être m’en faire claquer des dents ?
Comme est, pour Leïbl, Spinoza dans l’erreur. Et comme, dans le procès fictif qu’il imagine dans son texte, tout le monde se retrouve pris dans le jugement, après l’horreur dont Leïb a été témoin et dont il a failli être un des anonymes cadavres de plus. Tout n’a plus qu’une tête de procès et pourtant, tout le monde s’en fout.
Calais, la plage.
Ce qui est sûr, c’est qu’Hitler aurait préféré que, comme tous les autres, le nom de Leïbl Rochmann disparaisse. L’ogre traîne dans tous les pays du monde. Mot compris de tous. Souvenir du papa, quand il est regardé par le bébé au sein. Le minot mange la mère, comment ne présenterait pas, dans le regard aimant du père, une envie de le manger lui ? La certitude qu’il y a des ogres donne aux foules inquiètes et surtout aux hommes, un visage revêche. Dans les temps de guerre elles prennent même un air carrément maussade, que je croise de plus en plus souvent. On dirait des centaines, des milliers, des millions de petits moïses en train de maugréer parce que personne fait comme papa demandait qu’on fit. Pourquoi est-ce par périodes que les gens donnent la vague impression d’être hantés par le souvenir des crocs d’un Père ? Quand les Rita Mitsouko chantent leur mécontentement face au visage des gens , pourquoi font ielles rire et s’esclaffer leur public ? (Ils sont pas beaux ils sont glauques, toute la journée il faut qu’y s’vautrent.) Catherine Ringer, dans cette chanson, ne parlent elles pas de tous ces gens qui attendent de mettre le plus méchant possible à la tête de leurs méchancetés infantiles conjuguées en l’énorme soufflé sadique de juste avant les carnages ?
Quand le Bloom de James Joyce se retrouve entouré de reproches , et c’est écrit dans des temps de guerre, au moment où il s’apprêtait à écouter l’appel des maquerelles de Dublin, il réveille tout ce tribunal qui ronge les foules en quête de vie et de survie : le fantôme du père, de la mère, de la femme, de toutes les femmes que Jouce où le citoyen des temps troubles pense avoir ou pas importunées, sa vie durant. Au procès de Joyce se dressent aussi les autorités judiciaires, militaires, royales, de petite moralité et de grande respectabilité – mais quel bonheur parce que la lecture de ce procès-là n’est déclenche qu’une hilarité impayable ?
Juste avant de casser la croûte, hier soir, et avant d’avoir constaté une autre profération architecturale pour moi blasphématoire, celle qui transforme le front de mer de Calais en ligne Maginot immobilière, il a fallu entendre, de la bouche d’un passant catholique et volubile du cru : «Qui va au paradis ? Allez savoir, peut-être Hitler y est ?», jetant sur la soirée l’empreinte fécale d’une paranoïa de comptoir.
Cette cacophonies d’illégitimités, on sent bien qu’elle pue du rêve sadique d’un bon vieux massacre. En entendant le gars du B and B qui prononçait ces mots, je replongeais immédiatement dans la description, par Leïb Rochmann, du pire procès qu’intérieurement il ait peut-être vécu, quand il s’est reproché d’être survivant. Il a laissé s’allonger aussi vertigineusement que son génial prédécesseur ivrogne Joyce, une liste méticuleuse dans un tribunal, imaginairement placé à Amsterdam. Ne me jugez pas ! dis-je dans un gémissement, vous n’avez pas connu la fin. Vous n’êtes pas restés les derniers, vous n’êtes pas restés seuls.Ils se taisaient. Je gémis : -Je n’en peux plus.
A Calais, quelques bourgeois immortalisés par un des leurs, tournant le dos au front de mer qu’ils ont vendu au voile de la promotion immobilière, éloignant toute vanité du corps de leur ville comme des carmélites se mortifiant la chair.
La façade de la cathédrale d’Amiens remuait en moi quel doute induit jusque dans mes contentements quotidiens les plus placides et gourmands, la mortalité. Je le vois bien, des premiers menhirs jusqu’à la légitimité de l’ordre esthétique des églises pointues, l’art roman puis gothique disent une confiance plutôt en la durée du roc qu’en celle des maisons à pans de bois qui cernaient leurs chantiers ! Mon regard glisse, comme mon froc tomberait, depuis le fronton des cathédrales aux lignes d’immeubles de rapport qui bétonnent les côtes, accumulés juste derrière les plages. Comme un rire gras et laid de milliardaire certain, au plus profond du lard de sa pensée désespérée mais satisfaite, que l’innocence est mensonge.
Les immeubles-blockhaus des côtes francaises disent une confiance des masses, mais en une solidité autre que la pierre. Elles se réjouissent que des architectures sans valeur, donc pas trop chères leur permettent les solides plaisirs d’un week-end ou d’un été. Et quel apologue serait assez fou pour nier la grandeur de buller à la plage, sous la nef inimitable par aucune cathédrale, du ciel soi-même ?
Une plage convaincante au musée des Beaux Arts de Rouen ? La chute de Phaëton, par Mignon, vers 1540.
Là où est l’horreur absolue, installer une cité balnéaire. Est-ce cette inversion dont me prévenait le son et lumière projeté sur la façade d’Amiens ?
Pas loin de Saint Valéry sur Somme.
A Calais la pharmacienne était plus belle qu’aucun des portraits du musée d’Amiens – et oraculaire aussi puissamment que la jeune allemande au sourire archangélique entrevu à Amiens. Avant de m’indiquer la direction de la mer, elle m’a dit n’y aller jamais. Savait elle le choc que j’allais ressentir en retrouvant, si loin des lignes maginot et des côtes d’usure qui s’étendent en Provence, les mêmes banalités blafardes opposées au miracle de l’horizon maritime ?
Madeleine repentie, Simon Vouet, Musée Picard d’Amiens.
Comme elle avait raison la pharmacienne de Calais : le front de mer de Calais a été vendu au carmel bétonnier : au moins peut on encore, au delà du carnage, y voir l’horizon maritime… Quelques jours après je découvre l’ultime mortification : l’horizon maritime de Fécamp sert de socle à une industrie éolienne de fabrication d’électricité, aussi vertueuse certes, que possible. Au moins cela ne gene-t-il que le cliché rebattu du coucher de soleil, lorsque les éoliennes se mettent toutes à clingnoter synchrones comme un film de Jacques Tati. Et puis je ne suis qu’un cliché de spleen.Fécamp. Calvaire, crucifix, procession et, diraient les Québécois : tabernacle ! Hostie ! Malediction !
En face des instruments qui bradent les symboles de l’infini je me suis allongé. J’ai repris ma lecture du procès de Bloom, m’étonnant encore une fois que James Joyce ait pu mourir (est-ce vraiment vrai ? A vérifier ) à cause du nom et de la religion de son Ulysse, de son Bloom, au moment où il essayent de fuit la françe occupée por la Suisse, au moment où un Blum qu’il n’aurait pas imaginé était détenu a Buchenwald par le même procès que Kafka avait halluciné, au même moment où, derrière une fragile cloison, Leïb Rochman entendait les propos haineux et pitoyables des pogromistes encouragés par les nazis, en Pologne, au moment même où mon père, aux plages marocaines, observait des bikinis et alors que Roland Barthes luttait contre la maladie dans un de ces sanatoriums qu’occuperait Leïb après le massacre , et qui, démantelés, font aujourd’hui le délire des urbex et la joie d’une brasserie inouïe (La Zouaffe) a Bergesserin près de l’autre pôle incroyable de la monotone angoisse existentielle de Cluny.
Bergesserin.Un en lieu des millions.
Imaginez juste un instant mon père tout vieux, ne se souvenant absolument de rien ni de qui nous étions ni d’où il était et si on lui chuchotait « Osée, Nahum ?» ou même « Les petits prophètes ?», hop il bombardait en staccato et sans respirer entre Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habakuk, Sophonie, Aggée, Zacharie et Malachie (à la fin il faisait « fouuh»)
Ma mère quant à elle avait une expression pour désigner l’agitation inutile d’un personnage sans valeur elle disait comme un pet sur une toile cirée.
Et au terme de la glose que j’ose
en décembre amendant le texte de l’Aout
me demandant pourquoi
mon amie Nicole Schwab Bonaventure
disait « il écrit pour se soigner ».
Que deviendrai je lorsque
exilé du travail
je ne pourrai plus accabler mes patients
de mes singeries
et peut être ne trouverai je plus de plaisir,
a aligner ces lignes dans le miroir de la tablette.
… « si nous ne nous faisions pas l’illusion de refaire les mêmes expériences existentielles que nos pères, nous serions pris par une intolérable angoisse, nous perdrions le sens de nous mêmes, l’idée de nous même, et notre désorientation serait absolue. D’autant plus que le mystère de l’histoire des pères (s’identifie) avec le mystère de l’histoire des fils » ( Petrole Pasolini, note 67, le charme du fascisme)…
Odéon, 13 Décembre 2025.
Après 36 années passées à pratiquer une forme d’onirocritique pour quelques centaines de patients, se confirme en moi au contraire (ou partiellement au contraire) que les filles et les fils, dans la lente identification en quoil se tissent nos imaginaires vis à vis des géantes et des geants qui protègent nos première années de naines et de nains, ne sont pas dans la répétition absolue. Que si, au lieu d’être installé depuis 36 ans au pied de ma tour édifiée lors des années pétrolières quand Pasolini était vivant et Creuzevault pas encore né, je travaillais depuis mettons ne serait-ce que cent mille ans, j’aurais observé avec stupéfaction la lente édification des mutations dans ces représentations imaginaires de la réalité qui se fomentent en nous, et qui se reflètent majestueusement dans l’architecture des rêves. Avec notre avantage sur les mammifères, qui est de pouvoir, grâce a lalangue, de les narrer, par bribes, par après. Et ainsi aurais je peut être une petite idée de vers quoi tout ça tend (pas le pantalon quoique dans la pièce de Creuzevault comme dans le texte de Pasolini, ce soit très relaxant de sentir à quel point l’encombrement du cornichon viril est un problème vivement partagé)
Colette Soler, mon maître depuis si longtemps sans qu’elle puisse savoir combien de lectrices et de lecteurs ont pu faire fruit et fond de ses études, pointe les trois facteurs constitutifs de cette «dette familiale» qui fomente en nous le ou les désirs . Naines et nains, nous avons été tatoués mentalement au fil des années où progressivement nous apprenions la continence, la lalangue, l’identification génitale, par trois grandes strates des manques de la génération précédente : « manque-à-jouir», «manque-à-savoir», «manque-à-vivre».
Et certes, chaque génération, répondant à la précédente, a reproduit une réaction à ses manques-à-jouir qui pourrait bien, grosso merdo, avoir assez peu évolué depuis trois cent mille ans d’homo sapiens, passés aux huit milliards que nous voilà devenus… quoiqu’on puisse imaginer quand même de petits progrès , liés ne serait-ce qu’aux conforts, précisément énoncés comme caractéristiques de la fin du prolétariat par Paso (c’est parce qu’il était trop bourgeois pour observer l’explosion du prolétariat aux confins de l’empire, peut être ? ) . En tous cas la mise à l’abri d’une fraction de l’humanité, loin des cavernes, des igloos et des cabanes, dans le confort matelassé des bons lits, à peut-être un peu fait évoluer le manque-à-jouir des parents.
