Préface.

Vous entriez dans une lumière qui saisissait même les aveugles, dont l’aveuglement était d’ailleurs presque signe de la trop forte intensité de cet éclairage. Signe et, vous vous posiez la question enfantine :  peut-être signature ?  L’éblouissement vous permettait d’entendre cette lumière et c’était en effet une musique qui aurait averti tous vos regards, en eussiez vous été privée ou privé de naissance. D’ailleurs il fait en général nuit. Car combien regardent encore les étoiles, pendant que j écris, pour ce qu’elles disent et non pour les télescoper d’une vague intelligence d’astronomes ou d’une vague odyssée d’astronaute ?

L’image qu’on se fait des Lumières, l’image qu’on s’en est longtemps faite, parle d’ailleurs encore positivement, sublime autant qu’un dais bleu nuit clouté d’étoiles et de planètes farceuses, si l’on se contente d’écouter les musiciens leurs contemporains, et d’ailleurs quoi de plus obscur que le Requiem de Mozart, musicien des Lumières s’il en est ?

L’image que je me fais de ce triomphe musical de la Plainte et de l’Endolorissement, le Requiem, me laisse coi. J’ai écouté le requiem par deux fois cette année. Les chœurs amateurs qui chantaient dans le temple Sainte Aurelie, les virtuoses qui l’interprétèrent dans le temple dont Bruno Lakkaichi est gardien, à deux jours d’intervalle, m’ont renvoyé au silence intérieur, bien loin de toute conscience qui m’appartiendrait en propre, dans un fleuve de partage possible, immédiat et joyeux. 

Il y aurait donc une langue de l’éblouissement, Et partageuse.

L’entendrai- je aujourd’hui, en ce 26 Février, quand je me glisserai tout à l’heure au travail justement d’une crainte sacrée des Requiems réels, à l’affût des signes de la maladie et au pied d’une terrible tour des années soixante dix, brutaliste en diable ?

L’éblouissement qui a forcé une amie à s’asseoir endolorie, avant hier, l’oppression qui empêche son compagnon de respirer depuis quelques semaines, disent assez comme nous sommes aveugles quant au sacré que nous représentons pourtant nous mêmes, les uns aux autres, cathédrales uniques, ziqurats individuelles. Cependant qu’à Eridu, où un des nôtres part cette semaine encore, apparaît, m’a t il dit, comme une image, un fantôme, comme un spectre du temple totalement disparu, quand de loin on guette les lieux et que quelque chose flotte dans les miroitements du ciel au dessus des sables. Eridu, en Irak, Eridu, de la vieille civilisation du Dieu Enkidu et de la déesse Ishtar.

L’un des nôtres part au désert et on sait bien que l’éblouissement y est une menace de chaque jour, mais pas d’y croiser l’orchestre symphonique et les chœurs qui diraient par le Requiem de Mozart la fin de toute lumière et donc de toute image.  Son odyssée en est bien une, puisqu’archéologue il ramènera peut être de sa recherche des nouvelles du temps perdu, celui que Bottéro désignait en le disant celui où les dieux faisaient les hommes.

SI LE REQUIEM ÉCLATAIT DANS LE DÉSERT.

Poser la première marche, je le fais en songeant à la suite de ce qui vous arriverait. Vous êtes derrière cette feuille aveugle où rampent mes mots, qui rêvent de vous construire un palais.

Mais si, sourd, quelqu’un me décrivait le Requiem, je découvrirais la foule de celles et de ceux qui, l’ayant entendu ou même écouté, se diraient, soit que la description est délirante, soit qu’il n’avaient au fond pas réalisé ce palais sonore et sentimental. Que m’en reste-t-il, à distance, sinon le souvenir d’un plaisir dont je serais incapable, n’ayant nulle compétence en composition musicale, de reproduire les mécanismes ? N’être ni musicien ni musicologue a cependant un avantage : le palais sentimental du Requiem de Mozart ne m’apparaît que lors de ses représentations et il s’évanouit avec la dernière note entendue. Quel sentiment scandait-il ? Je ne le sais plus : les sentiments de quelqu’un d’autre me traversent sans pouvoir évidemment  me guérir de ma propre realité.

Dans l’aventure qui vous attendrait, de la même manière, y aurait il plusieurs moments successifs, une progression qui serait celle tentée par les mots que je trace et qui ne saurait qu’être honteuse si elle ne parvenait à se hisser aux mêmes magies qui me viennent en mémoire si je pense aux éblouissements sentimentaux que me fait le Requiem.


A COUPER LE DÉSESPOIR.



Composé lors d’une visite à un moine de la montagne sans le rencontrer.
 Le sentier pavé de pierres pénètre dans un val,de cinabre.

Le portail en branchages de pin est bloqué par de la mousse verte

Sur le perron désert, des traces d’oiseaux

Dans la salle de méditation, personne pour ouvrir

Je regarde par la fenêtre, une brosse blanche,

Couverte de poussière, est accrochée au mur

Vaine visite, je soupire

Sur le point de repartir, je musarde un moment

Des nuages parfumés s’élèvent de la montagne

Une pluie de pétales de fleurs tombe de l’azur

Joyeuse est la musique du ciel

Plus encore, les cris plaintifs des gibbons

Ici, enfin, je me sens vraiment à l’aise.

(Li Po ou Li Tai Pô ou Li Bei, né en 701)

Le secret absolu d’une boule de papier froissée échappe à toutes les polices du contrôle absolu, dans la poche de Wang le claudo. Personne n’a observé la très vieille dame qui la jetait depuis sa fenêtre, trois étages au dessus du «Petit Tonneau». Une centenaire, un musicien des rues, rien qui puisse susciter la moindre envie.

Au bout de la rue de la Commanderie le vieux Chinois prend le trottoir de droite, sans s’arrêter de chanter Lili Marlène et sans lâcher les touches de son accordéon virtuose. Il traverse l’avenue vers un garage, en dessous de la Tour Saint Jean, le plus vieux monument de Nancy (Meurthe et Moselle, France)

En surgit un taxi, qui le prend en charge au passage, l’air de rien.
Le chauffeur fait comme s’il ne connaissait pas le musicien des rues et feint lui demander sa direction. On n’est jamais, on sera plus jamais trop prudent.

Il a l’air tellement rêveur, le vieux métis germano tibétain, même quand, à l’entrée de l’aéroport d’Amsterdam, à l’endroit précisément où le dépose le taxi, une  très jeune femme, sublime par l’aspect volontaire de son visage –  mais rougissante – lui tend des papiers d’identité.

