Les allers-retours d’un dimanche rhénan peuvent passer par le restaurant Jabiru, et le dimanche, au lieu des nourritures célestes de l’Afrique internationale, s’y déploie aujourd’hui, comme dans les cercles anciens, la présentation d’un bouquin.
Juste avant de me rendre à l’invitation (qu’Anne-Muriel m’avait fait observer au moment où j’offrais un livre de poésies au patron du restau) mon désœuvrement dominical m’a fait trébucher sur une série de vieilles photographies des années soixante et soixante dix.
J’y ai retrouvé les visages de personnages dont je n’ai jamais rien su sinon qu’ils étaient les amis de mon oncle, un truculent « centralien » qui nous recevait dans son fauteuil roulant en fumant la pipe, et nous interrogeait enfants sur l’astronomie et nos passions. En arrivant au Jabiru, je me suis également retrouvé entouré d’inconnues et d’inconnus, (ce que depuis quelques années on peut écrire, mais difficilement prononcer clairement, d’inconnu•es : engagement graphique pour la cause). A la différence des inconnues et des inconnus de la SPRBA, les amis et les amies du Jabiru se sont présentées et présentés une à un. (Ma maman m’a toujours dit de laisser les femmes passer devant aussi j’admire l’écriture inclusive, même si en poétique le problème reste entier de l’élan lyrique et de la lecture des mots écrits au son de la lyre.)

Qu’auraient dit les membres fondateurs de la SPRBA si, encore vivants aujourd’hui, ils se tenaient avec nous dans la salle du restaurant pour entendre parler de l’ouvrage « Maïmouna » écrit au Sénégal dans les années cinquante ? Est-ce que ces visages que je viens de scruter ne sont pas un peu mon héritage inconscient ? Est-ce que je transporterais le regard de ces habitants de la légende familiale de mon enfance dans chacun de mes gestes, même quand je vais entendre parler d’un bouquin que j’ai pas lu dans un restau dont j’adore l’ambiance, près de mon boulot ?


Une jeune fille (celle du roman) séduite lors de sa montée d’adolescente vers la capitale par un beau gosse, aurait parlé certainement aux ami•es de mon oncle, à travers l’excellence du style d’Abdoulaye Sadji, et leur aurait de toutes manières rappelé leurs propres rêves amoureux… sauf à la bonne sœur qu’on voit dans les photos.
Personne ne sait plus rien de la SPRBA. Sur le net, c’est un des rares sigles qui ne déclenche aucune avalanche.
Pourtant dans l’album familial j’en retrouve quelques photos et parfois notre père s’éclipsait pour les rejoindre. Ielles avaient en commun d’être de cette génération qui avait connu la première guerre mondiale comme gamines et gamins, la seconde sous l’uniforme ou, comme mon oncle trop malade pour se retrouver enrôlé, dans le constat impuissant de l’invasion de Paris. Un seul de leurs noms reste sur le papier et trois autres dans ma mémoire. Ils sont aussi absents que la petite foule joyeuse est infiniment présente, dans les décors précieux du Jabiru.

Ils dataient des mêmes temps que l’écrivain présenté ce dimanche, Abdoulaye Sadji, ils sont d’avant l’invention de la pilule et donc de la fragilité extrême des femmes, la leur depuis trois cent mille ans, vis à vis des séducteurs propres à rien. Combien d’entre eux sur les photos, avaient un enfant caché quelque part, inavoué, une femme victime dans le placard ? La proportion devait être énorme. Et l’histoire de Maïmouna confronte la vingtaine de personnes venues en écouter parler soudain à une forme de procès. Moins d’un quart des personnes présentes ayant lu le livre, la comparaison de certaines péripéties du texte à un modèle mythique référentiel (le fils prodigue, le péché originel) est évidemment de nature à l’adosser aux morales traditionnelles convenues, dans l’Afrique des années trente. Chaque visage presque, de chaque personne présente, édictera, prononcera quelques mots dans ce procès, et la petite salle du restaurant africain (où j’avais cru venir pour écouter une lecture de poésies) devient ainsi un roman polyphonique. Au lieu de manger les délices du menu et de la carte de ce rare lieu, c’est des mots et nos visages qui font délices.