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Pas forcément dans le sens qu’on croit. Les anthropologues et les ethnologues débattent.
Sauf que le «manque-à-savoir» a été l’objet d’une évolution, certes et effectivement l’amplification de nos connaissances nous désoriente paradoxalement, mais voilà, on voit bien que nous tentons de faire « avec », ce progrès dévastateur. Goethe, dans son Faust, dévoile à quel point l’humain le plus savant peut-être, (comme dans « Pétrole » ) jouet d’un Mal diabolique. Le « manque-à-vivre », le troisième de ces traits de manque de la génération précédente qui tatouent l’imaginaire des enfants, ce manque-là, lui aussi, n’est plus de la même matière depuis trois cent mille ans, on meurt quand même un brin moins, un poil plus tard, et l’hypnose des masses parvient même parfois à leur faire oublier qu’elles vont à la mort, histoire qu’elles bossent sans faire chier leurs employeurs de plus en plus persuasifs, robotisation de la pensée aidant…
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Bon, génération après génération, persistent des convulsions de plus en plus dimensionnées, par l’effet même de nos développement démographiques, et toujours fondées, rythmées par des ouragans de pulsions sadiques (Shoah, Rwanda, Kampuchéa, et je n’ose prononcer les horreurs en pleine émulsion) qui caractérisent les surgissements fascistes – et clairement, collectivement suicidaires – des époques de massacre, de génocide, de haines. Malgré, où au travers, de ces désignations génocides et multidunairement masochistes (un drapeau noir comme le deuil et rouge comme le sang n’annonçait-il pas un désir d’autodestruction de l’Allemagne ?), on dirait l’espèce humaine lancée, par la progression de ses manques, comme une pierre à fronde dans l’immensité des temps et des espaces. Si j’entendais comment rêvaient les sapiens il y a deux cent mille ans, bien entendu j’y retrouverais à chacun une cathédrale d’imaginaire, à chaque fois différente, infiniment diverse, méconnaissable et reconnaissable, et toutes porteuses certainement de manques-à-savoir abyssaux, relativement aux nôtres de cet aujourd’hui dont toute vraie re-présentation, fut-elle scénique, avoue tragique.
Même si nos savoirs ne sont, au regard de l’infini Réel, que des miettes de comédie, nous laissant chacun seul avec son rire, son jouir et la seule appropriation de sa propre mort, éminemment fuyarde et se refusant à tout contact tout en étant spécifiquement la mienne, jamais rencontrable par le vivant. Aveu donjuanesque. Possession des vapeurs hilarantes d’un marais aux feux-follets dantesques, possession du néant qui m’égale au tout, dans le moment d’être possédé•e.
Jugement dernier, Bosch.
Une des preuve que le savoir, quant au Réel est en miettes, c’est la notion de l’infini. Quand, dans Pétrole, se crient les mots de Pasolini, allant se soumettre aux prostitués pour, maltraité, jouir du sentiment de l’infini par possession, on peut le créditer d’avoir beaucoup joui. Son Aveu de cette mort, me renvoie aux aveux qui ont mené Pierre Seel en camp, pour n’avoir pas caché son homosexualité lors de la montée des fascismes en Alsace. Cet aveu mis en abyme pour rester vrai devant l’appareil du massacre. Foucault dit à quel point le désir d’une vie vraie, et donc avouable, travaille la société romaine d’abord, puis chrétienne – et Pasolini paraît bien vouloir hurler l’aveu pour continuer de se sentir vrai, en face des mensonges, ceux des assassins, ceux des escrocs. Refusant l’escroquerie, il nous convoquait tous la nuit dernière (et je me demande comment c’est passée la représentation de ce dimanche après-midi, du coup,) à une sorte de Jugement dernier, lui qui vécut jusqu’à son assassinat, chez sa maman, ne laissant nulle place, ainsi, à l’amour depuis le départ et le mariage de son giton en tous cas Ninetto Davoli.
En entendant crier qu’être possédé c’est atteindre à l’infini j’étais assis au premier balcon, un peu gêné par les balustrades pour voir la scène à Cour, et entre moi et les balustrades se tenaient, immenses, quatre femmes, qui sont au vrai ma famille, et fréquentent chacune un âge divers dont seule celui de la dernière est avouable selon les codes bourgeois puisque la petite fille a seize ans. Que se disaient elles de l’encombrement des cornichons évoqué par Pasolini ?
Le 26 novembre 2012 est le jour où plein de gens sont nés et morts, et Cary par exemple qui fut pivot, Atlas, à une des rares institutions de la tentative de décentralisation française, vers les bords du Rhin, une télévision franco allemande qu’il appelait Artaepfell-pomme de terre et qu’il disait occuppée par les doryphores comme il disait nos âmes celles de crevures, brandissant son poing rigolard vers les escaliers menant aux étages des gros salaires.
En criant laissez passer les gros salaires.
Il parlait plus souvent de Deleuze que de Derrida mais il aurait adoré les écrits de Derrida, sur la nature de survie qu’est notre ex-sistence en sa différance.
Et pour nous aider à vivre ensemble, nous les crevures, il réparait de chacun la voiture sur un pont, déposé derrière sa ferme à moins de dix minutes à vélo du siège d’Arte.
Sa femme a retrouvé presque tous les sous qu’on lui avait filé, malgré ses protestations, après sa mort, dans une sorte de truc creux. Heureusement que le fils lui avait signalé. Ensuite elle est morte aussi. Les deux cyprès que Cary avait plantés tout petits sont maintenant gigantesques, ils font tache d’encre dans les champs derrière chez lui, ces champs que connut Wim Wenders au tournage des ailes du désir, derrière l’enclos occuppé depuis quelques mois par le dernier cheval de Strasbourg, celui que « le gitan ». Fait paître l’herbe sacrée de Cary depuis sa mort. Ce gitan qui parfois surgit en ville, à cru sur le cheval, qu’est-ce qu’il me dit et pourquoi ses sabots battent-ils la chamade en chœur partagé, tous nos visages happés par ce triomphe d’un césar solitaire et vainqueur sans tueries du Rhin, de la Germanie, de nos exils bétonniers ?
Ultime véhicule premier. Ce cheval que je vois à chaque fois apparaître en ville auréolé d’une gloire ancienne.
Comme un livre viendrait héberger mes confuses paroles, livre -stèle qui irait confondre, dans deux mille ans, ceux qui ne se douteraient pas qu’en pleine explosion de la financiarisation des relations humaines, il y a eu une âme aux ateliers de la télé Arte.
Et qu’il était d’une gentillesse confondante, accueillant chaque panne de voiture en se jetant avec ses outils et ses mains dans le cambouis en même temps qu’il nous offrait, au lieu de l’ambiance duraille des garages officiels et de leurs employés surexploités parfois, le panorama d’un champ, de prairies, de lisières qui au loin sinuent autour d’une rivière et de ses héronnières, roselières d’où s’enfuient parfois chevreuils et sangliers, renards et blaireaux.
Des vrais blaireaux, pas ceux qui secrètement se traitent les uns les autres avec défiance et mépris, dans tous les bureaux de toutes les institutions du monde… Inimaginable cette folie d’une ruralité authentique et vraiment généreuse, à quelques pas des citadins et du bruit de voitures indifférentes.
Pour un peu on aurait imaginé là que survienne , non pas le seul et dernier des derniers cavaliers urbains, mais de toutes les bonnes odeurs de crottin et des vieux cuirs des calèches jadis entreposées aux Haras de Strasbourg et où j’adorais jouer gamin.
Dans la cave de Cary, la nuit où il a disparu, j’ai trouvé les photos anciennes de sa famille et j’ai compris, en réalisant soudain qu’il portait inconsciemment le haut de forme de son paternel Karl Feix, pourquoi et comment il arrivait à parler en souriant aux huiles les plus hautes du politique ou aux stars les plus icôniques, si ielles passaient trop près des studios.
J’y ai trouvé la Tchéquie de la maman qu’il nous avait toujours caché, j’ai trouvé les photos du méphitique Koukou qui l’avait élevé et qui avait su pendant la première guerre mondiale et entre les deux guerres, fréquenter en smoking et monocle théâtres et concert, j’ai vu le piano de la petite maison que sa mère Charlotte Burkerhova habitait là bas, à Gablonz.
J’ai compris lentement combien son geste, de réparer nos caisses roulantes sans jamais rien demander, était le contraire de ce qui fait la sinistre tristesse régnant dans l’Entrepris broyeuse d’âme qui entretient le vertige de la concentration du pouvoir par quelques blaireaux, chaque année de plus en plus colossalement dangereux.
C’est quelques années après la disparition de Cary, que Lady V. , qui elle aussi travaille à Artaepffel-pomme de terre, m’a convoqué au fond à la réitération du même culte. Un culte du cadeau et de la réparation des véhicules. Mais ceux du pied. Le pied !
Car je m’étais depuis longtemps déjà, converti comme tout le monde, aux godasses en toile ou vaguement de sport, celles qui sont devenues la règle en même temps que la norme.
Elle, Lady V. , silencieusement et en ses heures, rares, de paix, en sa demeure peuplée entre autres par quelques hérissons, repêchait la splendeur, non pas des vieilles Mercedes, mais des véhicules du pied, le vieux cuir des plus élégantes godasses, et quel pied pour ceux qu’elle chérit !
Comme c’est le pied chaque matin de les brosser avant de les enfiler, reprenant la perte du Temps de la course et la rendant au temps de la douceur.
Ainsi, de la Mercedes à la gratuité des chaussures d’un luxe oublié, la stèle à nos survies s’édifie-t-elle.
Quel bonheur d’écouter, en les faisant briller, Derrida parler de la nature de survie de notre être, et opposer ainsi aux Camps la solidarité qui me manquait, l’autre jour, lorsque dans le regard de Simone, cette dame qui se souvient de son arrivée à Auschwitz, quand elle n’avait que quinze ans, je regrettais de ne pas pouvoir mettre, à la place de mon identité, celle d’une ou l’autre des copines et de l’amitié qu’elle avait pu établir dans les Camps, dans Les Plaines. Mais, évidemment elles se sont évanouies dans le passé, comme Cary quand je marche encore et encore aux champs, derrière les deux cyprès immenses marquant la place d’une survie, d’une palpitation.
Comme les chaussure de mes pieds ou comme lorsque, dorénavant, lorsque je verrai le gitan passer avec le dernier cheval de la ville et que je saurai qu’il vient de la cour de Cary. Survivre.
Ne surtout pas devenir un objet commercial est une règle absolue d’authenticité . Parvenir à ne pas devenir un billet de banque, un placement, c’est à dire le contraire d’une émotion.