Lui, vieillard vieillardissime, saisit en souriant un passeport, un visa et un billet, (elle faisant un écarquillement des yeux vers lui qui semble dire « C’est bien vous que je croise, c’est bien moi qui participe de cette chaîne que tout cela est beau ! ») pour l’avion dans lequel il saute du même air rêveur. Mais cette fois-ci il se retrouve sous le regard glacé de touristes dégoûtés d’avoir à partager leur trajet avec un pauvre qui pue. En enlevant son bonnet il dégage une tête hirsute, et son regard éperdu remarque, à la grimace de sa voisine immédiate, que l’odeur irrespirable d’ours mal léché qu’il diffuse, le mélange d’urine et d’une moisissure pourtant bien moins infecte que celle de la pourriture contre laquelle secrètement il se bat, celle qui d’ailleurs viendrait en quelques semaines à quiconque s’aviserait de devenir un dormeur des rues, risque de rendre rapidement sa présence dans l’avion totalement incongrue… Il ne prendra donc le temps de lire le message qu’il a transporté secrètement dans le taxi, cette boule de papier froissé, qu’une fois isolé, sur le trône où l’on va seul, dans les toilettes exiguës du long-courrier.

A la sortie un acrobatique nettoyage dans les espaces microscopiques des toilettes de l’avion lui a donné un aspect et un parfum plus compatibles avec le soulagement de la cabine. Chaque partie de son corps ruisselle à présent de miettes arrachées à ce qu’on pourrait appeler du savon d’aéroport. 

Il a parcouru le message. Il sait que ce texte, savoureusement fraternel, il devra malgré son épuisement de tout-vieux, transporter jusqu’au vénérable ermitage de la trop belle et si libre Zhuo Wenjun.

C’est au mont Tiantai, c’est dans les montagnes proches de Qionglai, oui, dans le Sichuan, là où Zhuo-la-libre s’est fait connaître en choisissant pour les  traduire en Chinois les poètes obscurs du monde entier, et aussi par la profonde philosophie que véhiculent ses critiques littéraires, musicales, et parfois même historiques.

Wang se représente, depuis son fauteuil d’avion, les montagnes qui cernent l’ermitage de Zhuo. Parce qu’elle sont ces mêmes montagnes qu’avait dû quitter son père il y a plus de cent ans.

Son père était venu pour porter les valises de l’armée anglaise, et les armes, et il avait risqué en Europe sa vie, pendant la première guerre mondiale.

En fermant les yeux Wang retrouve l’idée des vallées de cinabre.

Il laisse se dérouler lentement en lui l’allée de pierres qui mène à l’ermitage de Zhuo l’esseulée.
La lettrée.

La sauvage.

La solitaire.

Et pourtant l’amoureuse.
Car de quel poète encore inconnu est-elle en train de préparer amoureusement la gloire en le traduisant ?

 Elle lira bientôt la lettre jetée tout à l’heure par la vieillissime Marguerite, d’une fenêtre lorraine, rue de la Commanderie. Mais quelle commanderie qui commanderait quoi de quels temples  absolument oubliés ?

 Il a patiemment défroissé la grosse boule de papier qui avait rebondi sur les plis de son accordéon. On lit facilement :

-« Zhuo, n’aurais-tu pas fait grandir déjà, en ton tout-puissant admirateur, Qifu, l’homme qui préside aux destinées du Sichuan, la conscience qu’il pourrait échapper au cauchemar stérile de n’admirer que lui ? Si tu y es déjà arrivée, cela veut-il dire qu’il a déjà cessé de se croire déçu par tous ceux « des gens » qui ne sont pas ses supérieurs hiérarchiques ? 

Si c’est le cas chère Zhuo, sache qu’il y a peut-être moyen maintenant pour lui de se croire capable(qui pourrait prétendre, dans les pays de ce que l’on appelle Occident, être comme lui responsable d’une ville qui contient quelques millièmes de l’humanité toute entière en elle seule ?) d’infléchir, -au moins en lui-même pour commencer-  la violence qu’il retire de ceux-là précisément qui lui donnent des ordres ?
Si je t’écris, si nous prenons même le risque de t’envoyer mon ami précieux Wang, c’est qu’ ici, à Nancy, une toute jeune surdouée hantée par nles mêmes fantômes que toi et nous, a été remarquée par Wang.

Tu te demandes pourquoi ?

Écoute : sur le chemin de son école, Wang  l’a surprise alors qu’elle était en train de se réciter par cœur les généalogies des dynasties chinoises alors qu’elle n’a pas seize ans.

Ça ne t’étonne pas vraiment, n’est-ce-pas, puisqu’en vraie Chinoise tu en sais toute l’importance et la permanence ?
Fallait-il que nous croisions encore une “nouvelle”, exaspérée comme toi par l’image affreuse de l’ordre des pouvoirs, (peut-être lui dirai-je un jour ce que nous tentons, et si je meurs avant, tu lui feras savoir, amie) nous qui sommes maintenant déjà si nombreux à fomenter, (avec l’optimisme vrai c’est à dire sans espoir), le bien ?
Retiens, surtout, que chez elle, dans une campagne champenoise reculée, aussi reculée que ton ermitage du mont Tiantiai, se trouverait un casque d’or perdu par Attila. Ne m’as tu pas signalé par ton dernier envoi, que le maître de ta ville immense, le grand Qifu, parle de plus en plus souvent dans ses discours de l’Attila des Huns ? Aussi voilà ce que nous allons tenter de faire encore, si la mort ne nous éteint pas auparavant : nous allons chercher pour l’utiliser ce fétiche a l’inestimable valeur symbolique. Tu sais la mise au point de notre précieux système. Tu sais que les nôtres s’apprêtent, je l’espère, à faire virer à notre main d’innocence les pervers qui, systématiquement sont le plafond de notre pauvre monde humain. Tu sais la machination que nous machinons. Je t’ai dit le filet d’intelligence articulée, le piège que je suis en train de faire jeter par le monde pour y dépister les monstres les mieux cachés. Et tu sais que le système que mes longues études informatiques m’ont permis de mettre au point aura aussi pour effet de les amener, ces pharaons pervers qui anéantissent chaque jour tous nos espoirs utopiques, à une mutation profonde de leur abomination intrinsèque. Et, je te l’ai dit, il se trouve qu’en creusant une de nos autoroutes de fibres optiques, nous avons buté sur le casque d’or d’Attila ! Main invisible ou trompeuse bonne fortune, on verra, on a déjà tant vu et tant soupé de galères, ma Zhuo combattante !

