Je crois que j’ai le droit d’en parler maintenant : elle et les siens ont disparu de longue date, et ni elle ni son frère n’avaient d’enfants qui puissent les reconnaître dans ce que je vais dire et qui de toutes façons est extrêmement bénin. C’est le graphème de Curtis qui m’a frappé par la justesse dont il témoigne.

Soit une dame qui entreprend de venir me consulter à soixante dix sept ans il y a plus de quinze ans, pour une tristesse qui l’a prise. Elle rencontrera au décours de son travail psychanalytique débuté pourtant à sept ans de plus que la pomme aujourd’hui, l’amour. Ça me donnerait ainsi l’impression que je pourrais aussi bien carrément poser une plaque de marabout à côté de celle d’omnipraticien, non ?
Plus tard encore, je la croiserai, elle sera main dans la main avec une camarade, dans la maison de retraite ou ses difficultés de mémoire l’avaient conduite. Mille métamorphoses !

Le balcon sur la photo, en bas et à droite de la silhouette de la cathédrale, me fait toujours penser à son rêve.
Elle est là, dans le logement de fonction qu’elle y occupait avec son mari encore vivant, elle repasse du linge.
Soudain le fer se transforme en poulet.
Un poulet déplumé, prêt à être cuit ou peut être déjà cuit, je ne sais plus.
Mais, dans son rêve, le poulet s’envole, file à l’horizontale et sort de la cuisine.
Chaque fois que je passe là depuis je vois le poulet. Il file à l’horizontale et grâce à cette dame patiente, j’ai le sourire chaque fois. Ce poulet me file la banane. Et pour cause, d’ailleurs.
Enfant, elle vivait dans les rues jouxtant l’église saint Maurice. Quand on l’habillait pour l’école maternelle ou les premières classes de primaire, elle avait une hantise : que sa culotte ne tienne pas et chute.
On l’habillait debout sur un petit tabouret.
Elles n’est très vite souvenue de çe qu’elle disait, en allemand alsacien : Sie hêwe mir nèt.
Elles ne me tiennent pas.
Je songe à cette peur de perdre l’objet qu’elle avait dû observer entre les jambes de son frère. La banane.
Bien avant que je ne la connaisse, son frère m’avait offert un de mes plus beaux bougeoirs. J’entends encore leur voix à tous deux.

Il m’avait décrit comme peu de personnes la violence entre soldats, la façon dont dans l’armée allemande, il fallait frapper les camarades sous les injonctions du sous officier. Moi je ne pouvais pas fouetter avec la ceinture. Et comment, après la guerre, certains des pires chefs sous l’annexion avaient obtenu protection et fonctions éminentes, et continuaient d’exercer l’affichage de leurs opinions.