Quand on parle de noblesse ou de vertu, il faut bien évidemment bannir toute richesse. La démonstration de cette certitude expérimentale est disponible partout où on voudra la chercher.
Un grand peintre dont les tableaux sont transformés en billets de banque, c’est comme un bon plat qui serait plastifié pour faire la retape dans une vitrine – mais qui n’aurait plus sa valeur d’aliment.
Évidemment le refuge dans les coffre-forts des collectionneurs et le refuge des musées ne nuit pas à la survie des œuvres. Mais elle englue, du vivant de l’artiste, la création dans un ensemble de valorisations qui sont troublantes et principalement boursières. On n’y voit plus rien.
Sous le règne de l’art sacré, encore, on peut imaginer qu’une conscience était tapie au secret des impératifs mystiques (ou aux injonctions des clergés donneurs d’ordre), tirant la statuaire vers une forme de hauteur. Mais c’est paradoxalement, quand on voit les grotesques et les pantomimes lubriques cachées aux chapiteaux des plus belles églises romanes, que l’invraisemblable mélange, postillonné bouffon jusque dans nos cortex, est encore plus exigeant, que les mystères les plus abstraits des mécanismes du mouvement vers les attributs purifiés du sublime, du très-haut séparé du très-vil , de la cause en soi privée du foot télévisé, ou de tout ce qu’on aura voulu pressentir de dieu en se détournant de nos précieuses banalités. Absolutely avoiding becoming a commodity is a fundamental rule of authenticity. Managing to avoid becoming a banknote, an investment, the very antithesis of emotion.
When we speak of nobility or virtue, we must, of course, banish all wealth. The proof of this empirical certainty is readily available wherever one seeks it.
A great painter whose paintings are transformed into banknotes is like a fine dish that is plastic-wrapped to attract attention in a shop window—but which has lost its nutritional value.
Obviously, the refuge in collectors’ vaults and museums doesn’t harm the survival of the works. But it mires, during the artist’s lifetime, the creative process in a set of valuations that are troubling and primarily driven by the stock market. We lose sight of the true essence.Under the reign of sacred art, one can still imagine a consciousness hidden within the secrets of mystical imperatives, drawing statuary toward a form of elevation.Under the reign of sacred art, one can still imagine that a consciousness lay hidden within the secret of mystical imperatives (or the injunctions of the commissioning clergy), drawing statuary towards a form of elevation. But paradoxically, when we see the grotesques and lewd pantomimes concealed in the capitals of the most beautiful Romanesque churches, the improbable mixture, spattered with buffoonery even into our cortex, is even more demanding than the most abstract mysteries of the mechanisms of movement towards the purified attributes of the sublime, of the most high separated from the most base, of the Cause In Itself devoid of televised football, or of all that we might have wished to sense of God by turning away from our precious banalities.
Mais une fois l’art asservi directement aux valeurs des collections, fussent elles des musées les plus métropolitains et nationaux, le rugissement de sa liberté s’étouffe dans les rails des cimaises et de valorisations convenues, y a qu’à voir les foules aveugles devant les toiles de Van Gogh ou la Joconde, qui n’auraient même pas détourné le regard si elles avaient été humblement dans la vitrine, par exemple, du magasin de Georges…But once art is directly subjugated to the values of collections, even those of the most metropolitan and national museums, the roar of its freedom is stifled within the confines of gallery walls and conventional valuations; one only has to look at the blind crowds before the canvases of Van Gogh or the Mona Lisa, who wouldn’t even have averted their gaze if they had been humbly displayed in the window, for example, of Georges’ shop.
Il faut attendre ensuite des siècles pour retrouver l’autonomie de jouissance et ne pas être asservi aux triomphes suiveurs qui aiment ne te les visiteurs des musées à se recueillir devant les œuvres par ce que leur cours signifie leur primauté.
L’œuvre de Georges Pasquier est révolutionnaire à ce titre. Sa puissance rigolarde renvoie à ce geste invraisemblable : tenir porte ouverte sur une rue d’une ville rhénane, en permanence. Dans une posture d’accueil bienveillant et non commercial, proche du Bien qu’illustre la posture d’un Osiris, tout en se moquant de toute bonté qui ne s’accrocherait pas d’un rire joyeux et libidinal aux dessous, fussent-ils des sous-vêtements féminins, fussent-ils lubriques…Georges Pasquier’s work is revolutionary in this respect. Georges Pasquier’s work is revolutionary in this respect. Its playful power stems from this improbable gesture: keeping his door permanently open to a street in a stiff, cold and multisocial Rhineland city. In a posture of benevolent and non-commercial welcome, akin to the Goodness exemplified by the posture of Osiris, he mocks any kindness that doesn’t cling, with a joyful and libidinal laugh, to what lies beneath, be it women’s underwear, be it lewd…
Celles et ceux qui ont pu éclairer leurs murs d’un de ses tableaux savent à la fois la diversité prodigieuse de ses sujets, et le caractère joyeux de ses choix coloristes.
La diversité peut s’expliquer par son travail de cameraman pour l’ancêtre des médias actuels puis pour les médias contemporains. Avoir débuté sous la télévision gouvernementale appelée a l’époque l’ORTF date l’ancienneté dès son expérience des gens, et de son regard sur un monde centré par le Rhin, mais aussi par les faits divers et ce que le public, depuis ses gradins, appelle le sport. Those who have graced their walls with one of his paintings know both the prodigious diversity of his subjects and the joyful nature of his color choices.
This diversity can be explained by his work as a cameraman for the precursor to modern media and then for contemporary media outlets. His beginnings at the state-run television network, then known as ORTF, demonstrate his long-standing experience with people and his perspective on a world centered on the Rhine, but also on current events and what the public, from their seats, calls sports
Pour maladroites que soient les phrases, elles peuvent cependant s’éclairer de quelques uns de ses tableaux. Ils surgirent un jour comme les météorites qui nous frôleraient dans un voyage enfin sérieux vers l’au-delà. Accrochés longtemps dans son atelier ils nous signalaient que nous avions quitté tout parages familier, pour entendre la musique sifflante de lointains plus que plus que mystérieux.However clumsy the sentences may be, they can nevertheless be illuminated by some of his paintings. They appeared one day like meteorites that would graze us on a finally serious journey to the afterlife. Hanging for a long time in his studio, they signaled to us that we had left all familiar surroundings, to hear the whistling music of distant, more than mysterious realms.
La première photographie qui me tombe sous la main est intéressante uniquement pour moi à titre de panthéon, puisque Georges y figure dans son état d’il y a au moins trente ans et aux côtés de l’autre génie municipal qu’était Cary Planchenault (voir sous ce nom parmi l’inoubliable personnel d’Arte kultur Kanal sous « meilleur machiniste de l’Est » et parmi les noms cités par Wim Wenders lors de son passage à Strasbourg pour Les ailes du désir 2 ) les deux ayant été, jusqu’à la fin atrocement prématurée de Cary, les deux portes ouvertes permanentes de Strasbourg. The first photograph that falls under my hand is interesting only for me as a pantheon since Georges appears in it in his state of at least thirty years ago and alongside the other municipal genius that was Cary Planchenault (see under this name among the unforgettable staff of Arte kultur Kanal under “best machinist of the East” and among the names cited by Wim Wenders during his visit to Strasbourg for Wings of Desire 2) the two having been until Cary’s premature end the two permanent open doors of Strasbourg.
C’est en 2015 que je photographiai cette série et l’insistance, semblable à un regard ininterrompu vers le souvenir d’un bonheur qui aurait été apporté un jour par le jouir, et qui ne pourrait, à la fin d’à la fin d’à la fin, que revenir sous la forme d’une belle échappée belle avec une qui aurai été identifiée d’un portrait. Avec le drame que ni toujours pareille ni jamais une autre.It was in 2015 that I photographed this series, and the insistence, like an uninterrupted gaze, towards the memory of a happiness that would have been brought one day by pleasure and that could only, at the end of the end of the end, return in the form of a beautiful escape with someone who would have been identified by a portrait. With the tragedy that it would be neither always the same nor ever another.
Et il m’a fallu voir ses toiles exposées chez d’autres pour finir par en ressentir la nécessité à la maison. Comme un nain critique, incapable de me forger tout seul un jugement apaisé. L’image même du marché de l’art : si picsou en a mis plein ses murs c’est peut être que Mickey et Donald peuvent oser enfin aller en demander au marchand de glace. De tels tableaux, n’est-ce pas, sont un peu comme les produits du pistachier.And it took seeing his paintings displayed elsewhere for me to finally feel the need for them at home. Like a critical dwarf, incapable of forming a balanced opinion on my own. The very image of the art market: if Scrooge McDuck has filled his walls with them, perhaps Mickey and Donald can finally dare to ask the ice cream vendor for some. Such paintings, aren’t they, a bit like the ice cream vendor’s products?
heureusement la nature totalement hétérogène cisgenrée et l’apparence de garage routier avec des nibards à profusion détournera encore pour longtemps l’œuvre de Georges de tout regard trendy : jamais un billet de banque n’abolira le destin !
fortunately, the totally heterogeneous, cisgendered nature and the appearance of a road garage with boobs galore will divert Georges’ work from any trendy gaze for a long time to come: a banknote will never abolish destiny!
Les allers-retours d’un dimanche rhénan peuvent passer par le Jabiru, et le dimanche, au lieu des nourritures célestes de l’Afrique internationale, s’y déploie aujourd’hui, comme dans les cercles anciens, la présentation d’un bouquin. Juste avant de me rendre à l’invitation (qu’Anne-Muriel m’avait fait observer au moment où j’offrais un livre de poésies au patron du restau) mon désœuvrement dominical m’a fait trébucher sur une série de vieilles photographies des années soixante et soixante dix. J’y ai retrouvé les visages de personnages dont je n’ai jamais rien su sinon qu’ils étaient les amis de mon oncle, un truculent « centralien » qui nous recevait dans son fauteuil roulant en fumant la pipe, et nous interrogeait enfants sur l’astronomie et nos passions. En arrivant au Jabiru, je me suis aussi retrouvé entouré d’inconnues et d’inconnus, ce que depuis quelques années on peut écrire, mais difficilement prononcer clairement, d’inconnu•es : engagement graphique pour la cause. A la différence des inconnues et des inconnus de la SPRBA, les amis et les amies du Jabiru se sont présentées et présentés une à un. Ma maman m’à toujours dit de laisser les femmes passer devant aussi j’admire l’écriture inclusive, même si en poétique le problème reste entier de l’élan lyrique et de la lecture des mots écrits au son de la lyre.
Qu’auraient dit les membres fondateurs de la SPRBA si, encore vivants aujourd’hui, ils se tenaient avec nous dans la salle du restaurant pour entendre parler de l’ouvrage « Maïmouna » écrit au Sénégal dans les années cinquante ?
