… « si nous ne nous faisions pas l’illusion de refaire les mêmes expériences existentielles que nos pères, nous serions pris par une intolérable angoisse, nous perdrions le sens de nous mêmes, l’idée de nous même, et notre désorientation serait absolue. D’autant plus que le mystère de l’histoire des pères (s’identifie) avec le mystère de l’histoire des fils » ( Petrole Pasolini, note 67, le charme du fascisme)…

Odéon, 13 Décembre 2025.

Après 36 années passées à pratiquer une forme d’onirocritique pour quelques centaines de patients, se confirme en moi au contraire (ou partiellement au contraire) que les filles et les fils, dans la lente identification en quoil se tissent nos imaginaires vis à vis des géantes et des geants qui protègent nos première années de naines et de nains, ne sont pas dans la répétition absolue. Que si, au lieu d’être installé depuis 36 ans au pied de ma tour édifiée lors des années pétrolières quand Pasolini était vivant et Creuzevault pas encore né, je travaillais depuis mettons ne serait-ce que cent mille ans, j’aurais observé avec stupéfaction la lente édification des mutations dans ces représentations imaginaires de la réalité qui se fomentent en nous, et qui se reflètent majestueusement dans l’architecture des rêves. Avec notre avantage sur les mammifères, qui est de pouvoir, grâce a lalangue, de les narrer, par bribes, par après. Et ainsi aurais je peut être une petite idée de vers quoi tout ça tend (pas le pantalon quoique dans la pièce de Creuzevault comme dans le texte de Pasolini, ce soit très relaxant de sentir à quel point l’encombrement du cornichon viril est un problème vivement partagé)

Colette Soler, mon maître depuis si longtemps sans qu’elle puisse savoir combien de lectrices et de lecteurs ont pu faire fruit et fond de ses études, pointe les trois facteurs constitutifs de cette «dette familiale» qui fomente en nous le ou les désirs . Naines et nains, nous avons été tatoués mentalement au fil des années où progressivement nous apprenions la continence, la lalangue, l’identification génitale, par trois grandes strates des manques de la génération précédente : « manque-à-jouir», «manque-à-savoir», «manque-à-vivre».

Et certes, chaque génération, répondant à la précédente, a reproduit une réaction à ses manques-à-jouir qui pourrait bien, grosso merdo, avoir assez peu évolué depuis trois cent mille ans d’homo sapiens, passés aux huit milliards que nous voilà devenus… quoiqu’on puisse imaginer quand même de petits progrès , liés ne serait-ce qu’aux conforts, précisément énoncés comme caractéristiques de la fin du prolétariat par Paso (c’est parce qu’il était trop bourgeois pour observer l’explosion du prolétariat aux confins de l’empire, peut être ? ) . En tous cas la mise à l’abri d’une fraction de l’humanité, loin des cavernes, des igloos et des cabanes, dans le confort matelassé des bons lits, à peut-être un peu fait évoluer le manque-à-jouir des parents.

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Pas forcément dans le sens qu’on croit. Les anthropologues et les ethnologues débattent.

Sauf que le «manque-à-savoir» a été l’objet d’une évolution, certes et effectivement l’amplification de nos connaissances nous désoriente paradoxalement, mais voilà, on voit bien que nous tentons de faire « avec », ce progrès dévastateur. Goethe, dans son Faust, dévoile à quel point l’humain le plus savant peut-être, (comme dans « Pétrole » ) jouet d’un Mal diabolique. Le « manque-à-vivre », le troisième de ces traits de manque de la génération précédente qui tatouent l’imaginaire des enfants, ce manque-là, lui aussi, n’est plus de la même matière depuis trois cent mille ans, on meurt quand même un brin moins, un poil plus tard, et l’hypnose des masses parvient même parfois à leur faire oublier qu’elles vont à la mort, histoire qu’elles bossent sans faire chier leurs employeurs de plus en plus persuasifs, robotisation de la pensée aidant…

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Bon, génération après génération, persistent des convulsions de plus en plus dimensionnées, par l’effet même de nos développement démographiques, et toujours fondées, rythmées par des ouragans de pulsions sadiques (Shoah, Rwanda, Kampuchéa, et je n’ose prononcer les horreurs en pleine émulsion) qui caractérisent les surgissements fascistes – et clairement, collectivement suicidaires – des époques de massacre, de génocide, de haines. Malgré, où au travers, de ces désignations génocides et multidunairement masochistes (un drapeau noir comme le deuil et rouge comme le sang n’annonçait-il pas un désir d’autodestruction de l’Allemagne ?), on dirait l’espèce humaine lancée, par la progression de ses manques, comme une pierre à fronde dans l’immensité des temps et des espaces. Si j’entendais comment rêvaient les sapiens il y a deux cent mille ans, bien entendu j’y retrouverais à chacun une cathédrale d’imaginaire, à chaque fois différente, infiniment diverse, méconnaissable et reconnaissable, et toutes porteuses certainement de manques-à-savoir abyssaux, relativement aux nôtres de cet aujourd’hui dont toute vraie re-présentation, fut-elle scénique, avoue tragique.

Même si nos savoirs ne sont, au regard de l’infini Réel, que des miettes de comédie, nous laissant chacun seul avec son rire, son jouir et la seule appropriation de sa propre mort, éminemment fuyarde et se refusant à tout contact tout en étant spécifiquement la mienne, jamais rencontrable par le vivant. Aveu donjuanesque. Possession des vapeurs hilarantes d’un marais aux feux-follets dantesques, possession du néant qui m’égale au tout, dans le moment d’être possédé•e.

Jugement dernier, Bosch.

Une des preuve que le savoir, quant au Réel est en miettes, c’est la notion de l’infini. Quand, dans Pétrole, se crient les mots de Pasolini, allant se soumettre aux prostitués pour, maltraité, jouir du sentiment de l’infini par possession, on peut le créditer d’avoir beaucoup joui. Son Aveu de cette mort, me renvoie aux aveux qui ont mené Pierre Seel en camp, pour n’avoir pas caché son homosexualité lors de la montée des fascismes en Alsace. Cet aveu mis en abyme pour rester vrai devant l’appareil du massacre. Foucault dit à quel point le désir d’une vie vraie, et donc avouable, travaille la société romaine d’abord, puis chrétienne – et Pasolini paraît bien vouloir hurler l’aveu pour continuer de se sentir vrai, en face des mensonges, ceux des assassins, ceux des escrocs. Refusant l’escroquerie, il nous convoquait tous la nuit dernière (et je me demande comment c’est passée la représentation de ce dimanche après-midi, du coup,) à une sorte de Jugement dernier, lui qui vécut jusqu’à son assassinat, chez sa maman, ne laissant nulle place, ainsi, à l’amour depuis le départ et le mariage de son giton en tous cas Ninetto Davoli.

En entendant crier qu’être possédé c’est atteindre à l’infini j’étais assis au premier balcon, un peu gêné par les balustrades pour voir la scène à Cour, et entre moi et les balustrades se tenaient, immenses, quatre femmes, qui sont au vrai ma famille, et fréquentent chacune un âge divers dont seule celui de la dernière est avouable selon les codes bourgeois puisque la petite fille a seize ans. Que se disaient elles de l’encombrement des cornichons évoqué par Pasolini ?