L’allure des membres de la S.P.R.B.A. atteste qu’ils n’étaient pas réfractaires aux références religieuses les plus surannées et qu’on aurait pu leur parler sans détour du Fils Prodigue et du Péché Originel : parmi leurs membres j’ai retrouvé cet après midi, juste avant de rejoindre le Jabiru, la photo d’une sœur voilée, dont je sais seulement qu’elle travaillait à la prison de l’île de la Cité.
Comme ils ne savaient pas qu’au moment où j’écrirais, ce 3 Novembre 2025, Rennes mettrait quatre buts aux alsaciens ils ne pourraient mesurer à quel point le Racing club de Strasbourg a besoin d’un regonflement. Mais c’est le Ballon qu’ils voulaient regonfler, et le regonfler à l’humour, après les deux guerres plus déprimante l’une que l’autre qu’ils s’étaient payées (la nôtre semblant de plus en plus un proche à venir), entre les pays revendiquant l’appropriation, entre autres, des Ballons d’Alsace. Ballons, sommets de Bel, le dieu tout à la fois du soleil et de la mort, la mort en pleine lumière, les yeux grands fermés… André Malraux, qui était de la génération des membres de la SPRBA, avait prophétisé que le vingt et unième siècle serait mystique ou ne serait pas. En 2025, à l’évocation des références bibliques ou plutôt coraniques, quelques mots critiques fusent devant un retour aux images du passé mais ils sont prononcés justement par les protagonistes les plus âgés de la petite congrégation de hasard.

Sur une photo d’une de ces réunions parisiennes du SPRBA il y a une date. C’est vrai que, depuis leur temps, je me serais réjoui d’une évolution des philologies, d’une disparition des naïvetés moralisatrices qui font toujours cortège derrière les clergés et devant les guerres. Mais c’est vrai aussi que je mon horreur des guerres de religion ne m’empêche pas de déguster la cloche de midi, au bout de ma rue, une sorte de glas, que je trouve très philosophique. Voir, un dimanche en plus, surgir des références bibliques pendant une petite réunion littéraire me change des débats sur le genre que j’aurais attendu là, autour de la tragique histoire de la jeune Maïmouna, engrossée par un beau gosse. Pas de débat sur le genre, donc. Qu’aurait dit soeur Marie-Bernard née Suzanne Boos de l’écriture inclusive ?

De 1968 à 2025, 57 années. Les convives d’aujourd’hui au Jabiru n’étaient de loin pas tous né.es et l’écriture inclusive pas du tout. En 1968, j’ai douze ans, je vois le Palais Universitaire grouiller de monde et arborer un drapeau noir déclarant l’autonomie. Le roman d’Abdoulaye Sadji a été écrit quinze ans avant 68, et Abdoulaye lui même était mort huit ans avant. Avant avant.

Dans la pâte immense du temps je me demande ce que c’est que ce fruit défendu dont parle le texte et qui brise la vie de la petite Maïmouna, avec d’autant plus de prudence qu’on m’a dit combien on nous avait menti à ce sujet, la pomme tendue par Eve à Adam étant une grenade. J’en ai encore gros sur la patate, pour pas dire sur la pomme d’Adam.
Comme Maïmouna, les membres du S.P.R.B.A. sont allés se retrouver à la capitale, là où ils avaient fait leurs études supérieures. Je ne suis allé qu’une fois dans l’amphithéâtre de l’école d’ingénieurs dite « Centrale » (comme les centrales nucléaires et les centrales pénitentiaires… Mon oncle rigolard et handicapé avait probablement pêché la plupart de ses amis plus hors de l’école centrale et au Lapin Agile, d’après le courrier que j’ai retrouvé et qui me hante pendant que j’écoute l’histoire de Maïmouna. Vouloir regonfler le ballon d’Alsace ne pouvait concerner que des alsaciens lorrains repliés dans la capitale centralisatrice et jacobine.

J’apprends en le lisant sur la page que ce membre certainement éminent du SPRBA, Hoechstetter, serait mort précisément non seulement l’année de la chute du mur de Berlin, mais aussi de mon installation à quelques deux cent mètres du Jabiru qui, lui, n’était pas encore là, avec son génie d’une Afrique planétaire qui invente un accueil souriant lors de chacun de nos passages et fait déborder les assiettes d’un délire explorateur. Le SPRBA ne me parvient que sous l’écho de deux lettres retrouvées dans l’album paternel : les deux parlent de l’Egypte, celle du nomme André Weber, et celle de la religieuse.