Une jeune fille séduite lors de sa montée d’adolescente vers la capitale par un beau gosse, leur aurait parlé certainement à travers l’excellence du style d’Abdoulaye Sadji, leur aurait rappelé leurs propres rêves amoureux… Personne ne sait plus rien de la SPRBA, sur le net, c’est un des rares sigles qui ne déclenche aucune avalanche. Pourtant dans l’album familial j’en retrouve quelques photos et parfois notre père s’éclipsait pour les rejoindre. Ielles avaient en commun d’être de cette génération qui avait connu la première guerre mondiale comme gamines et gamins, la seconde sous l’uniforme ou, comme mon oncle trop malade pour se retrouver enrôlé, dans le constat de l’invasion de Paris. Un seul de leurs noms reste sur le papier et trois autres dans ma mémoire. Ils sont aussi absents que la petite foule joyeuse est infiniment présente, dans les décors précieux du Jabiru.
Ils dataient des mêmes temps que l’écrivain présenté ce dimanche, d’avant l’invention de la pilule et donc de la fragilité extrême des femmes, la leur depuis trois cent mille ans, vis à vis des séducteurs propres à rien. Combien d’entre eux avaient un enfant caché quelque part, inavoué, une femme victime dans le placard ? La proportion devait être énorme, et l’histoire de Maïmouna confronte la vingtaine de personnes venues en écouter parler soudain à une forme de procès. Moins d’un quart des personnes présentes ayant lu le livre, la comparaison de certaines péripéties du texte à un modèle mythique référentiel (le fils prodigue, le péché originel) est évidemment de nature à l’adosser aux morales traditionnelles convenues, dans l’Afrique des années trente. Chaque visage presque, de chaque personne présente, édictera, prononcera quelques mots dans ce procès, et la petite salle du restaurant africain (où j’avais cru venir pour écouter une lecture de poésies) devient ainsi un roman polyphoniques. Au lieu de manger les délices du menu et de la carte de ce rare lieu, c’est des mots et nos visages qui font délices.
L’allure des membres de la S.P.R.B.A. atteste qu’ils n’étaient pas réfractaires aux références religieuses les plus surannées et qu’on aurait pu leur parler sans détour du Fils Prodigue et du Péché Originel : parmi leurs membres j’ai retrouvé cet après midi, juste avant de rejoindre le Jabiru, la photo d’une sœur voilée, dont je sais seulement qu’elle travaillait à la prison de l’île de la Cité. Comme ils ne savaient pas qu’au moment où j’écrirais, ce 3 Novembre 2025, Rennes mettrait quatre buts aux alsaciens ils ne pourraient mesurer à quel point le Racing club de Strasbourg a besoin d’un regonflement. Mais c’est le Ballon qu’ils voulaient regonfler, et à l’humour, après deux guerres plus déprimante l’une que l’autre, entre les pays revendiquant l’appropriation, entre autres, des Ballons d’Alsace. Ballons, sommets de Bel, le dieu tout à la fois du soleil et de la mort, la mort en pleine lumière, les yeux grands fermés… André Malraux, qui était de la génération des membres de la SPRBA, avait prophétisé que le vingt et unième siècle serait mystique ou ne serait pas. En 2025, à l’évocation des références bibliques ou plutôt coranique, quelques mots critiques fusent devant ce retour aux images désuètes mais ils sont prononcés par les protagonistes les plus âgés de cette petite congrégation faite au hasard parmi les clients du restaurant surtout.
Je trouve une photo d’une de ces réunions parisiennes du SPRBA avec une date. C’est vrai que je me serait réjoui d’une évolution des philologies et d’une disparition des naïvetés moralisatrices qui font toujours cortège derrière les clergés et les guerres. Mais c’est vrai aussi que je parviens à déguster que la cloche de midi, au bout de ma rue, soit une sorte de glas, que je trouve très philosophique. Voir, un dimanche en plus, surgir des références bibliques me change des débats sur le genre que j’aurais plutôt attendu là, autour de la tragique histoire de la jeune Maïmouna, engrossée par un beau gosse. Pas de débat sur le genre, donc. Qu’aurait dit soeur Marie-Bernard née Suzanne Boos de l’écriture inclusive ?
De 1968 à 2025, 57 années. Les convives d’aujourd’hui au Jabiru n’étaient de loin pas tous né.es et l’écriture inclusive pas du tout. En 1968, j’ai douze ans, je vois le Palais Universitaire grouiller de monde et arborer un drapeau noir déclarant l’autonomie. Le roman d’Abdoulaye Sadji a été écrit quinze ans avant 68, et Abdoulaye lui même était mort huit ans avant. Avant avant.
Dans la pâte immense du temps je me demande ce que c’est que ce fruit défendu dont parle le texte et qui brise la vie de la petite Maïmouna, avec d’autant plus de prudence qu’on m’a dit combien on nous avait menti à ce sujet, la pomme tendue par Eve à Adam étant une grenade. J’en ai encore gros sur la patate, pour pas dire sur la pomme d’Adam. Comme Maïmouna, les membres du S.P.R.B.A. sont allés se retrouver à la capitale, là où ils avaient fait leurs études supérieures. Je ne suis allé qu’une fois dans l’amphithéâtre de l’école d’ingénieurs dite « Centrale » (comme les centrales nucléaires et les centrales pénitentiaires… Mon oncle rigolard et handicapé avait probablement pêché la plupart de ses amis plus hors de l’école centrale et au Lapin Agile, d’après le courrier que j’ai retrouvé et qui me hante pendant que j’écoute l’histoire de Maïmouna. Vouloir regonfler le ballon d’Alsace ne pouvait concerner que des alsaciens lorrains repliés dans la capitale centralisatrice et jacobine.
J’apprends en le lisant sur la page que ce membre certainement éminent du SPRBA, Hoechstetter, serait mort précisément non seulement l’année de la chute du mur de Berlin, mais aussi de mon installation à quelques deux cent mètres du Jabiru qui, lui, n’était pas encore là, avec son génie d’une Afrique planétaire qui invente un accueil souriant lors de chacun de nos passages et fait déborder les assiettes d’un délire explorateur. Le SPRBA ne me parvient que sous l’écho de deux lettres retrouvées dans l’album paternel : les deux parlent de l’Egypte, celle du nomme André Weber, et celle de la religieuse.
Suis -je devenu aussi cinématographique que les membres de ces réunions ? Avaient ielles une carte de membre ? Qu’est-ce qui les faisait rire ? Quand mon oncle Le Goune, Fred, est mort, un des membres, André Weber, un messin, a fait un résumé de sa vie, j’ai donc un fragment du style des propos de cette Société, et l’ai découvert juste avant de me rendre au Jabiru. Vertiges des styles. Contrastes entre ce qui s’entrechoquera dans ma tête, dans la même après midi, de réunions dont il ne me reste que quelques vieilles photos décolorées, et la présence absolue et richissime des existences en cours, là, rue de Zürich.
Dans le courrier qui m’est tombé sous les yeux juste avant que je file vers le Jabiru, André Weber parle de mon oncle, qui était peut être l’âme damnée de la SPRBA, au jour même de sa mort. Cet André Weber dont je ne sais rien, il parle de l’homme séduisant, le Goune, Fred, mon oncle, qui a surgi, à la fin du spectacle chorégraphique donné sous l’Occupation, d’une des Isadorables.
Janine Solane, danseuse étoile, terrorisée, parce qu’elle entendait claquer sur les marches de l’escalier menant à sa loge les grosses chaussures dues à la sclérose en plaques débutante du Goune, et qu’elle prenant ce raffût pour l’annonce de la visite d’un soldat allemand. C’était peut être au Palais de Chaillot et Janine Solane eut de lui Dominique, celle qui devait prendre la succession de la direction de sa Maîtrise de Danse. L’histoire de leur séparation fait écho à l’abandon de Maïmouna dans le roman dont j’entends décrire le fil pendant que cette lettre, découverte aussi entre les pages des photos de deux réunions de la SPRBA, me reste en tête. Peut-on considérer sa vie comme une réussite ou une échec, demande Eva Weber. Et le beau-frère d’Eva, Louis, répond Hélas ! Un lamentable échec .
La vie de Fred est digne d’un roman. Parce que Fred fut un homme « hors série» … ce départ en flèche au Quartier Latin qui scella d’emblée une parfaite entente avec les joies de la vie…puis les heures lumineuses du midi, Aix, Marseille, Bandol, Savary… la période du Manoir, exaltante malgré ses pans d’ombre.
Ces joies de la vie dont parle un des complice de la SPRBA sont elles un des liens de leur bande prétendant regonfler le Ballon d’Alsace ? Tomi Ungerer, mon regonfleur favori, à écrit que l’Alsace est comme les vécés, constamment occupée.
Une colonie où du temps français la langue allemande faisait peur, et du temps allemand la langue française non. Je m’en suis rendu compte en trouvant ce matin à une vente un hebdomadaire publié pendant la période prussienne 1870-1918 et où clairement la critique de la Prussianité est permise par les autorités.
Le français a été ensuite, entre 18 et 39, un colonisateur effarouché par les langues, et tentait de persuader ses vaincus que leur langue n’était qu’un dialecte. Peut être pour ça que le Ballon sentait de dégonflé…
Ainsi le manuscrit de Maïmouna n’a pas été rédigé en Wolof mais en français… Ainsi ne parlè- je que quelques bribes ruinées d’alsacien. L’espace ouvert rue de Zürich au Jabiru est enthousiasmant : on rêverait presque que sa présence finisse par ressusciter le fleuve qui coulait devant la vitrine avant 1870 et par où les Suisses – le nom de la rue leur rend hommage- vinrent en bateau sous les bombes prussiennes de secourir les enfants et les vieillards prisonniers du siège.
on ferait recouler le Rhin tortu là. Et, dans la dent creuse en face de Saint Guillaume, avec les sorciers du Jabiru, on ferait réapparaître le fantôme de mon arrière grand oncle dont restent encore quelques plâtres de la pharmacie où il bouffait du foie gras pendant les 48 jours de siège.
J’entends l’histoire de Maïmouna et quand son héroïne se prend à regretter depuis la capitale, le bruit des balais criss-criss qu’utilisait sa mère, je me réjouis de la beauté des phrases lues ici à voix haute. On réalise tous qu’Abdoulaye décrit la même campagne peut-être où il était né, Rufisque, une ville de la taille de Strasbourg. On se sent indigènes.
La petite Maïmouna voulait aller à Dakar et mon oncle Le Goun rêvait de Paris comme toute la famille depuis l’aïeul révolutionnaire. Mais les retours sont toujours cruels. Maïmouna retourne dans sa campagne, Le Goun se retrouve attaché à sa chaise roulante et à sa pipe, l’aïeul révolutionnaire né découvre Paris qu’à la prison des Madelonettes et quand il est libéré, après avoir vu passer la charrette de Robespierre, il se retrouve en Allemagne, gendarme exécuteur des plus basses œuvres de Napoléon. Tout ballon dégonflé il participe au lendemain du massacre d’Iéna, à une petite invasion par ses hommes du Palais de Sans Souci a Berlin. La terreur infligée là à l’encore tout petit mais futur empereur Guillaume premier aura les conséquences qu’on sait. On le voit là, quelques années après avoir été terrorisé par les soldats de Napoléon, serrer la louche à Bismarck grâce à qui il va pouvoir se venger.
