Le vendredi vingt six du mois de Septembre, je croisais en quelque sorte une baronne de Munchaüsen : montée sur le cheval des années, et croisant cavalièrement les mondes furtifs et vacillants de la vie adulte, craignant d’être noyée  par l’existence, autour d’elle, d’autres par trop divers (pour son égotisme infantile) , elle comptait sur les ressources des désirs et des certitudes de toute-puissance qu’elle avait acquis enfant pour, se tirant elle-même par les cheveux, s’élever vers un ciel (sauveur) en emportant même sa monture (pas un cheval mais l’appareil théorétique de sa certitude d’être dotée de pouvoirs magiques).

On me reconnaissait des pouvoirs dès l’enfance, a-t-elle dit. Comme tant d’autres l’auraient fait et sans se gêner, devant mon regard débonnaire de con médical.

Troll du Peer Gynt Patrice Chéreau, 1981.


  • Je me suis souvenu à ce moment précis (pour me défendre contre l’énormité qu’elle proférait avec l’assurance que tout un monde  acquiesçe en masse, par milliards, à l’idée par exemple qu’un enfant peut être un magicien, un gourou qui voit dans le futur, devenu de ce fait un passé)  d’un moine qui avait fait irruption il y a quarante ans devant le pouvoir que me conférait ma blouse d’interne de garde à la clinique de Stefansfeld. Je me souviens d’un établissement peu hospitalier,  dit psychiatrique (oublions l’étymologie de psychè et tournons notre esprit vers la science médicale la plus pharmacopesque, scalpélique et certitudinesque amen).

Une perfusion céleste, savait-il, le reliait depuis plusieurs semaines au Saint Esprit, à cet élément de la trinité pour quoi en tinrent dès les débuts des chrétiens (coptes encore habitués peut être à d’autres trinités, nilotiques) , et que tout petit j’avais cru  appelé le sain d’esprit. Aussi le moine m’apparut-il très amaigri. Ses trop crédules camarades en soutane avaient gardé  l’espoir, quelques semaines, de finir par voir eux aussi cette perfusion céleste le nourrir depuis les cieux et le Saint Esprit. 

Du haut de ma blouse je m’excusais presque de le rendre, d’une injection neuroleptique, à l’aveuglement qui caractérise notre errance d’aveugles dans ce monde sans espoir. Mais avec beaucoup d’esprit il m’en a remercié.

 Je n’ai jamais su si quelqu’un au monastère s’en voulut de n’avoir pas décelé avant moi l’hallucination en ce Sinthome.

C’était dans les années quatre vingt.

 Hier au soir, chenu et nanti d’une cravate F’murr, j’ai refait pour mon trente sixième septembre consécutif, le chemin du boulot à la maison.

Il était tard parce que les vendredi, comme les mercredi et les lundi, je continue de prêter gracieusement deux à trois heures de mes oreilles à qui veut bien se livrer à une demi heure psychanalysante à la condition qu’ielle ait  pris note de quelque contenu inconscient. 

On se livre ensemble à une tentative, en somme, d’affaiblir la force qui, depuis les influences de la dette familiale enregistrée en nos enfances , nous guide pour traverser les eaux changeantes du fleuve vers tous autres. Une bulle cerne notre ego d’un narcissisme. Chaque fois je m’émerveille qu’il soit aussi fascinant et complexe que les temples les plus fastueux de l’Asie, du Nil, que les cathédrales montées pierre à pierre par mes aïeux. Comme le lambris au noeud borroméen de Jacques Lacan, déposé par Antoine Walter Delcaflor dans l’entrée du cabinet. 

Ce chemin, entre mon petit bureau jusqu’à  la maison n’est ni un Golgotha ni un exode. Je n’y ai nulle mer rouge à faire refluer d’un coup de gueule mosaïque, mais un campus universitaire datant pour sa majeure partie des années soixante dix.

Quelques allées de platanes châtrés régulièrement y marquent encore la trace des esplanades militaires où les soldats prussiens appelés par le génie de Bismarck à protéger son maître contre le retour de Napoléon et de Louis XIV, devaient faire des manœuvres en chantant de rudes chansonnettes.