Attila, modèle obsédant de l’envahisseur effréné, du tueur à vocation transcontinentale : Qifu y reconnaît tu m’as dit un grand nombre de ceux qui pèsent aujourd’hui sur l’atrocité du dévoilement technologique de nos sociétés. Qifu, si fidèle soit-il à l’atavisme opposant l’empire du Milieu aux Huns, t’a dit trouver pesant d’hériter lui-même, comme tout responsable au monde, de l’inusable pulsion humaine aux inéluctables et éternels massacres. Enfin tu m’as prévenue  que le grand Qifu répète, dans ses discours de fin de dîner, que le prochain conflit lui semble bien devoir aller franchement au génocide maximal si pas suicidaire. Évidemment nous  savons cette probabilité.
Nous craignons surtout qu’elle fasse jouir au plus au point ses semblables… Ça nous donne l’obligation de concevoir cette apocalypse, malgré l’ennui profon qui nous fait bailler devant tous les sempiternels complotisme ! Nous le devons, à seules fins d’en annuler la survenue, tu es d’accord ma chère poète ? Alors voilà et dans l’ordre : premièrement, le temps est venu, en tout état de cause, de faire voir et ressentir à Qifu, le maître de Chengdu, et comme tu me le proposais, ce qu’est l’esprit de la tragédie, tu sais, la pensée grecque, ou bien celle de Shakespeare, une tragédie quoi. (Tu suggérais une des plus atroces, tu veux lui faire respirer  ta propre lecture du Thyeste de Sénèque. Ça  me semble plus qu’approprié.  Vas-y. Atrée y tue et y cuisine les enfants de son frère – c’est nous ça, non, c’est notre vaste monde, non ? Et puis il les fait manger à son frère. C’est toujours nous, non ?)

Secondement puisque nous allons faire exhumer le casque d’Attila et tout faire pour que ce miracle stupéfiant attire l’attention de votre grand homme, au moment où il viendra le contempler quand nous l’exposerons (à Venise) nous testerons ma machination pour un dérobement complet du pouvoir des pervers, sur notre trop petit monde qu’ils dominent de plus en plus parfaitement.
Aux idiots utiles de base, comme toi et moi, nous a suffit ce que j’appelle la route du Soi. Toi et moi nous souvenons du bon vieux divan de nos bons psychanalystes et hop! Tu m’as dit combien les chinois comprennent infiniment mieux Lacan que ne l’ont jamais pu les ahuris du Nouveau Monde aux États Unis. Nous, nous y sommes retrouvés et même toi, tu me disais avoir depuis ton aventure psychanalytique le sentiment d’être le sujet et l’actrice de ton histoire. Pour ceux des pervers qui dominent interminablement le Monde, tu m’as dit avoir compris qu’ il y faudra ma machination, mes réseaux aux optiques fulgurants de vitesse neuronale, dont les pièges et les algorithmes informatiques permettent non seulement d’analyser les obsessions des pervers, mais de tenter une mutation de leurs tragiques et meurtrières fixions, tellement symptomatiques de l’Ordre du Discours – et tu sais combien Wang et moi sommes désespérés de ne l’avoir pas fait avant qu’Hitler, prenant le pouvoir, n’ait ruiné en nous toute possibilité d’une vraie joie.
Ah, tout autre chose, mais joyeusement pourtant… tu m’annonces l’installation d’un jeune psychanalyste chinois à Chengdu. Tu m’as fait rire malgré tout de ce que je dois appeler un vrai bonheur, un vrai début d’insouciance, en me disant qu’il t’avait confié que «
 la seule pensée occidentale aussi profonde que le Tao Tê King soit la pensée de celui qu’il appelle Môssieur Jâques Lacanngg ».
« Et même chez vous, chez vos milliards de gens, la voilà, la route du Soi ? – Les réputations intellectuelles des sciences humaines m’obsèdent encore plus, depuis que je suis vraiment vieille – et pourquoi pas, pourquoi ça ne serait rien de trop pour notre siècle, et  que moi, je comprenne enfin de quoi le vivant est la réponse – mais de quoi, dis-moi, de quoi ? »





APRÈS LA LECTURE, PAR LA GRANDE ZHUO, DE LA BOULE DE PAPIER FROISSÉE LORSQUE WANG FINIT PAR LA LUI PRESENTER, AU BOUT DE L’ALLÉE SUBLIME ET DEVANT SON ERMITAGE .

Après avoir lu, elle se tourne vers Wang :

-Tu ne dois rien savoir du mot bien entendu.
-Evidemment.

-Ton père a t il eu le temps de t’apprendre le chinois ?

-Lui, non malheureusement. Je l’ai appris longtemps après sa disparition.

-Tu m’aideras à lire le « Thyeste »de Sénèque au maître de Chengdu ?

-Marguerite et moi on le connaît par coeur. Souvent avec mon accordéon dans les rues de Nancy j’en chante des phrases, en français, en allemand, je pourrai les dire en chinois. “Vont surgir de ma descendance une kyrielle dont les crimes surpasseront sans cesse en horreur ceux de leurs pères, feront paraître leur aïeul immonde un innocent au regard d’eux, et les souilleront de meurtres atroces…”

De quoi la vie est-t-elle réfutation ?

Zhuo, après avoir détruit la lettre, quittera avec Wang ses cascades et le vieux temple préservé.
Toute la généalogie familiale de Zhuo est restée conservée dans le temple, et sans que jamais les gardes rouges retranchent un siècle aux millénaires de ses parents.

Depuis ces lieux silencieux, elle rejoindra le centre tout au contraire amnésique de l’immense métropole de Chengdu, aux foules élevées sagement dans de minuscules boîtiers d’architecture sérielle.
Elle y emportera sa traduction de Thyeste, peste étrange de l’amour en soi comme il est pleuré en Grèce.

Elle sait, puisqu’elle le connaît mieux que personne, que le texte en infectera le cynisme obligé de son ami Qifu. Il est à ce jour capable uniquement d’émerveillement lorsque s’agitent devant lui son propre manque agaçant, libidinal, et la présence, l’aveuglant, de la femme…
Chengdu représenté à soi tout seul une importante fraction de l’humanité, deux pour mille presque. Chacun n’y apprend plus, depuis quelques décennies, que son isolement paradoxal. C’est la nature de l’isolement millionnaire. L’isolement du sujet dans la foule des millions. Chaque habitant y est hermétiquement protégé  des étoiles et du ciel, dont les splendeurs poétiques lui permettraient seules, et paradoxalement, de se renseigner doucement sur les profondeurs abyssales que renferme chacun de ses voisins, emboîté derrière les murs.
Tous les habitants, même Qifu malgré sa culture, semblent se précipiter par conformisme et obéissance loin de toute reconnaissance de la diversité identitaire. Ils sont masqués dans les lieux publics, en plus , comme des vénitiens de carnaval mais par peur de la chape de pollution. Comment ne seraient ils pas convaincus de l’indifférence du ciel ? A chaque nouveau séisme, fut-il politique, ils sont comme le reste de l’humanité, ramenés, et chaque jour, à une atroce neutralité, muette, atone, par la poursuite incessante du spectacle vertigineux d’une poursuite insensée de la construction en série des systèmes d’habitation.
Au milieu de Chengdu, transformée en musée, y résistent encore la chaumière et l’étang de l’inoubliable poète errant : Du-Fu (qu’il est plaisant d’appeler Tout Fou en français) . Oui, sa chaumière continue de se tenir au long de la rivière.