… avec les conséquences ultérieures et bénéfiques que ça a eu sur l’urbanisme de cette ville, la construction des énormes quartiers wilhelminiens nommés sur le prénom du petit bonhomme terrorisé par mon effroyable aïeul Kasimir et ses gendarmes envahissant le Schloß Sans-Souci… À un ou deux détails près c’est pas franchement raté. Sauf que ces andouilles de prussiens ont comblé le bras du Rhin qui sinon glouglouterait encore devant le Jabiru. L’Histoire n’est pas un roman.
Mon aïeul, lui, on le devine peut être au sourire qu’il a sur son autoportrait, aurait certainement adoré apprendre que son arrière arrière petit fils Fred Le Goun investirait Montmartre et y connaîtrait tout le monde et qu’il serait au Lapin Agile et pas à la prison des Madelonettes. Et que je passerais ce dimanche après midi au Jabiru pour entendre d’un écrivain lébo parlant de Maïmouna et de sa découverte de la bourgeoisie de Dakar.
Dans la lettre d’André weber, de la SPRBA, écrite au lendemain de la mort de Fred dit Le Goune, pilier lui aussi de ladite Société de Regonflement, surgit un mot sur le roman noir et la façon dont, malgré la malédiction de la maladie, le Goun avait gardé le Ballon et s’était tenu le plus loin possible de la noirceur. André Weber ose évoquer la Truculence.
Arme qui l’aurait fait expédier bien loin du camp des opposants à la langue inclusive, s’il avait surgi dans l’année 2025, dans l’adoration qu’il aurait immédiatement voué à ses apôtres les plus convaincantes.
Pour moi, Fred restera comme un phare… Dans l’après midi de dimanche s’entrecroisent les destins de Maïmouna sous le regard du grand écrivain qui évoque cet écrasement de la femme, et celui d’un oncle qui est mort quand je n’étais pas bien vieux et dont la vie fracassée m’apparaissait pourtant aussi souriante qu’un fleuve éclaboussé de lumières… enfin qu’un canal passant devant le Jabiru, depuis le Rhin jusque à l’Ill, voilou voilou…
La passerelle du brochet…l’adresse du Jabiru est donc, fantômatiquement, le Quai des fleurs.
Sœur Marie Bernard aussi, finalement, a voulu aller à la capitale, j’apprends qu’elle était née en 1907 à Guéret, et s’appelait Suzanne Boos. Comme Maïmouna elle s’est laissé séduire, et la vie religieuse lui a permis d’atteindre la centaine, et de ne disparaître que en 2007.
Qu’auraient pensé de cette longévité les lecteurs du roman « Maïmouna » ?
Le vendredi vingt six du mois de Septembre, je croisais en quelque sorte une baronne de Munchaüsen : montée sur le cheval des années, et croisant cavalièrement les mondes furtifs et vacillants de la vie adulte, craignant d’être noyée par l’existence, autour d’elle, d’autres par trop divers (pour son égotisme infantile) , elle comptait sur les ressources des désirs et des certitudes de toute-puissance qu’elle avait acquis enfant pour, se tirant elle-même par les cheveux, s’élever vers un ciel (sauveur) en emportant même sa monture (pas un cheval mais l’appareil théorétique de sa certitude d’être dotée de pouvoirs magiques).
–On me reconnaissait des pouvoirs dès l’enfance, a-t-elle dit. Comme tant d’autres l’auraient fait et sans se gêner, devant mon regard débonnaire de con médical.
Troll du Peer Gynt Patrice Chéreau, 1981.
Je me suis souvenu à ce moment précis (pour me défendre contre l’énormité qu’elle proférait avec l’assurance que tout un monde acquiesçe en masse, par milliards, à l’idée par exemple qu’un enfant peut être un magicien, un gourou qui voit dans le futur, devenu de ce fait un passé) d’un moine qui avait fait irruption il y a quarante ans devant le pouvoir que me conférait ma blouse d’interne de garde à la clinique de Stefansfeld. Je me souviens d’un établissement peu hospitalier, dit psychiatrique (oublions l’étymologie de psychè et tournons notre esprit vers la science médicale la plus pharmacopesque, scalpélique et certitudinesque amen).
Une perfusion céleste, savait-il, le reliait depuis plusieurs semaines au Saint Esprit, à cet élément de la trinité pour quoi en tinrent dès les débuts des chrétiens (coptes encore habitués peut être à d’autres trinités, nilotiques) , et que tout petit j’avais cru appelé le sain d’esprit. Aussi le moine m’apparut-il très amaigri. Ses trop crédules camarades en soutane avaient gardé l’espoir, quelques semaines, de finir par voir eux aussi cette perfusion céleste le nourrir depuis les cieux et le Saint Esprit.
Du haut de ma blouse je m’excusais presque de le rendre, d’une injection neuroleptique, à l’aveuglement qui caractérise notre errance d’aveugles dans ce monde sans espoir. Mais avec beaucoup d’esprit il m’en a remercié.
Je n’ai jamais su si quelqu’un au monastère s’en voulut de n’avoir pas décelé avant moi l’hallucination en ce Sinthome.
C’était dans les années quatre vingt.
Hier au soir, chenu et nanti d’une cravate F’murr, j’ai refait pour mon trente sixième septembre consécutif, le chemin du boulot à la maison.
Il était tard parce que les vendredi, comme les mercredi et les lundi, je continue de prêter gracieusement deux à trois heures de mes oreilles à qui veut bien se livrer à une demi heure psychanalysante à la condition qu’ielle ait pris note de quelque contenu inconscient.
On se livre ensemble à une tentative, en somme, d’affaiblir la force qui, depuis les influences de la dette familiale enregistrée en nos enfances , nous guide pour traverser les eaux changeantes du fleuve vers tous autres. Une bulle cerne notre ego d’un narcissisme. Chaque fois je m’émerveille qu’il soit aussi fascinant et complexe que les temples les plus fastueux de l’Asie, du Nil, que les cathédrales montées pierre à pierre par mes aïeux. Comme le lambris au noeud borroméen de Jacques Lacan, déposé par Antoine Walter Delcaflor dans l’entrée du cabinet.
Ce chemin, entre mon petit bureau jusqu’à la maison n’est ni un Golgotha ni un exode. Je n’y ai nulle mer rouge à faire refluer d’un coup de gueule mosaïque, mais un campus universitaire datant pour sa majeure partie des années soixante dix.
Quelques allées de platanes châtrés régulièrement y marquent encore la trace des esplanades militaires où les soldats prussiens appelés par le génie de Bismarck à protéger son maître contre le retour de Napoléon et de Louis XIV, devaient faire des manœuvres en chantant de rudes chansonnettes.
Le lieu n’est plus traversé par ces sombres images que dans le souvenir cuistre des historiens obsessionnels. Par contre un océan d’insouciance y batifole et les ravissant•tes chimistes croisent de loin l’appareil à séduire des juristes, des lettré•es, des informaticien•nes et des philosophes pendant que sur mon vélo je passe en me préparant de plus en plus assidûment à la rencontre de la mort.
Le professeur Reboul, de l’institut de philosophie, m’avait dit en me voyant arriver dans le quartier un jour de 1989 que, loin d’avoir terminé mes études, je les entamais.
Doté de moins de mémoire que James Joyce ou que Tomi Ungerer, ne pouvant me rappeler avec une précision des dizaines de milliers d’êtres humains que finirait par comptabiliser l’informatique du cabinet médical, qui embrasserait progressivement mon ignorance comme celle de tant d’autres, je suivis ses conseils. J’ai tenté de retenir d’abord un peu des pré-socratiques et du Parménide, et puis un peu du divin Platon. Aristote c’était déjà trop calé.
Kant et Hegel sont restés le nom de fortifications imprenables. Un jour, Spinoza, Foucault, Lacoue-Labarthe, ont explosé comme autant d’orgasmes mentaux.
Lire Nympha Fluida, de Didi-Hubermann, a été aussi formidable que la joie de croiser, chaque jour sur le chemin aller du travail et le retour au souper, les visages, les corps et les modes successives de celleux, étudiantes et étudiants, qui ont sans cesse eu entre dix sept et trente ans.
Seuls les membres du collège enseignant étaient affecté par le temps, et aussi la troupe nombreuses des préposés au fonctionnement du campus, au nombre duquel je finissais par me compter. Depuis neuf ans que j’ai eu soixante ans, mes contemporains ont presque tous pris leur retraite. Comme la mère qu’Ulysse visite aux enfers ielles me regardent tous comme un morceau de l’Enfer. D’un âge incongru je me rassure en me disant que Tomi n’est plus là, mais que, de ses quatre vingt cinq années, était resté à mes yeux, jusqu’en 2019, le plus jeune des irlandais du coin… Pour me venger je placarde la meilleure photo que j’aie jamais vu de lui, à quelques mètres de la Misha, devant une maquette de la ziqurat d’Uruk, comme le Gilgamesh pleure par Enkidu il y a six mille ans.
La plus belle photo jamais faite de Tomi.
Ainsi l’avait prophétisé Erwin Wernher, quand je le croisais retraité en 1976 : un jour vous monterez dans le bus et les femmes ne vous verront plus : vous saurez alors, oui vous saurez.
Je n’avais pas encore entamé de psychanalyse, alors je ne savais pas très bien que lui non plus.
Ses propos étaient charpentés d’infantilisme. Quelques années après les avoir tenus, il irait triomphal, lui le célibataire de toujours, main dans la main avec Marie Antoinette, ménade toute éblouie par ce bachique sénior qui n’enseignait plus l’anglais mais lirait avec elle Henry James jusqu’en 1995.
Hier soir mon chemin de retour du travail s’est pour la première fois interrompu, à l’Atrium, à côté de la fac de lettres bien avant que j’aie rejoint comme d’habitude l’allée des platanes prussiens taillés et tailladés entre les bâtiments des sciences.
Je me suis arrêté pour assister enfin a une de ces nuits de la philosophie qu’organise Mathilde avec ses ami•es philosophes.
L’amphithéâtre huit du bâtiment construit par Chaude Denu et Paradon m’a immédiatement rajeuni, j’ai grimpé au dernier rang pendant que l’orateur terminait un propos brillant sur la vérité en politique.
A ma surprise (en Médecine personne n’aurait fait ça) une étudiante se décalait immédiatement pour laisser de l’espace et un siège au retardataire.
Et puis Jean-Luc Gangloff est arrivé. Il m’a sauvé en quelques phrases rapides du marécage dans lequel me laissent trente six ans de consultations analytiques des lundi, des mercredi et vendredi soir (sur les cartes de visites des dames du monde bourgeois de l’époque de ma grand mère, elles notaient « visites les Lu. Mer. Ven. »)
A voix basse il a commencé par une ou deux démonstrations d’escrime : à terre, le scientifique marseillais prophétique Raoult, à qui je dois d’avoir encore dans mon placard douze tonnes cinq de remèdes anti Covid depuis le début de la répansion du virus courronné en 2020.