   

Le lieu n’est plus traversé par ces sombres  images que dans le souvenir cuistre des historiens obsessionnels. Par contre un océan d’insouciance y batifole et les ravissant•tes chimistes croisent de loin l’appareil à séduire des juristes, des lettré•es, des informaticien•nes et des philosophes pendant que sur mon vélo je passe en me préparant de plus en plus assidûment à la rencontre de la mort.

Le professeur Reboul, de l’institut de philosophie, m’avait  dit en me voyant arriver dans le quartier un jour de 1989 que, loin d’avoir terminé mes études, je les entamais.

Doté de moins de mémoire que James Joyce ou que Tomi Ungerer, ne pouvant me rappeler avec une précision des dizaines de milliers d’êtres humains que finirait par comptabiliser l’informatique du cabinet médical, qui embrasserait progressivement mon ignorance comme celle de tant d’autres, je suivis ses conseils. J’ai tenté  de retenir d’abord un peu des pré-socratiques et du Parménide, et puis un peu du divin Platon. Aristote c’était déjà trop calé.

Kant et Hegel sont restés le nom de fortifications imprenables. Un jour, Spinoza, Foucault, Lacoue-Labarthe,  ont explosé comme autant d’orgasmes mentaux.

Lire Nympha Fluida,  de Didi-Hubermann, a été aussi formidable que la joie de croiser, chaque jour sur le chemin aller du travail et le retour au souper, les visages, les corps et les modes successives de celleux, étudiantes et étudiants, qui  ont sans cesse eu entre dix sept et trente ans.

Seuls les membres du collège enseignant étaient affecté par le temps, et aussi la troupe nombreuses des préposés au fonctionnement du campus, au nombre duquel je finissais par me compter. Depuis neuf ans que j’ai eu soixante ans, mes contemporains ont presque tous pris leur retraite. Comme la mère qu’Ulysse visite aux enfers ielles me regardent tous comme un morceau de l’Enfer.
D’un âge incongru je me rassure en me disant que Tomi n’est plus là, mais que, de ses quatre vingt cinq années, était resté à mes yeux, jusqu’en 2019, le plus jeune des irlandais du coin… Pour me venger je placarde la meilleure photo que j’aie jamais vu de lui, à quelques mètres de la Misha, devant une maquette de la ziqurat d’Uruk, comme le Gilgamesh pleure par Enkidu il y a six mille ans. 

La plus belle photo jamais faite de Tomi.

Ainsi  l’avait prophétisé Erwin Wernher, quand je le croisais retraité en 1976 : un jour vous  monterez dans le bus et les femmes ne vous verront plus : vous saurez alors, oui vous saurez.

Je n’avais pas encore entamé de psychanalyse, alors je ne savais pas très bien que lui non plus. 

Ses propos étaient charpentés d’infantilisme. Quelques années après les avoir tenus, il irait triomphal, lui le célibataire de toujours, main dans la main avec Marie Antoinette, ménade toute éblouie par ce bachique sénior qui n’enseignait plus l’anglais mais lirait avec elle Henry James jusqu’en 1995. 

Hier soir mon chemin de retour du travail s’est pour la première fois interrompu, à l’Atrium, à côté de la fac de lettres bien avant que j’aie rejoint comme d’habitude  l’allée des platanes prussiens taillés et tailladés entre les bâtiments des sciences.

Je me suis arrêté pour assister enfin a une de ces nuits de la philosophie qu’organise Mathilde avec ses ami•es philosophes. 

L’amphithéâtre huit du bâtiment construit par Chaude Denu et Paradon m’a immédiatement rajeuni, j’ai grimpé au dernier rang pendant que l’orateur terminait un propos brillant sur la vérité en politique.

A ma surprise (en Médecine personne n’aurait fait ça) une étudiante se décalait immédiatement pour laisser de l’espace et un siège au retardataire.