Puisqu’elle vient de partir, ceux qui, rares infiniment, feraient les kilomètres de sentier séparant l’ermitage de Zhuo de toute route, n’y trouveront plus personne, rien, Zhuo l’ermite s’est absentée pour rejoindre la ville enflée au sein de quoi survit l’ermitage de Du-Fu.
Tout au plus, ceux qui arriveraient à la porte de l’ermitage de Zhuo, regardant le Mont Tantai, ils écriraient un poème, parce que ne la trouvant pas, la célèbre Zhuo. Un poème aussi puisqu’en place d’elle chantent les sursauts de splendeurs, les pentes du vertigineux écart montagneux à la signifiance soulignée chaque jour du fait même de l’explosion des aveuglements du monde de l’aujourd’hui. Que ce soit dans l’immense cité de Chengdu, dans toutes les cités du monde où lentement se ferment les yeux de tous•tes, épuisé•es par l’abime du parc humain interdit de toute joie cosmique, de toute boussole céleste, et où l’idée d’un destin se range lentement dans les garages souterrains et la foule assourdie du tintamarre des métros.

Alors, associant les bosquets de buisson cramponnés aux calligraphies des rochers vertigineux, les visiteurs de l’Ermitage songeraient sans pudeur à la liberté proverbiale de l’existence de Zhuo et prendraient le temps du pinceau et de l’aquarelle.

Mais c’est précisément l’impudique parole de Zhuo, qui  devra s’efforcer de surprendre et désarçonner Qifu, alors qu’il sera en pleine manœuvre narcissique, au dîner, ( dans une ville si colossale, donc, que chacun des individus de ce deux millièmes de l’humanité s’y trouve comme au désert) – elle devra surprendre les oreilles de Qifu, le maître de cette ville de  Chengdu suspendue comme un rocher par la solitude que chaque sujet y épingle.

DE LA MERDE ET DES CLAQUES ET DE L’ÉMOTION MALGRÉ TOUT TROTZ ALLERDEM.

Car Qifu  le tout-puissant (mais les gens des pays lointains se souviennent-ils seulement de la stupeur et du tremblement de terreur que provoquent la vraie puissance et le vrai pouvoir ?) tente en effet de se convaincre de quelque chose qui l’arracherait à son doute universel : Qifu ne peut plus croire franchement que les gens, envisagés nus, c’est à dire, pour parler précisément, les gens sans leur fortune personnelle et sans leur rapport hiérarchique au bien supérieur de l’Empire du Milieu – soient autre chose que des merdes.
Nus, les êtres humains sont des merdes qui, en plus n’hésitent pas, pour les plus malines d’entre ces merdes, à essayer de se vendre.
Et Qifu se dit depuis bien longtemps qu’il lui est vertigineusement, infiniment douloureux d’être cerné de cette nudité de merde.
Son père était tout pareil que lui mais alors en pire, ayant eu à mettre en balance centaines de milliers de morts contre centaines de milliers de morts – son pére ? … souriait jamais. N’éclatait de rire qu’au partage de blagues infernales, et pour montrer ses dents… Son père donc et, par voie de conséquence des stratégies qu’il incarnait, des missiles qu’il aurait pu avoir à expédier, son père ? ….son père l’avait battu – redistribuant au fiston sa vision du monde.

Qifu en était devenu astrologue des claques, désastrologue des coups de trique.
Avec l’âge, Qifu, loin de l’effondrement intérieur provoqué par cet assujettissement brutal, ne se retrouve parfois sujet, ne parvient à se sentir une dignité de sujet, que devant ce qu’il pressent de l’Art.

Une image de lui se recompose en un tel miroir, étrange au possible, miroir de l’Art où il se rassure, stupéfait d’oser se considérer lui-même comme tout à fait autre chose qu’une merde…. 

Il déclare, juste avant qu’elle lui ait organisé une lecture de Thyeste (avec l’accord du maître d’hôtel, aussi lettré qu’elle, devant l’étang de la chaumière de l’immortel Tu Fu, et en venant avec le vieux Wang qu’elle présente à Qifu comme un lointain cousin.) :

-«  Depuis la survenue historique du surplomb triomphal et nécessairement impitoyable de notre empire du Milieu, les occidentaux sont déchus de tout règne, de toute puissance et de toute gloire, même artistique. C’est parce que leurs critiques ne peuvent plus rien savoir – plus rien- de la Terreur, de la Révolution, des manifestations des foules gigantesques qui se sentent unies et météoriques. Leur narcissisme a viré anti-héroïque, regardez ! Ils ne se servent plus de l’Art que pour décorer leurs conforts, leur salon, les halls de leurs banques. »

-«  Ah mon cher Qifu, », avait-elle répondu en jouant à l’oracle, « faut-il savoir goûter à la complexité des arômes du thé, pour comprendre qu’un même ruissellement des larmes peut emporter l’âme aujourd’hui ? Ce soir, exactement comme roulèrent à flots celles de Du Fu, s’enivrant il y a mille trois cent ans, s’enivrant de ses maîtres disparus il y a deux mille ans. Qifu ! »

Il reste silencieux un instant, puis dit à voix haute sa pensée : 

-« L’accident occidental du pouvoir c’est de ne s’emparer des œuvres que comme des fragments d’un miroir, où ces névrosés vérifient qu’il y a de l’amour dans leurs grimaces. »
-« Qifu, n’est ce pas ce qu’ils ont de plus chinois?  L’ingrédient essentiel de leur sentiment du tragique c’est l’amour! »
-« Bien sûr, j’admets, Zhuo, que l’art soit un grain de sable, qui pourrait affecter le rouage de nos hiérarchies militaires – ce petit quelque chose m’était désagréable, au début de mes visites officielles des nouveaux musées. Ça aurait à voir voyez-vous avec ma revendication prolétarienne d’une absence de destinée, parce que, vous le savez, je suis un homme sans prétention, j’ai été suffisamment roué de coups par mon père pour cela. L’art m’a pris au dépourvu, toboggan sentimental, il a autorisé mon âme d’enfant battu à glisser comme si elle devenait un peu montagneuse, comme si elle devenait votre ermitage, loin du souvenir des cris affreux de ma mère pendant qu’il la cognait et me cognait pour m’apprendre à ne rien aimer, pour me fortifier glapissait-il. Je me suis longtemps dit, chère Zhuo, que c’était grossièrement déviant, que je puisse avoir la stupidité de disputer l’idée d’une destinée, soit aux masses nombreuses de notre peuple officiel, soit de la disputer aux héros officiels déjà homologués par l’admiration et la prosternation de mon père. Le peuple, Zhuo, la Tribu, c’était le seul Destin imaginable, dans les mensonges dont papa s’entourait en trompant ma mère. Les héros de mon père, marchant devant la tribu, peuvent se gonfler de l’orgueil de nos chères foules, ne peuvent enfler que ce paradoxal jabot de plumes reconnues et recensées. Enflure paradoxale qui permit à mon père de donner son nom à quelques rues. Alors évidemment, j’ai longtemps persisté à trouver extrêmement dangereux de m’imaginer une destinée individuelle, issue des vapeurs hypnotiques de l’Art ! En tous cas beaucoup plus dangereux que la certitude de l’illégitimité de presque tout, qui faisait le fond des leçons musclées de mon père quand il me frappait sans y mettre aucune limite. Je m’aperçois bien que l’Art est assez providentiellement venu sur moi, au moment où je me sentais rejoint par l’âge de mon père, l’âge de mon père quand si gris, l’Art me proposait franchement, à moi Qifu, la seule place transcendantale non outrecuidante qui puisse venir à l’idée d’un rationaliste d’âge mûr. »

