Si je me raconte un monde vide, c’est à dire où mon individu serait seul face à ses besoins et  dans lequel la substance autre n’aurait pour fonction que de servir mes besoins, je suis alors dans un monde sans désirs.

J’y peux faire ma comm’ pour obtenir ce qu’il me semble désirer – l’être- autre n’est alors, et c’est fatidique, plus aimable qu’en fonction des valeurs qu’il me vaudra. Valeurs que je penserai devoir attribuer en fonction des comm’ qui m’auront préalablement tatoué le cerveau. Mon triomphe peut être planétaire, je n’aurai pour finir fait que vendre, moi aussi et ainsi que tant d’autres dans ce monde commercial, un objet que j’aurai pris pour  moi, en le dépouillant tragiquement mais insensiblement, de ce qui est l’enjeu d’une vibration cosmique, de la luminosité dont seule l’empathie aurait pu révéler le filigrane. Mais l’empathie s’est absentée de ce monde où triomphent les pervers depuis l’apparition de l’humanité.

Le filigrane de la luminosité de l’autre : Tomi l’ami dans la translucidité d’un abat-jour télépathique ?

Je disparais puisque bientôt septuagénaire. Des bébés apparaissent, dans toutes les maternités du monde, voire entre les jambes de mamans solitaires, cependant qu’un peu avant six heures du matin, dans encore la nuit et pendant que depuis ma cour surgit cette rumeur urbaine comme d’un vague moteur que concentrent toutes les chambres d’écho des cours dans toutes les villes, bruit machinal disant bien une moyenne des besoins de tous les ventres gastriques des gens.  

A Threecastle head, dans l’établissement du fils Luke de Tomi, un panneau parle de l’amour sans mesure. The measure of love is when you love without measure.

Hier, en passant devant le musée dédié à Monsieur Tomi Ungerer, (seul artiste français ayant eu de son vivant un musée national), je vois l’oriflamme qui me fait pleurer en dedans, où sont marquées les deux dates fatidiques expliquant aux passants inattentifs que le vieux monsieur souriant à canines de loup représenté là, et bien il est mort, cette année. 2019, qui n’a encore que deux mois d’âge, a trouvé le moyen de ménager une issue à cet inconnu – (Les hommes connus du public sont, par essence, des inconnus, puisqu’on ne peut prétendre à l’intimité d’un produit public), ainsi en tous cas me representè-je la distance qui m’a oppressé les six fois où j’ai croisé sa femme, sa fille, un de ses fils, et le lieu où travaille son autre fils : si eux, ses véritables familiers, voulaient croire en un monde de désirs, en un monde amoureux, il fallait absolument qu’ils se protègent de tous les suce-gloires venus fréquenter leur papa et mari comme un pylône, communiquant planétaire. Tomi a commencé sa vie en faisant des publicités pour des marques locales, puis l’a très vite poursuivie en réfléchissant chaque instant aux publicités qu’il pourrait bien faire à chacune de ses idées. Elles surgissaient, les idées de Tomi, à la vitesse des rafales d’une mitrailleuse. Il a voulu faire état de façon éclatante à chaque nouvel éclairage du monde qu’il inventait, à chaque gag qui lui venait, de manière à extraire, du monde des humains, de quoi affourager ces étranges animaux que sont les besoins du sujet. Et il a fait surgir, en espèces sonnantes et trébuchantes, de quoi déposer assez de flouze dans les banques, pour se permettre une vie bürgerlisch, c’est à dire au soleil de la propriété la plus privée et en même temps la plus héroïque et romantique de toute l’Irlande sauvage.

Moi pendant, qu’il mourait, je me suis retrouvé sans savoir pourquoi, animé d’une envie subite de débarrasser un abat jour de sa blancheur blafarde en y déposant des aquarelles. Ainsi, dans l’Aube du neuf février et les premiers bruits de la cour, à peu près à la même heure qu’aujourd’hui, j’ai laissé mon pinceau suivre le modèle des polichinelles de Tiepolo. 

Les larmes que je ressens depuis l’annonce de la mort de Tomi sont comme l’océan derrière sa maison en Irlande, elles disent un désir de fusion entre les êtres. Un sentiment, en effet, océanique. Mes larmes feraient des vagues et on serait tout près les uns des autres, nos empathies n’auraient riens e grotesque, elles défronceraient même les coffre-forts des banques les plus égoïstes

La foi qu’ont eue les égyptiens et les celtes en un voyage d’Outre-tombe, non dans l’enfer chthonien des grecs et des sumériens, mais dans la Voie lactée, elle me semblait (pendant la cérémonie funèbre, face à l’urne pourpre des cendres de Tomi, dans l’immense nef de la cathédrale de Strasbourg, le soleil de onze heures du matin claquait tout en haut sur les gigantesques vitraux, et parlait du filigrane de la luminosité) elle me semblait l’écho naïf de la façon dont une étincelle vitale paraît se transmettre depuis le Big Bang voire avant, cellule après cellule après les premiers éléments acellullaires, puis êtres organiques et après encore après êtres pluricellulaires, et Homo sapiens après chimpanzé, dans ce concert oxydation du vivant qui semble peupler, pas seulement la petite Terre mais, va savoir, peut-être les cavernes interstellaires de l’infini. 

Les images égyptiennes ou bien au contraire chinoises d’une évolution du vivant qui se poursuivrait outre-tombe c’est à dire la métempsycose d’extrême-orient et de Platon, ou bien la résurrection que les cultes osiriaques ont léguée aux fois christiques, de certains juifs, (les non-sadducéens), et de l’islam, en un mot ces propositions charmantes, charmeuses, fascinantes, fécondes en temples et en révérences, pourraient-elles être l’écho d’un constat plus sérieux, apodictique ? L’homme de raison sous le lointain du ciel étoilé, peut constater en effet la façon dont, malgré la disparition de l’être lors de sa mort, quelque chose passe. On voit clairement, génération du vivant après génération du vivant, survivre quelque chose dans les mémoires, dans les dettes que transportent les successeurs des disparus, on voit survivre non seulement une parenté génétique mais aussi la conservation des savoirs, par les lectrices et les lecteurs des grands maîtres, par les entendeuses et les écouteurs de poèmes, et musique, de communications scientifiques.

Mais qu’est ce qui passe du précédent au succédant, sinon la tension d’une mise en manque,  (manque à jouir, manque à savoir, manque à vivre, pour ânonner la doxa lacanienne), au delà de l’image d’un filigrane de la luminosité ?

Est ce que la mort prématurée du père de Tomi n’a pas été, dans le ciel de ses trois ans, comme un coup de hache sur tout un monde de possibles désirs, l’enfermant à jamais dans l’idée d’une comm’, idée qui ne pouvait qu’avoir du succès au monde désespérant de Manhattan ?

Le livre d’enfant alors deviendrait pour lui, à la fois l’arme d’un triomphe, et la certitude qu’on peut parler aux petits parce qu’un jour, une fois devenus grands, ils vous gardent cette estime transcendantale du vivant pour la lumière.  

Mais on est bien seul dans cette stature du commandeur qui sait comment il a fomenté la comm’ d’un produit unique et méticuleusement dépouillé d’empathie peut-être, par la mort prématurée de son père.