Et puis Jean-Luc Gangloff est arrivé. Il m’a sauvé en quelques phrases rapides du marécage dans lequel me laissent  trente six ans de consultations analytiques des lundi, des mercredi et vendredi soir (sur les cartes de visites des dames du monde bourgeois de l’époque de ma grand mère, elles notaient « visites les Lu. Mer. Ven. »)

A voix basse il a commencé par une ou deux démonstrations d’escrime : à terre, le scientifique marseillais prophétique Raoult, à qui je dois d’avoir encore dans mon placard douze tonnes cinq de remèdes anti Covid depuis le début de la répansion du virus courronné en 2020.

Hop ! transformé en santon de Provence. La lecture monocorde n’empêchait pas de voir se dérouler l’assaut : fente, contre fente, esquive. Une citation de Dominique Pestre comme un coup d’épée., de Félix Le Dantec et du livre Les fous voyageurs comme un coup de sabre.

Les complotiste : comme des mouches mortes, les pattes en l’air autour du bureau.

Alors que moi, trente six fois douze mois de quatre semaines de lu. Mer. Ven. (De 19h a 22h) je ne disposais pas des mêmes armes. Je me suis tenu chaque fois silencieux devant l’infantilisme qui fait l’adulte , devant moi, aussi prisonnier de son enfance que ma pomme.

Avec un immense soulagement dans l’amphithéâtre 8 de l’Atrium j’observe le démantèlement par Jean Luc Gangloff, des détracteurs de la science. En une phrase, par exemple : « Ils n’attaquent que la conception idéalisée qu’ils se font de la science. » 

Assis depuis moins d’un quart d’heure, je voyais déjà comme en reve, refluer la horde des convaincus qu’auraient vaincus assurément les alliés éblouissants de Gangloff.

En psychiatrie, tant d’argumentaires sceptiques ou relativistes ont amené au triomphe d’un retour médical du Médecin de Molière, purges et saignées, saignées ou purge. (je veux dire TDHA ou HPI, et hop un coup d’amphétamines pour éviter que votre  gamin finisse comme Rimbaud ou comme Van Gogh. Vous verrez, il deviendra médecin ou avocat ou il fera sciences po.

Un des trolls de Peer Gynt.

  

Les trolls de Peer Gynt.

On a vu la disparition, sous une magistrature suprême condamnée ce soir même,des psychanalyses. On a vu le remplacement de longues tentatives de restauration du Sujet  par l’assommoir du methyl phénidate prescrit, par hectolitres. Et avec aussi peu de discernement que la bière aux comptoirs de Munich.

Molière me manque pour brocarder la frénésie de prescription et le racccourcissement miraculeux de la durée des consultations diagnostiques de psychiatrie. 

Paul Feyerabend surgit alors, dans le discours du professeur, là bas en bas du bel amphithéâtre, et la figure de l’autrichien dont j’aurais mieux fait peut être d’aller écouter les cours à Zürich dans les années soixante dix, et qui est mort précisément l’année où j’ai commencé mes allers-retours  vers la tour qui jouxte l’Atrium et le campus.

 Siegmund Freud et Groddeck m’ont permis adolescent de me débarrasser, en les lisant et en appliquant leurs théories, de mes migraines épouvantables – Feyerabend m’aurait prévenu que leurs argumentaires tenaient du tout est bon

Feyerabend, La structure des révolutions scientifiques, ton ouvrage sera sur ma table de nuit demain (mais quand l’aurai-je lu ?)

Alors que précisément je voulais reprendre toutes les théories de Foucault sur la gouvernementalité de soi et des autres, Jean-Luc Gangloff sort de son chapeau, après le santon de Provence et professeur de médecine marseillais Raoult, le trilemme du baron de Münchausen racontant qu’en se tirant lui même par les cheveux il s’est soulevé avec son cheval hors d’un mauvais pas. Mille trilemmeurs me reviennent aussitôt en mémoire de trente six ans de consultations. J’aurais dû mettre une affiche derrière moi.

Plein de l’anarchisme épistémologique évoqué par Feyerabend j’ai senti autour de moi le bâtiment de l’Atrium rejoindre les insolubiliae que représente, dans l’axe du Campus, la flèche de la cathédrale.