Hop ! transformé en santon de Provence. La lecture monocorde n’empêchait pas de voir se dérouler l’assaut : fente, contre fente, esquive. Une citation de Dominique Pestre comme un coup d’épée., de Félix Le Dantec et du livre Les fous voyageurs comme un coup de sabre.
Les complotiste : comme des mouches mortes, les pattes en l’air autour du bureau.
Alors que moi, trente six fois douze mois de quatre semaines de lu. Mer. Ven. (De 19h a 22h) je ne disposais pas des mêmes armes. Je me suis tenu chaque fois silencieux devant l’infantilisme qui fait l’adulte , devant moi, aussi prisonnier de son enfance que ma pomme.
Avec un immense soulagement dans l’amphithéâtre 8 de l’Atrium j’observe le démantèlement par Jean Luc Gangloff, des détracteurs de la science. En une phrase, par exemple : « Ils n’attaquent que la conception idéalisée qu’ils se font de la science. »
Assis depuis moins d’un quart d’heure, je voyais déjà comme en reve, refluer la horde des convaincus qu’auraient vaincus assurément les alliés éblouissants de Gangloff.
En psychiatrie, tant d’argumentaires sceptiques ou relativistes ont amené au triomphe d’un retour médical du Médecin de Molière, purges et saignées, saignées ou purge. (je veux dire TDHA ou HPI, et hop un coup d’amphétamines pour éviter que votre gamin finisse comme Rimbaud ou comme Van Gogh. Vous verrez, il deviendra médecin ou avocat ou il fera sciences po.
Un des trolls de Peer Gynt.
Les trolls de Peer Gynt.
On a vu la disparition, sous une magistrature suprême condamnée ce soir même,des psychanalyses. On a vu le remplacement de longues tentatives de restauration du Sujet par l’assommoir du methyl phénidate prescrit, par hectolitres. Et avec aussi peu de discernement que la bière aux comptoirs de Munich.
Molière me manque pour brocarder la frénésie de prescription et le racccourcissement miraculeux de la durée des consultations diagnostiques de psychiatrie.
Paul Feyerabend surgit alors, dans le discours du professeur, là bas en bas du bel amphithéâtre, et la figure de l’autrichien dont j’aurais mieux fait peut être d’aller écouter les cours à Zürich dans les années soixante dix, et qui est mort précisément l’année où j’ai commencé mes allers-retours vers la tour qui jouxte l’Atrium et le campus.
Siegmund Freud et Groddeck m’ont permis adolescent de me débarrasser, en les lisant et en appliquant leurs théories, de mes migraines épouvantables – Feyerabend m’aurait prévenu que leurs argumentaires tenaient du tout est bon.
Feyerabend, La structure des révolutions scientifiques, ton ouvrage sera sur ma table de nuit demain (mais quand l’aurai-je lu ?)
Alors que précisément je voulais reprendre toutes les théories de Foucault sur la gouvernementalité de soi et des autres, Jean-Luc Gangloff sort de son chapeau, après le santon de Provence et professeur de médecine marseillais Raoult, le trilemme du baron de Münchausen racontant qu’en se tirant lui même par les cheveux il s’est soulevé avec son cheval hors d’un mauvais pas. Mille trilemmeurs me reviennent aussitôt en mémoire de trente six ans de consultations. J’aurais dû mettre une affiche derrière moi.
Plein de l’anarchisme épistémologique évoqué par Feyerabend j’ai senti autour de moi le bâtiment de l’Atrium rejoindre les insolubiliae que représente, dans l’axe du Campus, la flèche de la cathédrale.
Les derniers étages de la flèche de Johann Hültz dans l’axe du Campus.
Elle aussi nous tire par les cheveux vers le ciel. Jean Hultz a empilé dans sa flèche sept chapelles superposées, faisant écho aux sept planètes du ciel médiéval (le soleil, la lune, Vénus, Jupiter, Mars, Mercure et Saturne). Les planètes, pour un astronome médiéval, c’est à dire le multiple et le changeant. Mais si Hultz les fait se réunir en une pointe, au ciel, cette, pointe est l’Un (d’Empedocle ou de Parmenide ?) Le campus zyeute le dieu unique au nom duquel les réjouis, les milliardaires de la crèche, engagent au combat la foule des croyants, faut bien que quelqu’un protège leur compte en banque, merde L’insoluble est le suivant : comment à partir de l’Un (la flèche de la cathédrale ) premier, égotique, unique, insécable… parvenir au multiple, changeant, autre . Hop ! Qui peut ? Elohim ou Yahvé ou Ganesh ou Hultz ou…
Jean-Luc Gangloff fait surgir devant moi, comme si on était dans la salle de bal d’un paquebot transatlantique, la féerie spectaculaire des arguments de Paul Feyerabend l’impayable autrichien et de Harry Collins.
J’aurais aussi rêvé de ça, depuis trente six ans que le campus envoie vers ma consultation les fragments incomplets d’une ethnologie des universitaires, que Harry Collins saute depuis les parcs bucoliques de Bath jusqu’aux jardins de la Reich Universität qui longent le campus des années soixante dix. Qu’il nous explique à tous la sociologie des découvertes qui ont surgi ici.
Devant le système des méta-inductions pessimistes de Poincarré, que Gangloff sort du fourreau ensuite, loin de faire du dévoilement des erreurs du passé la preuve que mes certitudes d’aujourd’hui seront à poil demain, je m’assieds alors (il est presque onze heures du soir) dans une vérité pour moi première : la lecture (que je pratiquais adolescent en cachette) de Freud et de Groddeck a interrompu les crises migraineuses qui me paralysaient avant de façon mensuelle. Ça aurait certainement amusé le troisième héros cité par Jean-Luc Gangloff, Karl Popper. Ça m’aurait permis, avant qu’il soit minuit dans l’amphithéâtre huit du bâtiment construit par Claude Denu et son pote Paradon, d’éliminer le faux, dans l’interconnexion (autre notion brandie dans l’amphithéâtre nocturne ) mienne avec les autres chercheurs, interconnexion qui s’amplifiait de savoir l’excellent et rigoureux psychanalyste Dimitri Lorrain assis derrière moi.
L’assemblée était prodigieuse et juvénile, éclatant de rire aux blagues les plus subtiles du professeur.
Le microscope de la banalité du Mal.
Si par contre lorsqu’il invoqua les instruments en tant que fondateurs de la science par l’interinstrumentalité, Gangloff avait su ou vu le microscope dont m’attendait la vision le lendemain, celui d’un des pires nazis qui ait règné sur l’université de Strasbourg et donc qui a été à ce titre le maître d’un ou l’autre des miens, ça, à quelques centaines de mètres de l’Atrium et qui voulait démontrer d’un instrument sadique paroxystique, le racisme d’Adolf Hitler. Je songe à ce personnage, il a commandé des « corps encore vivants » aux Camps de la mort, pour un institut d’anatomie… (j’entends encore Ernest HUBER, qui vint vivre à l’Institut après s’être caché pendant toute la guerre me dire : vous vous rendez compte ? Une salle d’opération dans un institut d’anatomie !)…
Café ! Après le cours de Gangloff sur les assertions scientifiques et anti scientifiques, il y a eu café dans l’entrée de l’Atrium, puis une conférence sur un texte que je pensais ne pas connaître, le Qohélet, qui s’est avéré être la version originale de l’Ecclésiaste. Il est onze heures. Souffle des souffles, vent du vent, poussière des poussières. Il est vingt trois heures et dans un des bâtiments les plus récents du Campus, j’entends énoncer l’étrange idée, implicite à l’Ecclésiaste, que dieu aurait créé l’homme pour le craindre. Je réalise qu’il peut être évoqué par deux noms, Elohim ou Yahvé, signifiant deux façons distinctes de l’envisager. Je regarde les murs pour voir s’ils se recouvrent tout d’un coup d’écritures célestes. Je remarque juste une ligne de portemanteaux inoccupés, et que la porte, en haut de l’amphithéâtre, claque quand quelqu’un sort sans faire attention. Tous les torrents vont à la mer et la mer n’est pas pleine. Au lieu où les torrents vont, là, ils retournent pour aller. Toutes les paroles lassent, l’homme ne peut pas en parler. L’oeil ne se rassasie pas de voir, l’oreille ne se remplit pas d’entendre. Ce qui a été sera, ce qui s’est fait se fera: il n’est rien de tout neuf sous le soleil. Il est une parole qui dit: « Vois cela, c’est neuf ! » C’était déjà dans les pérennités, c’était avant nous. Pas de souvenirs des premiers, ni même des derniers qui seront, pas de souvenir d’eux, ni de ceux qui seront en dernier
Le professeur, Receveur, a eu tôt fait de nous renvoyer à tout ce que du texte nous savions déjà quasiment par cœur… Mais quand je me mis à considérer toutes les œuvres accomplies par mes mains et tous les tracas que je m’étais imposés, je constatai que tout était vanité et pâture de vent, et qu’il n’est point d’avantage durable sous le soleil. Quand le professeur évoque ce moment du Qohelet où la brève vie d’un avorton est présentée pour préférable à celle, même d’un grand homme, mais qui rencontrerait la tragédie et la mort en en étant conscient, le texte, présenté par les historiens comme relativement récent, du troisième siècle avant notre ère et non pas du neuvième, me renvoie pourtant aux horribles questions remontant à l’invention de l’écriture à Sumer, quand la question est posée du devenir de l’umul, l’avorton, plus de mille ans avant. Je ne retrouve pas sur internet l’histoire des interrogations rituelles mais je me souviens d’un questionnement sur un au delà où l’avorton serait encore objet de lamentations.
La question du ratage de la création et, vu d’en haut par une sorte de roi tout-puissant, l’inutilité absolue du politique parce que :
16 Voici encore ce que j’ai vu sous le soleil : dans l’enceinte de la justice domine l’iniquité ; au siège du droit triomphe l’injustice…
Pendant que ce que nous savions ce soir des guerres en cours se poursuit, et nous en savons très peu, tout au plus le décompte des cadavres en Ukraine et à Gaza, pendant que nous étions dans l’amphithéâtre, nous apprenions, ce jour, même moi qui n’ai pas eu une seconde pour écouter la radio, qu’un de nos présidents de la république a commis un crime assez colossal pour justifier cinq longues années de prison aux yeux des juges… Pendant que, dans l’amphithéâtre autour de moi je sens sur tellement de visages, là, cette nuit, la vivacité d’un désir politique, Receveur déroule ces conclusions, celles d’un supposé-roi, supposé-sachant, témoignant qu’il y a deux mille trois cent ans l’ignominie qui règne aujourd’hui triomphait pareille :
Ecclésiaste, 4
1 Puis je me mis à observer tous les actes d’oppression qui se commettent sous le soleil : partout des opprimés en larmes et personne pour les consoler ! Violentés par la main de leurs tyrans, il n’est personne pour les consoler. 2 Et j’estime plus heureux les morts, qui ont fini leur carrière, que les vivants qui ont prolongé leur existence jusqu’à présent ; 3 mais plus heureux que les uns et les autres, celui qui n’a pas encore vécu, qui n’a pas vu l’œuvre mauvaise qui s’accomplit sous le soleil ! 4 Et j’ai observé que le labeur [de l’homme] et tous ses efforts pour réussir ont pour mobile la jalousie qu’il nourrit contre son prochain ; ceci encore est vanité et pâture de vent
Alors évidemment si les clergés en charge du boulot n’ont jamais supprimé ce texte de leurs lectures favorites c’est évidemment rhétorique et pour prouver à leurs fidèles quelque chose qu’ils avaient envie de faire entendre. Peut être pour soumettre le guerrier les clergés aiment ils à rappeler au paysan que les tentatives révolutionnaires ne servent à rien. Si ça se trouve l’Ecclesiaste ment, c’est peut être juste un vieux dépressif qui écrivait dans son bain et qui ralait parce qu’il entendait tout le monde faire la fête dehors et que sa fille avait épousé un libertaire et que sa femme était partie avec des gens super …bref un Ronchon… Mais les images qu’il convoque n’ont pas été gommées non plus par la nuit, et la nuit est arrivée depuis un moment.