-«  Pas celle du créatif, non, quand même pas, n’est-ce pas, vénérable Qifu ?» – lui demande Zhuo, railleuse. « En te posant comme juge d’un savoir-faire de l’art tu préfères  apparaître en retrait, et tu partages du coup quand même leur royauté avec les artistes eux-mêmes, non ? Avec l’avantage gourmand, avoue, de ne pas devenir un de ces malheureux, parce que tu trouves au fond encore lamentable cette royauté qui fait d’eux, aux yeux de leurs admirateurs, les acteurs de l’éternelle contestation, par le vivant, de quelque chose qui cependant n’est pas strictement la mort, puisqu’aussi bien la mort, cher Qifu, la mort est une invention du vivant et certes pas sa réfutation… de quoi la vie est- elle réfutation…Hein, Qifu : de quoi la vie est-elle contestation ? Hein ? »

LE CUL-DE-SAC GRIS DU MÉPRIS DE L’ÊTRE.

Qifu se tait très longuement. Un souvenir l’envahit : à peu près quand sa femme avait atteint la quarantaine, était venue cette longue journée à la campagne, journée des plus incroyables et somme toute la plus authentiquement révolutionnaire des journées de Qifu. Cela s’était développé ainsi: le fils d’un illustre mathématicien de Shangaï avait chanté, devant Qifu et sa famille, l’intégralité des poèmes de Du Fu. 

Tout le monde avait écouté, et les visages témoignaient d’une satisfaction franchement partagée du fait que quelqu’un de Shangaï puisse adresser un tel hommage à ceux de Chengdu.

Mais lui, c’est un autre détail  qui l’avait arraché soudain au revers des claques et des coups de trique de son père : les amies du fils du mathématicien de Shangaï étaient là, souriantes comme des matins de printemps. Écoutaient-elles ou pas les paroles, il ne s’en soucia pas immédiatement, mais la puissance qui se dégageait de leur beauté s’était brutalement mélangée à celle des poèmes. Quand soudain il s’était aperçu qu’elles connaissaient les paroles de DuFu intégralement et qu’elles les articulaient en même temps que leur ami les déclamait.

Aussi vieux que l’Ermite au chapeau

De plume de faisan

Aussi las du monde que l’Ermite

Au manteau de cerf

Combien de temps s’écoulera-t-il encore

Avant que mes yeux s’obscurcissent ?

-« J’espère que je ne me sentirai jamais aussi exilé que ce jour là. Elles ont eu leurs yeux remplis de larmes en repassant sur ces mots – et elles n’avaient pas vingt ans, vous voyez, Zhuo ? Je me suis senti – en même temps philosophiquement vieux, et autorisé à un sentiment tragiquement tendre…»

-« Ah mon cher Qifu, vous étiez soudain éclaté, vieux fruit, par votre tendresse, libéré de ces mâchoires de votre père qui ont grillagé en vous l’idée même d’une familiarité, condamnée, ne vous laissant vis à vis des sentiments que le souvenir de l’impasse familiale, de la sinistre froideur de quoi… de ses enfantillages de vieux…con ! »

-«  Comment cela ? »

-« C’est un cul de sac gris, l’obligatoire mépris pour l’être. Le ciel -que vous avaient très fatalement dessiné les constellations de claques, les coups de trique bombinants, et les certitudes hiérarchiques de votre père guerrier – avouait ce jour là, dans le décrépissant DuFu, aimé des jeunes beautés à votre stupéfaction, n’être aucunement un ciel. Mais un plafond aussi délabré que vous, Qifu, jeune vieux calculant l’infranchissable distance entre vous et les attentes des foudroyantes poétesses en fleur. Plus que calculant ce qui vous restait à vivre. Avouez ! »
-« Au son des poèmes de Tufu, j’ai ressenti tout autrement ce qui, de moi enfant déjà, émanait  sans oser le dire, d’une contestation. Malgré l’hypnose bestiale de l’hyperviolence militaire, j’ai compris que j’avais  toujours ressenti, toujours, chère Zhuo, mais sans l’identifier aussi nettement que ce jour-là, dans le silence du respect infini que j’avais gardé à mon père, une façon de me demander de quoi la vie, sous toutes ses formes, doit bien être la contestation – de quoi ? »


Aujourd’hui, ça n’est pas seulement la poésie révolutionnaire et féministe de Zhuo, c’est aussi un héros de la peinture qu’il a convoqué à sa table – et il l’a convoquée en la personne de la jeune peintre Shi, car en effet la chair vieillissante de Qifu, encore plus faible et anxieuse qu’avant, se cherche mille occasions infantiles de rester enfantine et enjouée –  Shi : la peintre la plus prometteuse du Sichuan. Parvenir à lui plaire serait de l’ordre du nécessaire.


QU’EST CE QUE C’EST QU’UN MÉCÈNE …

Par moments très brefs, en des flashes qu’il essaie d’éteindre le plus vite possible, il lui arrive de se demander aigrement si les grands peintres dont il s’affirme de plus en plus souvent l’amateur éclairé, ne seraient pas pires que ses propres semblables – les politiques. Il demande à Zhuo :
– « Vos amis peintres ne connaîtraient-ils pas, mieux que le fonctionnaire d’Etat, les règles constantes du Pouvoir obligeant de s’affranchir absolument de toute morale et de toute pitié ? Les peintres que vous m’avez fait rencontrer ne chérissent d’ailleurs que leurs pigments… Il y en a un paquet qui ne se gênent pas pour trouver positif, voire bien, de rester à distance de tout engagement humain. Sauf le petit contingent d’esthètes qui utilise esthétiquement les accents essentiels du Bien, de l’amour, de la solidarité. Amour et solidarité : plâtre à discours, fond de toiles. Exactement comme les politiques, non ? Et comme les politiques il leur arrive souvent, aux artistes, de disposer de soldats enthousiastes, leur groupies…  et vous devriez faire attention, Zhuo, à l’excellence en matière stratégique dont témoigne parfois l’autorité souriante avec laquelle certains savent ranger en colonnes médiatiques leur souriante troupe de larbins et, soyons francs, Zhuo, d’esclaves. »
 