Suis -je devenu aussi cinématographique que les membres de ces réunions ? Avaient ielles une carte de membre ? Qu’est-ce qui les faisait rire ? Quand mon oncle Le Goune, Fred, est mort, un des membres, André Weber, un messin, a fait un résumé de sa vie, j’ai donc un fragment du style des propos de cette Société, et l’ai découvert juste avant de me rendre au Jabiru. Vertiges des styles. Contrastes entre ce qui s’entrechoquera dans ma tête, dans la même après midi, de réunions dont il ne me reste que quelques vieilles photos décolorées, et la présence absolue et richissime des existences en cours, là, rue de Zürich.

Dans le courrier qui m’est tombé sous les yeux juste avant que je file vers le Jabiru, André Weber parle de mon oncle, qui était peut être l’âme damnée de la SPRBA, au jour même de sa mort. Cet André Weber dont je ne sais rien, il parle de l’homme séduisant, le Goune, Fred, mon oncle, qui a surgi, à la fin du spectacle chorégraphique donné sous l’Occupation, d’une des Isadorables.

Janine Solane, danseuse étoile, terrorisée, parce qu’elle entendait claquer sur les marches de l’escalier menant à sa loge les grosses chaussures dues à la sclérose en plaques débutante du Goune, et qu’elle prenait ce raffût pour l’annonce de la visite d’un soldat allemand. C’était peut être au Palais de Chaillot et Janine Solane eut de lui Dominique, celle qui devait prendre la succession de la direction de sa Maîtrise de Danse. L’histoire de leur séparation fait écho à l’abandon de Maïmouna dans le roman dont j’entends décrire le fil pendant que cette lettre, découverte aussi entre les pages des photos de deux réunions de la SPRBA, me reste en tête. Peut-on considérer sa vie comme une réussite ou une échec, demande Eva Weber. Et le beau-frère d’Eva, Louis, répond Hélas ! Un lamentable échec .

La vie de Fred est digne d’un roman. Parce que Fred fut un homme « hors série» … ce départ en flèche au Quartier Latin qui scella d’emblée une parfaite entente avec les joies de la vie… puis les heures lumineuses du midi, Aix, Marseille, Bandol, Savary… la période du Manoir, exaltante malgré ses pans d’ombre.

Ces joies de la vie dont parle un des complice de la SPRBA sont elles un des liens de leur bande prétendant regonfler le Ballon d’Alsace ? Tomi Ungerer, mon regonfleur favori, à écrit que l’Alsace est comme les vécés, constamment occupée.

Une colonie où du temps français la langue allemande faisait peur, et du temps allemand la langue française non. Je m’en suis rendu compte en trouvant ce matin à une vente un hebdomadaire publié pendant la période prussienne 1870-1918 et où clairement la critique de la Prussianité est permise par les autorités.

Le français a été ensuite, entre 18 et 39, un colonisateur effarouché par les langues, et tentait de persuader ses vaincus que leur langue n’était qu’un dialecte. Peut être pour ça que le Ballon sentait de dégonflé…

Ainsi le manuscrit de Maïmouna n’a pas été rédigé en Wolof mais en français… Ainsi ne parlè- je que quelques bribes ruinées d’alsacien.
L’espace ouvert rue de Zürich au Jabiru est enthousiasmant : on rêverait presque que sa présence finisse par ressusciter le fleuve qui coulait devant la vitrine avant 1870 et par où les Suisses – le nom de la rue leur rend hommage- vinrent en bateau sous les bombes prussiennes de secourir les enfants et les vieillards prisonniers du siège. La rue devant le Jabiru a été un petit bras de fleuve !

Oh oui ! on ferait recouler le Rhin tortu là. Et, dans la dent creuse en face de Saint Guillaume, avec les sorciers du Jabiru, on ferait réapparaître le fantôme de mon arrière grand oncle dont restent encore quelques plâtres de la pharmacie où il bouffait du foie gras pendant les 48 jours de siège de 1870.

J’entends l’histoire de Maïmouna et quand son héroïne se prend à regretter depuis la capitale, le bruit des balais criss-criss qu’utilisait sa mère, je me réjouis de la beauté des phrases lues ici à voix haute. On réalise tous qu’Abdoulaye décrit la même campagne peut-être où il était né, Rufisque, une ville de la taille de Strasbourg. On se sent indigènes.