Tout le monde s’est séparé devant l’Atrium. En rentrant à la maison je passe devant le temple sumérien exposé à la Misha, dont la maquette remonte à une exposition consacrée aux plus vieilles cités de l’Irak, encore en fouilles aujourd’hui, vers Eridu.
Ziqurat d’Uruk.
Thierry Receveur avait su faire sonner dans ma tête une des paroles de l’Ecclésiaste qui, dans sa dépression sans antidépresseurs, arrive à formuler que ce serait mieux d’être mort-né que d’avoir vécu toute sa vie, qu’il décrit pourtant comme celle d’un roi heureux et comblé. Mais confronté à l’horreur et à l’absurdité de la mort, de la vanité de tout geste et de toute connaissance, il regrette douloureusement d’avoir conscience d’exister. L’évocation de l’enfant mort-né me rappelle que , deux mille ans avant le Qohénem, un héros sumérien évoquait le destin des avortons. Gilgamesh, dont les exploits furent évidemment chantés dans le temple, au sommet de la Ziqurat d’Uruk entre autres, pose précisément une question, au moment d’arriver aux enfers et avant de retrouver l’ombre de son ami Enkidu :(j’ai remué mille pages avant de retrouver cette ligne)
As-tu vu mes petits-enfants mort-nés qui n’ont pas connu la vie ? – Je les ai vus là. -Que font-ils ? -Ils jouent auprès d’une table d’or et d’argent chargée de beurre et de miel. (Tablette XII)
Or, argent, beurre et miel.
J’ai retrouvé un fleuve de temps. Les deux ultimes évocations, par Receveur, et de Gilgamesh, et de l’éternité de l’instant.
Demain (je ne le sais pas encore) je rencontrerai l’haleine des temps. Simone Pollack me parlera, à moins de deux cent mètres de l’Atrium, de son arrivée à Auschwitz à quinze ans. Elle évoquera son séjour ensuite, tuberculeuse, allongée pendant deux années consécutives au sanatorium à Leysin, (au sanatorium où je viens de lire le séjour de l’auteur d’à pas aveugles par le monde, Leib Rochman, après qu’il s’est caché et a observé en tremblant de terreur l’ignominie d’un monde qui rêvait de le dénicher pour l’assassiner, et il expérimentait ça à l’âge des étudiants qui l’entouraient à l’amphithéâtre, du haut de ses vingt quatre ans) . Et je sentirai le désespoir de l’Ecclésiaste me serrer le cou. Je dirai à Simone que Leïb Rochman a baptisé les Camps Les Plaines.
Simone Pollack.Screenshot
Tout le monde dansera autour d’elle, quatre vingt dix sept ans , et Régine , toute jeune et fêtant ses quatre vingt onze ans.
L’antique plan d’avant le campus.
Par la fenêtre en me penchant je regarderai l’Atrium comme un tabernacle rempli de paroles précieuses.
Puis, je me mis à passer en revue sagesse, folie et sottise: “
Chaque jour en revenant du travail j’ai depuis quelques années le secret cadeau d’une ziggurat qui m’est tout aussi chère. Elle est exposée, le long de la tour de la Chimie, à l’entrée de la Misha.
Tenailles du temps des mémoires sur le campus. Éternité de l’instant…
Le vent se promenait comme il voulait sur les causses argentés. L’herbe se courbait partout, au sommet des minuscules collines rondes, dans les creux, les plats, entre les pavés d’une doline abandonnée.
Une maison toute seule se tenait au fond d’un de ces creux, son toit gris était presque masqué par les nuages, elle paraissait marcher contre le ciel et les longues étendues.
Un très vieil homme en sort, lentement il marche. Tout paraît silence dans ses gestes. Ses yeux clairs, pleins d’horizons infinis. S’arrête à une centaine de mètres de la maison, entre un buis et un genévrier. Contemple l’avance de la ferme grise aux toits de lauzes.
La journée passe.
Depuis un chemin d’écart est apparu, marchant, un homme plus jeune. Dix neuf ans. Barbu. Migraineux. Quels espaces cotonneux l’ont relâché, l’ont abandonné. Il fuit mais ne sait déjà plus quoi. Sa migraine lui fait trouver diabolique l’apparition furtive du soleil. Son reflet sur les cailloux et les risées argentées dessinées par le vent entre les herbes correspondent aux élancements de sa douleur. Il aperçoit la vieille demeure. Observe, proche d’elle, une chapelle en ruine. Le vieillard est revenu vers la porte et sans un mot ouvre à l’arrivant l’espace d’une salle à manger médiévale, voûtée, où une demi douzaine de personnes, hommes et femmes, sont assis ou en train de cuisiner, mais regardent tous le feu. Il ne sait pourquoi il se raconte qu’ils y voient se reconstruire les ruines éboulées qui entourent la ferme. Il le dit au vieillard qui, opinant toujours en silence, le tire à nouveau par le bras au dehors puis, en boitant, l’entraîne précisément vers la chapelle détruite.
Elle n’a plus que quelques voûtes en suspens. On dirait qu’elle marche, à pas sourds, dans le gris, vers un lointain inaccessible à l’œil. Aux souffles indistincts que semblent gémir les broussailles, elle répond, à intervalles, par un mugissement. Les nuages, descendus très bas, rasent le sol en inquiétant le nouveau venu par leurs fuites. Le vent les accompagne à l’horizon où il les façonne en volutes extraordinaires.
Olmet, 11 Mars 2025, quelques instants après l’angélus de La Chapelle Saint-Judes.
A deux ils gravissent la colline, et contemplent l’enfilade calme de dizaines d’autres petites collines dont chacune, selon qu’elle est couverte plutôt de buis, de genévriers, d’herbes ou de cailloux, possède un chant différent, une autre plainte, des confidences propres à elle et l’ensemble de toutes ces voix s’élève, recouvre de gravité le causse.
Le carrosse d’une fille d’or passe dans la cour de la ferme, elle fait envoler d’immenses cheveux, rit.
Personne ne l’a regardée ni vue par les fenêtres ou depuis la colline.
Son carrosse est déjà reparti au fond des Causses.
L’homme demande alors au vieillard pourquoi sa maison est tellement esseulée.
Mais l’autre se tait encore plus. Son front ressemble, cela est soudain évident, à celui de la ferme, pierres plates noires qui, du toit, accrochent quelques volutes de brumes, et comme sa belle masse grise, plus il se tait, plus il paraît parler au ciel.
Sitôt qu’on l’avait vue les nuages paraissaient tissés par elle, lui faisant don de la grandeur et du mystère. Ses fenêtres, aussi muettes que le vieil homme, posaient leur regard sur la cour encore détrempée et qui était tout à la fois le parvis, la place publique, la rue et le jardin.
Au pied de la colline voisine, crevant le ciel de son œil d’eau et de pavés, il y a cette lavogne où se reflète l’allée de chênes qui a poussé en lieu et place de la nef éboulée de la chapelle.
Les habitants sortaient tous ensemble, habités, pensa-t-il, en chacun de leurs mouvements par une monotonie – femmes et hommes rejoignaient le champ derrière la lavogne, s’y courbant, s’y relevant, comme programmés par un esprit qui serait celui des causses.
Il observe des feuilles mortes coincées depuis la saison précédente entre les éboulis de la chapelle.
Sa rêverie se suspend lorsqu’il remarque, au milieu de leur lit épais, que le vieillard s’y tient et que précisément son habit a les couleurs de cet automne qui revient.
-« Vous êtes le roi des feuilles mortes du passé ? » lui demande-t-il.
De la gorge de l’autre s’échappe le même bruit que font les feuilles agitées par le vent, ses yeux paraissant taches de pluie, son sourire disparaissant dans les rides d’un arbre.
Soubrebost, dans la cupule de la pierre aux neuf gradins. 29 Juillet 2019.
-« Mais je vous vois, vous savez, je vois vos yeux d’homme !»
Il remarque surtout les arbres et les buissons du causse faire un ballet autour des bâtiments, la terre courant sous le vent, la lavogne clignant son œil solitaire, et les poumons du vieil homme respirant à présent au rythme d’une lente animation adoptée soudain apr la matière étrangement molle des cailloux des champs alentour.
Il se détourne, la chapelle ne dit plus que la plainte d’une ruine faite de pierres mortes, la lavogne sourit tristement.
Alors il s’éloigne sans savoir quel âge il aura quand il reviendra.
La Couvertoirade Septembre 1975. Henri Ucheda.
C’est l’hiver, que le bleu des neiges du soir refroidit encore.
Le bois rouge de la porte sourit à l’un des habitants, au moment où il sort chercher de quoi nourrir le feu. La porte est complice, elle regarde dehors, son dos dans la maison, voudrait peut être s’arracher de ses gonds, s’est peut être faite belle pour les causses où règne un grand froid.
Trois ruisseaux ensablent la roue d’un vieux chariot. La fille d’or en jaillit, si elle joue, si elle s’amuse, c’est en courant et en disparaissant encore.
Le vieil homme est assis dans la neige, de chaumière il n’y en a plus, n’y en a pas, on entend les ruisseaux, et les larmes d’un inconnu caché par les buissons de genévriers, de thym, d’origan. Puis, à mesure que la nuit avance, ses plaintes se muent en un immense rire de plaisir, qui semble celui du vent.
Depuis la lavogne on aperçoit la chapelle. Qui marche toujours résolument dans les bourrasques. Puis on voit ré apparaître la ferme et tout autour d’elle une cité entière, des murailles, une église sur des rochers.