Les derniers étages de la flèche de Johann Hültz dans l’axe du Campus.

Elle aussi nous tire par les cheveux vers le ciel. Jean Hultz a empilé dans sa flèche  sept chapelles superposées, faisant écho aux sept planètes du ciel médiéval (le soleil, la lune, Vénus, Jupiter, Mars, Mercure et Saturne). Les planètes, pour un astronome médiéval, c’est à dire le multiple et le changeant. Mais si Hultz les fait se réunir en une pointe, au ciel, cette, pointe est l’Un (d’Empedocle ou de Parmenide ?) Le campus zyeute le dieu unique au nom duquel les réjouis, les milliardaires de la crèche, engagent au combat la foule des croyants, faut bien que quelqu’un protège leur compte en banque, merde L’insoluble est le suivant : comment à partir de l’Un (la flèche de la cathédrale ) premier, égotique, unique, insécable… parvenir au multiple, changeant, autre . Hop ! Qui peut ? Elohim ou Yahvé ou Ganesh ou Hultz ou…                                

Jean-Luc Gangloff fait surgir devant moi, comme si on était dans la salle de bal d’un paquebot transatlantique, la féerie spectaculaire des arguments de Paul Feyerabend l’impayable autrichien et de Harry Collins.

 J’aurais aussi rêvé de ça, depuis trente six ans que le campus envoie vers ma consultation les fragments incomplets d’une ethnologie des universitaires, que Harry Collins saute depuis les parcs bucoliques de Bath jusqu’aux jardins  de la Reich Universität qui longent le campus des années soixante dix. Qu’il nous explique à tous la sociologie des découvertes qui ont surgi ici. 

Devant le système des méta-inductions pessimistes de Poincarré, que Gangloff sort du fourreau ensuite, loin de faire du dévoilement des erreurs du passé la preuve que mes certitudes d’aujourd’hui seront à poil demain, je m’assieds alors (il est presque onze heures du soir) dans une vérité pour moi première : la lecture (que je pratiquais adolescent en cachette) de Freud et de Groddeck a interrompu les crises migraineuses qui me paralysaient avant de façon mensuelle. Ça aurait certainement amusé le troisième héros cité par Jean-Luc Gangloff, Karl Popper. Ça m’aurait permis, avant qu’il soit minuit dans l’amphithéâtre huit du bâtiment construit par Claude Denu et son pote Paradon, d’éliminer le faux, dans l’interconnexion (autre notion brandie dans l’amphithéâtre nocturne ) mienne avec les autres chercheurs, interconnexion qui s’amplifiait de savoir l’excellent et rigoureux  psychanalyste Dimitri Lorrain assis derrière moi.

L’assemblée était prodigieuse et juvénile, éclatant de rire aux blagues les plus subtiles du  professeur.

Le microscope de la banalité du Mal.

Si par contre lorsqu’il invoqua les instruments en tant que fondateurs de la science par l’interinstrumentalité, Gangloff avait su ou vu le microscope dont m’attendait la vision le lendemain, celui d’un des pires nazis qui ait règné sur l’université de Strasbourg et donc qui a été à ce titre le maître d’un ou l’autre des miens, ça, à quelques centaines de mètres de l’Atrium et qui voulait démontrer d’un instrument sadique paroxystique, le racisme d’Adolf Hitler. Je songe à ce personnage, il a commandé des « corps encore vivants » aux Camps de la mort, pour un institut d’anatomie… (j’entends encore Ernest HUBER, qui vint vivre à l’Institut après s’être caché pendant toute la guerre me dire : vous vous rendez compte ? Une salle d’opération dans un institut d’anatomie !)