-« Les massacres en moins, Qifu, allons. Tu as beau être l’esclave de Shi la sans-hanche, elle ne t’a demandé de tuer personne et ses peintures n’explosent pas. Qu’es-tu en train de fabriquer comme suppositoire à nous désespérer de toute vertu? Tu crois sincèrement qu’il n’y aurait qu’une immense culpabilité en toute innocence ? Mais ils se le disent tous, ça ! Tes maîtres, mes maîtres, les milliardaires de Chengdu, ils se disent tous ça , ils se disent que tu es innocent juste quand tu n’as rien ! Mais du coup ils trouvent tous une immense laideur en toute beauté, et pourquoi ? Parce qu’ils sont devenus tellement immondes en s’hypertrophiant, que ce qui les dérange, dans les beautés, c’est qu’il soit possible qu’elles se refusent à leur désir en général plus que poisseux. C’est ça, oui c’est ça qui fait la promotion du Crime et de la Laideur en même temps, aux étages d’en-haut, non ?»
-«  Ah, là ! La  cerise perchée tout en haut, sur le gâteau de la porcherie ! Un monde privé de toute possibilité d’une estime pour l’innocence, oui, oui, c’est celui des vrais maîtres… »
-«  Oui, Qifu », avait elle renchéri, «pour les maîtres une permanente et atroce laideur gît même dans leur bienfaisance. Puisque leur bienfaisance est convaincue que le bien est un mensonge. Le cataclysme définitif de notre fin est comme un ressac dans les yeux de leur machine à sucer l’argent qui leur sert de rétine, notre fin finale n’attend que son heure pour passer d’un trépignement impatient à l’ouragan final qu’elle médite du fond d’une sorte de cauchemar universel…Tu Fu disait, à l’automne 767, dans sa fuite loin d’ici, à Kuei-Chow : “le pauvre serait satisfait par son peu, si la fortune n’existait nulle part”. Sans parler du crime que tu crains de voir ressurgir dans ton pantalon quand il te laisse croire à quelque bonne fortune… »

-« La vraie ignominie réside dans le nombre de maîtresses qui aggravent la dépression des femmes de nos milliardaires, Zhuo. J’accepte ta description de la constante inefficacité des philanthropes, mais il y a un côté pimpant et joyeux dans le triomphe du crime ?  Tout le monde s’en effraie. Mais la maladresse des bienfaisants, on ne se plaint jamais de son caractère lamentable et inesthétique ! Dis-moi lequel d’entre les philanthropes a jamais conduit heureusement la vie des innocents dont il prétend s’occuper vers autre chose qu’une constante catastrophe ? Le coup de trique et les claques triomphent sur le sourire rayonnant des êtres de… de… »
-«  Les êtres de Beauté et d’Innocence, Qifu.
Mais justement, t’es yeux ne te permettent déjà plus du tout de les voir…»
-« Tu as presque raison. Mais écoute : ceux des artistes qui disposent de l’incroyable savoir-faire pour ne pas se laisser convaincre d’une laideur du monde, devant ceux-là, devant ceux-là seulement Zhuo, je tombe par terre, face contre terre, stupéfait, tremblant, précisément parce que cette laideur elle m’a construit, frappé, anéanti… »

Il ferme les yeux, mais elle observe qu’il reste sans larmes.

Zhuo lui récite, pour la première fois, sa traduction du poème écrit à quinze ans par Rimbaud, l’année de la Commune :

« Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les chemins / picoté par les blés, fouler l’herbe menue/ rêveur, je sentirai la fraîcheur à mes pieds/je laisserai le vent baigner ma tête nue/ je ne parlerai pas, je ne penserai rien…/mais un amour immense entrera dans mon âme/Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien/ Par la Nature. Heureux comme avec une femme.
Qifu fait tournoyer le saké dans son petit verre et -hop! – à la santé d’Arthur qui aimait tant les adultes ! – et encore un verre, et un troisième encore, sous le regard un peu dégoûté de Shi.

Ça n’est pas le premier repas auquel Qifu invite Shi.

Elle bâille.

Son dernier dessin, minuscule, est déjà l’objet d’une polémique entre esthètes passionnés des cinq continents. L’autorité du jugement de Qifu devrait absolument un jour, se dit-il, jaloux comme quand il terrorise des subalternes trop brillants , périmer l’indifférence de cette jeune femme dont il désire le regard . Mais il ne lit pour l’instant, et clairement, que l’incrédulité aux yeux  amusés, de Shi la sans-hanches. Elle n’en a clairement rien à foutre, de son génie.
Les gestes harmonieux d’un impeccable maître d’hôtel dirigent depuis la chaumière du poète immortel les serveurs.
Shi percevrait enfin en lui, Qifu, quel lynx de la Critique il est devenu, aux yeux des milliardaires de la grande Chine. (mais bien entendu aucune chirurgie esthétique ne l’empêcherait de voir en lui simplement un vieillard, tout au plus distrayant) Quand paraîtraient de prodigieuses revues d’esthétique chinoise, dont le considérable projet est en marche, financés sur fonds propres à l’insu de son épouse, quand plus de mille minuscules éditeurs fanatiques s’entre-déchirent déjà sous son arbitrage, il a cinquante ans de moins que ce métis, Wang qui, en plus de l’avoir déchiqueté par sa lecture du Thyeste, a continué ensuite de chantonner des phrases qui lui reviennent pendant que le maître d’hôtel opine et enrichit le service de leur tablée intime par cent détails témoignant de l’ancienneté des usages du Milieu mais aussi et surtout de ses poétiques rites culinaires et domestiques. «Il me faut oser quelque crime atroce et horrible, tel que mon frère voulût l’avoir commis lui-même!»

Zhuo  glisse à l’oreille de Qifu :
« N’est-ce pas, il n’y a rien à faire mon petit : tu n’arrives tout simplement pas à trouver quels gestes feraient communier Shi avec l’admiration effrénée que tu rêverais de te vouer enfin à toi-même, hein ? Elle n’a en plus aucun besoin de toi pour se sentir légitime, elle est déjà reconnue et adulée par tant ! Donc, figure-toi ça : elle est sincère !…»

 Puis elle éclate de rire. Shi demande :
« Faites moi partager votre hilarité ! »
-« Shi, tu n’étais pas là pendant que Qifu a découvert une des tragédies essentielles à l’histoire de la pensée humaine. C’est la plus celle de Thyeste. Thyeste est véritablement un abyme de tristesse et d’horreur : il réalise tout d’un coup que, dans son ventre, ce qui remue, ce sont les lambeaux de son propre enfant qu’il vient de mastiquer. Or c’est son propre frère qui vient de le lui servir comme un rôti. »

« Mais Qifu en connaît un rayon, en matière d’ogres ! »

« Que veux tu dire, Shi ? », demande Qifu.