La petite Maïmouna voulait aller à Dakar et mon oncle Le Goun rêvait de Paris comme toute la famille depuis l’aïeul révolutionnaire, l’arrière arrière grand père du Goune, le Kasimir né en 1769 dont l’autoportrait me hante. Mais les retours sont toujours cruels. Maïmouna retourne dans sa campagne, Le Goun se retrouve attaché à sa chaise roulante et à sa pipe, l’aïeul révolutionnaire né découvrira Paris qu’à la prison des Madelonettes où il attendra en tremblant d’être guillotiné à son tour.

L’aïeul est il présent dans les photos du SPRBA comme elles sont présentes à l’envers de mon dimanche au Jabiru ?
L’aieul trop révolutionnaire à été libéré , il a vu en sortant de prison passer la charrette de Robespierre, il s’est retrouvé gendarme du fossoyeur de la révolution qu’il avait chérie. Napoléon l’a envoyé en Allemagne, arrêter le plus révolutionnaire des journalistes allemands et, au lendemain du massacre d’Iéna, envahir avec ses hommes le Palais de Sans Souci à Berlin. La terreur infligée là à l’encore tout petit mais futur empereur Guillaume premier aura les conséquences qu’on sait. La ville dans laquelle je circule doit presque tout à cette frousse. Regardez là, quelques années après avoir été terrorisé par les soldats de Napoléon et l’arrière arrière grand père du Goune, le Wilhelm dont la mère du Goune portera le prénom en s’appelant Wilhelmina, regardez le Kayser Wilhelm serrer la louche à Bismarck grâce à qui il va pouvoir se venger des français et construire une énorme ville en triplant la superficie de Strasbourg.

… avec les conséquences ultérieures et bénéfiques que ça a eu sur l’urbanisme de cette ville, la construction des énormes quartiers wilhelminiens nommés sur le prénom du petit bonhomme terrorisé par l’effroyable aïeul du Goune Kasimir (est-ce qu’ils parlaient de lui à la SPRBA ? Moi j’ai pas osé en parler au Jabiru) et ses gendarmes envahissant le Schloß Sans-Souci… À un ou deux détails près la ville prussienne est pas franchement ratée. Sauf que ces andouilles ont comblé le bras du Rhin qui sinon glouglouterait encore devant le Jabiru. L’Histoire n’est pas un roman.

Mon aïeul, lui, on le devine peut être au sourire qu’il a sur son autoportrait, aurait certainement adoré apprendre que son arrière arrière petit fils Fred Le Goun investirait Montmartre et y connaîtrait tout le monde et qu’il serait au Lapin Agile et pas à la prison des Madelonettes. Et que je passerais ce dimanche après midi au Jabiru pour entendre d’un écrivain lébo parlant de Maïmouna et de sa découverte de la bourgeoisie de Dakar.


Dans la lettre d’André weber, de la SPRBA, écrite au lendemain de la mort de Fred dit Le Goune, pilier lui aussi de ladite Société de Regonflement, surgit un mot sur le roman noir et la façon dont, malgré la malédiction de la maladie, le Goun avait gardé le Ballon et s’était tenu le plus loin possible de la noirceur. André Weber ose évoquer la Truculence.

Arme qui l’aurait fait expédier bien loin du camp des opposants à la langue inclusive, s’il avait surgi dans l’année 2025, dans l’adoration qu’il aurait immédiatement voué à ses apôtres les plus convaincantes.

Pour moi, Fred restera comme un phare… Dans l’après midi de dimanche s’entrecroisent les destins de Maïmouna sous le regard du grand écrivain qui évoque cet écrasement de la femme, et celui d’un oncle qui est mort quand je n’étais pas bien vieux et dont la vie fracassée m’apparaissait pourtant aussi souriante qu’un fleuve éclaboussé de lumières… enfin qu’un canal passant devant le Jabiru, depuis le Rhin jusque à l’Ill, voilou voilou…

La passerelle du brochet…l’adresse du Jabiru est donc, fantômatiquement, le Quai des fleurs.

Sœur Marie Bernard aussi, finalement, a voulu aller à la capitale, j’apprends qu’elle était née en 1907 à Guéret, et s’appelait Suzanne Boos. Comme Maïmouna elle s’est laissé séduire, et la vie religieuse lui a permis d’atteindre la centaine, et de ne disparaître que en 2007.

Qu’auraient pensé de cette longévité les lecteurs du roman « Maïmouna » ?