  • Café !
    Après le cours de Gangloff sur les assertions scientifiques et anti scientifiques, il y a eu café dans l’entrée de l’Atrium, puis une conférence sur un texte que je pensais ne pas connaître, le Qohélet, qui s’est avéré être la version originale de l’Ecclésiaste. Il est onze heures. Souffle des souffles, vent du vent, poussière des poussières.
    Il est vingt trois heures et dans un des bâtiments les plus récents du Campus, j’entends énoncer l’étrange idée, implicite à l’Ecclésiaste, que dieu aurait créé l’homme pour le craindre. Je réalise  qu’il peut être évoqué par deux noms, Elohim ou Yahvé, signifiant deux façons distinctes de l’envisager. Je regarde les murs pour voir s’ils se recouvrent tout d’un coup d’écritures célestes. Je remarque juste une ligne de portemanteaux inoccupés, et que la porte, en haut de l’amphithéâtre, claque quand quelqu’un sort sans faire attention.

    Tous les torrents vont à la mer et la mer n’est pas pleine.
    Au lieu où les torrents vont, là, ils retournent pour aller.
    Toutes les paroles lassent, l’homme ne peut pas en parler.
    L’oeil ne se rassasie pas de voir, l’oreille ne se remplit pas d’entendre.
    Ce qui a été sera, ce qui s’est fait se fera:
    il n’est rien de tout neuf sous le soleil.
    Il est une parole qui dit: « Vois cela, c’est neuf ! »
    C’était déjà dans les pérennités, c’était avant nous.
    Pas de souvenirs des premiers, ni même des derniers qui seront,
    pas de souvenir d’eux, ni de ceux qui seront en dernier

    Le professeur, Receveur, a eu tôt fait de nous renvoyer à tout ce que du texte nous savions déjà quasiment par cœur…
    Mais quand je me mis à considérer toutes les œuvres accomplies par mes mains et tous les tracas que je m’étais imposés, je constatai que tout était vanité et pâture de vent, et qu’il n’est point d’avantage durable sous le soleil.
    Quand le professeur évoque ce moment du Qohelet où la brève vie d’un avorton est présentée pour préférable à celle, même d’un grand homme, mais qui rencontrerait la tragédie et la mort en en étant conscient, le texte, présenté par les historiens comme relativement récent,  du troisième siècle avant notre ère et non pas du neuvième, me renvoie pourtant aux horribles  questions  remontant à l’invention de l’écriture à Sumer, quand la question est posée du devenir de l’umul, l’avorton, plus de mille ans avant.
    Je ne retrouve pas sur internet l’histoire des interrogations rituelles mais je me souviens d’un questionnement sur un au delà où l’avorton serait encore objet de lamentations.

    La question du ratage de la création et, vu d’en haut par une sorte de roi tout-puissant, l’inutilité absolue du politique parce que :

    16 Voici encore ce que j’ai vu sous le
    soleil : dans l’enceinte de la justice domine l’iniquité ; au siège du droit triomphe l’injustice…


    Pendant que ce que nous savions ce soir des guerres en cours  se poursuit, et nous en savons très peu, tout au plus le décompte des cadavres en Ukraine et à Gaza, pendant que nous étions dans l’amphithéâtre, nous apprenions, ce jour, même moi qui n’ai pas eu une seconde pour écouter la radio, qu’un de nos présidents de la république a commis un crime assez colossal pour justifier cinq longues années de prison aux yeux des juges… Pendant que, dans l’amphithéâtre autour de moi je sens sur tellement de visages, là, cette nuit, la vivacité d’un désir politique, Receveur déroule ces conclusions, celles d’un supposé-roi, supposé-sachant, témoignant qu’il y a deux mille trois cent ans l’ignominie qui règne aujourd’hui triomphait pareille  :

  • Ecclésiaste, 4

1 Puis je me mis à observer tous les actes d’oppression qui se commettent sous le soleil :
partout des opprimés en larmes et personne pour les consoler ! Violentés par la main de leurs
tyrans, il n’est personne pour les consoler. 2 Et j’estime plus heureux les morts, qui ont fini
leur carrière, que les vivants qui ont prolongé leur existence jusqu’à présent ; 3 mais plus
heureux que les uns et les autres, celui qui n’a pas encore vécu, qui n’a pas vu l’œuvre
mauvaise qui s’accomplit sous le soleil ! 4 Et j’ai observé que le labeur [de l’homme] et tous
ses efforts pour réussir ont pour mobile la jalousie qu’il nourrit contre son prochain ; ceci
encore est vanité et pâture de vent