« Est-ce que tu n’as pas déjà isolé le principe ogresque de la royauté de l’argent sur l’art ?

«  J’ai compris ça contre mon gré. Quand je suis devenu, tu le sais mieux que personne, quelqu’un que tous les critiques d’art de Chine interrogent dès qu’ils le peuvent. »

«Contre ton gré, sans le savoir ?»

« Moi aussi, je me rends compte que j’ai dévoré l’enfant qui m’avait donné le plus envie de vivre. Tu vois, je sais l’essence pourtant divine, spirituelle et donc en quelque sorte incontestable de l’art. Mais au moment où grâce à moi et aux autres critiques, un artiste peut enfin payer son loyer avec ses œuvres, c’est comme si les coffres-fort des banques absorbaient tout ce qui reste d’âme au monde. Mes intestins me torturent… Le seul cosmos qui m’ait paru à portée de raison rationnelle, se tord dans les intestins des ogres de la finance.»
Shi éclate de rire.
Qifu pâlit, se voit pâlir dans un miroir, se trouve l’air encore plus vieux qu’avant le dîner, esquisse un sourire, mais en s’appliquant à sourire sans découvrir ses dents, jaunies.

Shi, la jamais-maquillée, l’écrase par savoir-faire peignant et dessinant à partir  d’une forme d’intuition chamanique. Prise à bouillir indéfiniment  l’alambic d’une question beaucoup plus vaste, celle que distille justement Qifu depuis qu’il a vu un soir Zhuo danser avec une épée : de quoi le vivant est-il contestation ?

Mais pourquoi entend-on alors le vieux Wang fredonner :«Le plus beau privilège de la royauté, c’est de forcer les peuples non seulement à souffrir, mais d’obtenir que ceux qu’on écrase en viennent à louer en chantant et en dansant le poids de leur maître»

 C’est la seconde fois que Qifu invite Shi de cette manière, mais elle lui a demandé, elle lui a pour ainsi dire intimé l’ordre, de ne plus faire vider, sous prétexte d’une invitation privée, la salle qu’il trouve archi branchée du restaurant, rooftop pour les gourmets les plus exigeants de la ville. Ça a beau être en haut d’une des tours les plus inventives de Chengdu, elle a appelé ça non pas un gratte-ciel mais un gratte-pollution tape à l’œil.
Il lui a exprimé très sincèrement ce qu’il ressentait de déception, à ne pouvoir mettre sa toute-puissance urbaine en face de son génie. Et c’est sur le ton avec lequel on parle aux enfants qu’elle lui a affirmé ne rien trouver de plus, en cette tour conçue par un des architectes les plus talentueux du monde, qu’un mirador contemporain, symbole d’un désir de contrôler ce que l’humanité a justement perdu comme contrôle en se coupant de toute contemplation. La rumeur urbaine n’est-elle pas  maladive, qu’étouffent à peine les châssis de ses massives et panoramiques baies vitrées ? Ne sont-elles panoramiques que d’une histoire dejà postérieure à la fin des mondes savoureux ? Il était d’ailleurs tout à fait d’accord et séduit quand elle a rajouté qu’aux extraordinaires vins français de son prestigieux restaurant, elle préfère le goût des eaux de source, ou des thés du Tiantiai.
– Je sais, Shi, nous, Fils du Ciel n’aurions jamais dû nous éloigner des ermitages.
– Emmène moi plutôt dîner dans les jardins du musée de la maison de Tu Fu.
-« Zhuo, Shi me parle comme à un enfant ! »

-«  Ne reprend pas goût à la soumission, Qifu, sinon… »

-« Sinon ? »

-« Sinon la trique, les claques et les coups… »

Au moment d’entendre Zhuo lire le propos du messager Wang, à l’acte quatre du Thyeste il avait cru s’évanouir : «Dans la partie supérieure du palais de Pélops est un édifice tourné au midi dont l’extrémité, comme une montagne, domine la ville et tient sous son joug le peuple inquiet d’´Argos. Là est une salle immense…»


Qifu commence à se demander s’il a agi adroitement, en faisant déguerpir, par décret municipal, les visiteurs habituels des jardins et de la chaumière de l’immense poète Du Fu, l’exilé immortel. Près de la rivière fleurie, cette table dressée d’une immense indienne imprimée qui claque à la brise du soir, devant un paravent antiquissime et scandaleusement japonais – il est venu en avance, il a trouvé que ça sentait un peu la vase, il s’est dit qu’elle allait critiquer.

La première fois qu’il avait visité une exposition des œuvres de Shi, il s’en était fallu de peu qu’il la convoque à un défilé militaire – elle l’y aurait vu à côté des maîtres du monde et en grand uniforme. Heureusement et lors d’un précédent dîner, dans le grand restaurant panoramique qu’elle n’apprécie pas, elle lui avait déclaré :

« Ca me désespère cette vision que les défilés militaires permettent, de l’assujettissement de tant d’individus. »


 Zhuo ne revient pas que de son ermitage : un mois auparavant elle était à New York.

-« Ce que les fleurs  peuvent sentir bon ! Leur sauvagerie me rappelle toujours d’où je viens, mon ermitage. J’avais croisé, vous savez, à New York, un drôle de vieillard, bavard comme pas possible. Il m’a dit que lorsqu’il était petit, la formule qu’employait sa mère pour lui faire manger sa soupe était : pense aux petits chinois qui meurent de faim ! …»

Abruptement au début de la soirée, Wang et elle ont donc, ainsi, fait lecture à l’italienne, sous la protection du maître d’hôtel, la tragédie de Thyeste. Elle a déroulé pour lui la description de l’atroce jalousie entre les deux frères, Wang a repris la parole au moment où les enfants servis en casserole à leur père qui les aime, et qui se pensait heureux de retrouver de nouveau ce qu’il prend pour l’amitié de son frère. Il dévore, plein d’appétit, sans soupçon.
Qifu avait écouté  dans une sorte de transe l’ignoble dénouement, sinon peut parler de dénouement en parlant d’une corde aussi nouée que si elle ne pouvait que tous nous pendre. Des hoquets , presque des pleurs, l’avaient saisi. Il a refusé de se laisser empoigner complètement : le refus de se ridiculiser aux yeux du maître d’hôtel. Bizarrement il s’est fait la réflexion que pleurer ainsi déchirerait en quelque sorte son vœu d’obéissance absolue au ciel bombinant de claques et de missiles et d’une trique meurtrissante.