Comme une massue de tous les morts qui depuis le début prennent les vivants en traîtrise : les enfants aux yeux écarquillés (ceux qui sont le vivant d’aujourd’hui) les avaient tellement pris au sérieux lors qu’encore vivants (les morts d’aujourd’hui) ils allaient et venaient, pleins déjà, eux-mêmes, de leur propre dette enfantine. Depuis le début, quoi, Cromagnon traînait déjà chaque fois la dette de ses parents. C’est leurs propres morts qui leur donnaient cette allure assurée quand leur mioches les croyaient adultes mais sentaient que ça rigolait pas tout le temps. C’est leur propre dette qui les montrait aux petits enfants comme des géants capables d’ordonner tout le foutoir, au milieu d’un monde et d’une réalité, au milieu d’un réel quand même très désordonné. Le vivant, les gestes des vivants, enracinent leurs certitudes de frustrations oubliées depuis longtemps, celles dont ils ont été les témoins sans même le savoir, avant qu’ils aient eu six ans, mais écoutez-les se reprochant t’es bien comme ton père t’es bien comme ta mère .
Une bibliothèque à Lisbonne.
À Lisbonne quelques momies aztèques guettent les lecteurs d’une bibliothèque en train de se nourrir d’Histoire, mais on voit bien que, si les lecteurs s’entichent du souvenir, fut-il universel, ça n’en ranimera pas pour autant les morts dans les vitrines. Aussi, cette façon qu’on a d’aller dans le monde comme si on n’était qu’agités par les vents passés, qu’est-ce qu’elle prépare ? Dans la façon de nos gesticulations y aurait-il une recette, mais pour préparer quel plat, pour quel ogre futur, et dans combien de générations saura-t-on enfin si une gare attend notre train ?
Éternité de l’Instant ?
Ou au présent, l’ogre du présent ? Ce serait le présent qui nous bouffe sans cesse ? Si seulement !
Tout ce qu’on ferait serait pour l’éternité de l’Instant plutôt que pour l’éternité des cycles que chronomètrent au ciel les astres muets ? Si seulement, ah, quelle jouissance perpétuelle ce serait du coup, même si elle ne durait que l’éternité d’une seconde.
Qu’est-ce que je ressens pendant que je rêve, sinon le caractère assez optionnel de tout ce qui m’est extérieur, temps compris, et l’infinie instantanéité de tout ce que les neurones peuvent se permettre de mélanger d’une façon qui, loin d’être absurde, contient ce qui m’est essentiel, à un point que je ne peux d’ailleurs parvenir à mesurer à moins de perdre la boule ?
Ainaz Nosrat « Work in process » Février deux mil vingt cinq.
Faute de savoir pour quel (A)utre tournoie cette procession du vivant où on gesticule à qui mieux-mieux, répondant à ses aînés depuis le début du grand toutim, reste à détailler quelle direction adopte la prothèse. Elle vise quoi ?
Ça pointe vers un ciel de rêve et de rêves qui descendent comme des anges sur le sommeil des assoupis. Au réveil, s’emparer des rêves même si comme cette nuit, dans le rêve qui me restait au réveil, c’était qu’on vendait devant moi dans une pharmacie et sous blister un médicament dont je déchiffrais le nom : L.I.T.T.E.R.A.T.U.R.E. et je comprenais que c’était un nouveau produit pour ceux qu’affecterait négativement l’aspect trop brillant, génial, et en un sens littéraire, de la vie ( et le client à côté de moi avait l’air d’en vouloir et j’étais très surpris d’ignorer que ce médicament nouveau était venu se rajouter à tous ceux qui nous empêchent d’être fous tranquillement dans ce monde si raisonnable et ça ne m’étonnait pas du tout que les gens se méfient de la littérature et de la pensée et tout. Je me disais merde je vieillis il faut que je traîne chez mon ami pharmacien plus souvent pour savoir ces nouveaux médicaments qui arrivent, en plus de la ritaline et du sifrol déjà prescris par hectolitres pour formater nos esprits trop distraits et trop bouillonnants pour affronter la fourmilière.
En se réveillant de ses rêves Tomi Ungerer (qui avait un panneau no troubled zone au dessus du lit) les jetait en dessin, ses meilleurs. Et puis rajoutait une fleur au petit bouquet devant le tableau de sa mère esseulée.
A force d’observer la création, d’étudier tout ce que les neurones ont voulu fabriquer, génération après génération, on peut bien entendu se figurer plein d’interlocuteurs (Dieu, dieu, maman, le public, le Bien, l’Inconscient) à nos élaborations, ne serait-ce qu’architecturales. Qu’est-ce que ça vise, depuis le menhir jusqu’à la cathédrale en passant par la ziqurat et sans oublier le toboggan virtuel et virtualisant du temps d’à présent (genre le temps tu vois genre).
Genre une tour genre de Babel.
On peut voir l’œuvre, les œuvres, écouter à quoi ça rêve pour tenter un décryptage de ce vers quoi ça jacasse. L’humanité toute entière foncerait vers quelque chose dont on pourrait deviner la nature en tendant l’oreille à l’archéologie des œuvres. Ça nous chuchoterait une phylogenèse des rêves et donc un tableau synoptique de la progression d’une tension de l’Humanité.
Denise au musée Tomi Ungerer en 2016.
A tout prendre, la tapisserie progressive des rêves des humains n’a pas eu besoin d’être enregistrée depuis les débuts, puisqu’au fond on la voit, elle est dessinée un peu, résultat de notre immense et opiniâtre reptation, depuis les manques des ancêtres vers la satisfaction, le jouir, le savoir, le survivre, dans la valse d’hiérarchies simiesques avec nos manques, qui ne nous lâcheront pas pour si peu, mais ne sont pas les mêmes qu’il y a deux cent mille ans, pour sûr.
Manhattan, les deux tours dont les ascenseurs tombaient en panne quand y avait du vent parce qu’elles balançaient.
D’une époque à l’autre, pourtant, reste un soupçon immarscessible de pharaonisme. Simiesque. Exponentiel.
Donald par Weaver, 2016.
Pour balayer l’aveuglement des ogres pharaoniques, occupés à dévorer leurs instants dans une furieuse jouissance paranoïaque et guerrière, nous reste l’innocence persistante des œuvres, de l’Oeuvre. L’oeuvre, fille du rêve, recrache par chacune de nos bouches d’or, par chacune et chacun de nos génies, une symbolisation chaque fois très personnelle du Réel.
Hieronymites, Lisbòa.
Alors que la paranoïa de nos maîtres (Hitler ne l’était-il pas ?) est faite de convictions délirantes, au contraire la sagesse profonde de la jouissance créatrice ne délire pas, qu’elle soit inhérente au rêve de chacun d’entre nos huit milliards de vivants ou bien propre au génie créatif de nos quelques gloires incontournables.
La tentation de Saint Antoine Jerome Bosch.
Du premier cri artistique de l’Aurignacien, du Magdanélien, jusqu’au regard sur la Montagne Sainte Victoire de Patrick, toute l’elliptique de l’œuvre et du rêve démerdent le monde des excréments ou tente de nous y étouffer Pharaon.
Patrick Garruchet, atelier.
S’agirait il donc que de faire jouir la mathématique organique de l’Adn, puisque celui-ci a existé préalablement à l’arrivée de l’Humain ? Ne serions-nous, héritier de ce premier processus d’organisation de la matière organique, que dans une sorte de comptabilité vibratoire ? Cette danse de la matière, ô tristesse du constat scientifique, n’aurait-elle complexifié son tempo, depuis le big bang que dans l’attente du big-boum et la décrue du vivant, sans autre prestation que le silence atterré d’humains réduits à regarder passer, générations après générations, les modes du prêt-à-crever ? On serait-là juste comme des Savoyards pendant que les Alpes s’aplatiraient, des Peulhs et des Açoriens quand la mer s’évaporerait, des Eskimos se réveillant dans un Sahara, des Dublinois attendant que la rivière Liffey se vide de toute son eau ?
Quai de la Liffey, Dublin. Quel est le pourcentage des irlandais qui ont lu « Ulysses » de Joyce ?
Je la connais bien cette tristesse effrayante qui saisit ceux qui ont passé trop d’années à observer les guerres ou les couloirs des hôpitaux, et ne voient plus dans le jouir que la danse d’un fou sur le feu brûlant de sa conviction de n’être qu’un cadavre en sursis.
Le défilé de 1918 sur la place centrale de Strasbourg, sous le regard d’un enfant de 7 ans qui courut, quelques mois plus tôt, sous les bombes des mêmes.1918.Petits soldats d’un Big Boum attendant la prochaine cata.
Pourtant non. L’éternité de l’Instant nous arrache à cette illusion d’être du prêt-à-crever. La traversée des cavernes montre, et par plus d’un détail, qu’on s’offrait déjà il y a vingt cinq mille ans le petit luxe de parler à du Mieux. Le Mystère de la divinité, anthropomorphique certes dans la Grotte Chauvet, mais souverainement divine.
Or ce « Mieux » à quoi on parlait participait-il déjà d’une forme de la gloire ? J’imagine la célébrité, une certaine réputation déjà, autour de la grotte de Vallon pont d’arc. Voir où rencontrer ceux qui étaient peut-être des chamans, même si ce devait fatalement n’être réservé qu’aux impétrants qui arrivèrent jusqu’à la femme-stalactite, ça faisait du monde, une petite foule de gens, émus par les maîtres où les maîtresses du lieu. Sous le regard des tribus, le prestige fabriquait comme un vertige qui précisément requalifierait ce regard (celui d’un public).
Théâtre de Bâle Basel Theater. Sous les yeux joyeux du public de l’immense Anna Viebrock et de l’Immense Marthaler, éternisant l’Instant par leur génie. Janvier 2025.
Le regard des admirateurs, conscients soudain d’une essence autre que le regard séparé, que le regard humble, celui qui se croit discret. Regard distinct du Petit dans le public, émerveillé de voir converger les autres vers l’important, le chaman, le roi mage, la star, le pharaon. Regard individuel qui s’enivre de sa réjouissante conjugaison au groupe, qui se dés inhibé grâce aux autres fans, aux foules devenues colossales. Comme une étoile la star bouleverse lorsqu’elle vous touche la main avec simplicité, partageant avec vous le poids de mille, cent mille, cent millions de regards. Salut, j’suis comme toi.
Grotte de Vallon Pont d’Arc.
La prothèse des morts que je suis serait concentrée et hypertrophiée par la multitude en train d’ériger ses héros. Plus je me penche sur le passé, plus je lis les livres et regarde les œuvres, le cinéma, les musées, les traces, et plus je fonctionne comme une résultante des histoires multiples, des héros qui répondent eux-mêmes, sans l’avoir prévu, aux rêves inconnaissables saisissant parmi les foules de leurs publics chaque sujet, chaque nuit, tapisserie colossale. Tapisserie colossale brandie par nos maîtres à penser en même temps que par le miroir de nos rêves, celui qui nous permet de les encenser. Et toute la planète de rêveurs est en route vers on sait pas quoi. Le jour rendra pour beaucoup à nos rêves à l’inhibition et à la peur d’oser exister, nos rêves seront précipités dans un oubli immédiat. On fonctionnera, juré ! Un deux. Un deux. Comme des petit•es soldat.e•s.