Alors évidemment si les clergés en charge du boulot n’ont jamais supprimé ce texte de leurs lectures favorites c’est évidemment rhétorique et pour prouver à leurs fidèles quelque chose qu’ils avaient envie de faire entendre. Peut être pour soumettre le guerrier les clergés aiment ils à rappeler au paysan que les tentatives révolutionnaires ne servent à rien. Si ça se trouve l’Ecclesiaste ment, c’est peut être juste un vieux dépressif qui écrivait dans son bain et qui ralait parce qu’il entendait tout le monde faire la fête dehors et que sa fille avait épousé un libertaire et que sa femme était partie avec des gens super …bref un Ronchon… Mais les images qu’il convoque n’ont pas été gommées non plus par la nuit, et la nuit est  arrivée depuis un moment. 

Tout le monde s’est séparé devant l’Atrium. En rentrant à la maison je passe devant le temple sumérien exposé à la Misha, dont la maquette remonte à une exposition consacrée aux plus vieilles cités de l’Irak, encore en fouilles aujourd’hui, vers Eridu. 

Ziqurat d’Uruk.


Thierry Receveur avait su faire sonner dans ma tête une des paroles de l’Ecclésiaste qui, dans sa dépression sans antidépresseurs, arrive à formuler que ce serait mieux d’être mort-né que d’avoir vécu toute sa vie, qu’il décrit pourtant comme celle d’un roi heureux et comblé. Mais confronté à l’horreur et à l’absurdité de la mort, de la vanité de tout geste et de toute connaissance, il regrette douloureusement d’avoir conscience d’exister. L’évocation de l’enfant mort-né me rappelle que , deux mille ans avant le Qohénem, un héros sumérien évoquait le destin des avortons. Gilgamesh, dont les exploits furent évidemment chantés dans le temple, au sommet de la Ziqurat d’Uruk entre autres, pose précisément une question, au moment d’arriver aux enfers et avant de retrouver l’ombre de son ami Enkidu :(j’ai remué mille pages avant de retrouver cette ligne)

As-tu vu mes petits-enfants mort-nés qui n’ont pas connu la vie ? – Je les ai vus là. -Que font-ils ? -Ils jouent auprès d’une table d’or et d’argent chargée de beurre et de miel. (Tablette XII)

Or, argent, beurre et miel.





J’ai retrouvé un fleuve de temps. Les deux ultimes évocations, par Receveur, et de Gilgamesh, et de l’éternité de l’instant.

Demain (je ne le sais pas encore) je rencontrerai l’haleine des temps. Simone Pollack me parlera, à moins de deux cent mètres de l’Atrium, de son arrivée à Auschwitz à quinze ans. Elle évoquera son séjour ensuite, tuberculeuse, allongée pendant  deux années consécutives au sanatorium  à Leysin, (au sanatorium où je viens de lire le séjour de l’auteur d’à pas aveugles par le monde, Leib Rochman, après qu’il s’est caché et a observé en tremblant de terreur l’ignominie d’un monde qui rêvait de le dénicher pour l’assassiner, et il expérimentait ça à l’âge des étudiants qui l’entouraient à l’amphithéâtre, du haut de ses vingt quatre ans) . Et je sentirai le désespoir de l’Ecclésiaste me serrer le cou. Je  dirai à Simone que Leïb Rochman a baptisé les Camps Les Plaines.

Simone Pollack.
Screenshot


Tout le monde dansera autour d’elle, quatre vingt dix sept ans , et Régine , toute jeune et fêtant ses quatre vingt onze ans. 

L’antique plan d’avant le campus.

Par la fenêtre en me penchant je regarderai l’Atrium comme un tabernacle rempli de paroles précieuses.

Puis, je me mis à passer en revue sagesse, folie et sottise: “

Chaque jour en revenant du travail j’ai depuis quelques années le secret cadeau d’une ziggurat qui m’est tout aussi chère. Elle est exposée, le long de la tour de la Chimie, à l’entrée de la Misha.

Tenailles du temps des mémoires sur le campus. Éternité de l’instant…