Shi  l’interpelle, maintenant que la pièce lue, elle a fait son apparition dans le jardin. Zhuo lui avait fait parvenir le texte de la tragédie afin qu’elle en ait pris connaissance avant, et que la soirée ne se perde pas en vain, en mondanités, en blablas, et pour suivre aussi l’injonction de Marguerite la centenaire, transmise par Wang :
-«  Jusqu’où pourrait aller ta soumission à l’ordre, aux hiérarchies ? C’est irréfutable, non, ce que présente cette Tragédie ?»
Tous trois se taisent. Le maître d’hôtel pleure encore, sans honte, il ne fait pas un seul geste pour essuyer ses larmes, immobile et figé.
-«  Elle est convaincante mais aussi métamorphosante, irréfutable »
, répète Shi en secouant les cheveux. 

Shi, Qifu, Wang, le maître d’hôtel et Zhuo, ont le visage tourné dans la même direction, les yeux perdus vers les barques vides.

En remarquant le silence grave du maître d’hôtel, aux joues marquées par le ruisseau de ses larmes, Qifu joue quelques instants à s’imaginer un destin de garçon de café, heureux. Par les beaux soirs d’été j’irai dans les sentiers…

C’est à ce moment que Shi lui dit, d’un ton cassant :

– « D’ailleurs si tu me permets, Qifu, en faisant vider le parc et la villa de l’immortel banni pour nous recevoir toutes les deux, tu nous obliges à nous comporter comme l’empereur et ses proches courtisans, dans sa Cité interdite »
 

-« Pourquoi changes tu de couleur, Qifu, lorsque tu vois certaines œuvres de Shi arriver au jour, comme si elles t’avaient longuement manqué ? », enchaîne Zhuo.

Zhuo reprend son souffle, sa voix, et répète sa description de la tragédie de Thyeste, lentement, comme en chantant, elle dépeint l’homme qui mange en souriant ses propres enfants avant de réaliser que c’est leurs cadavres qu’il sentait progresser dans son ventre.
-«Comment raconter dignement ce sacrifice abominable ? Atrée lui-même attaché les mains de ses neveux derrière leur dos et ceint leurs tristes fronts d’une bandelette de pourpre…»

Shi s’enfonce dans son fauteuil en fermant les yeux. 
Et Wang fredonne :«Tu auras de tes fils tout ce qui en reste, ce qui n’en restes plus, tu l’as déjà(…) C’est toi-même qui les as mangés dans cet horrible festin.»


Qifu-Thyeste  s’éclipse derrière le paravent pour appeler rapidement sa femme au téléphone et vérifier que les enfants vont bien. La tragédie lui a soudain rappelé qu’il était mari et père. Quand il revient vers la table, Zhuo :

-« Un des trois tableaux de Shi qui est acheté par la galerie de Brooklyn dont je te parlais, c’est ton  portrait nu et en érection et avec nous deux nues aussi. »

Après quelques seconde d’effroi il sourit de la plaisanterie, encore exsangue et un brin furibard d’y avoir cru d’abord. Zhuo ne le laisse pas en paix, elle insiste :

-« Quand même c’est incroyable, tu as les moyens de tout savoir sur tout le monde dans ta ville mais ta femme, hein, ta femme, je suis sûre que tu lui as dit que c’était une soirée politique, ce soir, non ? Les maîtres savent tout du peuple. Les maîtresses savent tout des maîtres. Mais le peuple et les épouses ne savent pas quels bonheurs aimantent leur élu … »

-« Zhuo c’est le point qu’il faudrait reprendre avec votre organisation de résistants. En entendant ce que tu me racontes, le mot froissé de ton amie la vieille dame européenne, j’apprends ce que vous envisagez de faire. Quoi : vous prétendez pouvoir repérer les grands maniaques avant que, selon vous, ils puissent déclencher les massacres dont ils se nourrissent ? »

Au delà de la rivière, le vieillard tibétain en guenilles réapparaît une ultime fois et leur adresse son salut, puis s’éloigne.
Qifu l’avait repéré en bas de chez lui, quand il arrivait avec Zhuo, et qu’elle le présentait comme son vieux parent.  Wang, centenaire, le compagnon secret, depuis leurs années de résistance désespérante, de la vieille centenaire de Nancy.
– Elle fait vraiment croire à toute sa famille qu’elle est gâteuse ?
– C’est le prix pour qu’elle dirige, de sa main de velours, la barre de notre immense réseau. Réseau d’amitiés vraies ! Wang n’est venu que pour m’apporter un signe amical. Il y a beaucoup d’habitants à Chengdu, mais entre eux tu admettra avec moi que règne souvent l’inéluctable indifférence ds mégapoles. La vieille Marguerite, pourtant, je peux te certifier qu’elle a plus d’amies et d’amis que ta ville contient de voisins ! Entre ces amies et ces amis règnent en permanence comme une fête. Leur ferveur s’est soudée dans le sang et l’horreur de tragédies pires que celle de Thyeste. Et sais tu quand ? Lorsqu’elles et eux observaient l’incroyable modernité de la mécanique nazie, qui envoyait à l’abattoir tout, près qu’absolument tout ce que le monde avait pu contenir ou exprimer de beauté.»
 Le tibétain a fait un signe, à ce moment précis, à la sauvage et belle Zhuo.
 Zhuo quitte leur table, elle lui remet un autre papier froissé. Qifu lui-même a accepté avec réticence d’y rédiger une petite notule. Il y demande à la vieille dame de Nancy (Meurthe et Moselle, France) si elle pense qu’il pourrait voir le casque d’Attila. On sent, à la nervosité de son écriture, qu’à ce prix il accepterait peut-être de se sentir, lui aussi, un de ses amis, même s’ils se donnent entre eux un titre un peu vieillot : Les résistants.

L’effrayant vieillard disparaît déjà.

LA FIXION DES PERVERS, DÉSASTRE DE L’ORDRE DES POUVOIRS ?

Qifu essaie de crâner :

-« La momie Marguerite, Zhuo, tu dis, si j’ai bien compris, qu’elle a fait mettre au point un système électronique qui métamorphoserait, avant qu’elle n’aboutisse au pire, la nature suicidaire de l’humanité entière ? Qu’elle pense être arrivée au point d’être capable d’inverser les pires des décisions erratiques et délirantes du pouvoir humain ? Et que cela lui sera possible parce que ses analyses l’assurent que ce délire et çe pouvoir se sont concentré, catastrophiquement mais depuis le début d’homo sapiens, entre les mains de grands pervers ? »
Le très jeune maître d’hôtel a entendu sa phrase, tellement silencieux dans ses déplacements que malgré le gravier Qifu n’avait pas réalisé sa présence, juste dans son dos. Avec un sans-gêne incompréhensible, il se penche à l’oreille de Qifu. 

« Permettez-moi, votre Éminence, mais puisque de toutes façons j’en ai trop entendu, ne craignez rien, je serai d’une discrétion totale. Cependant j’en profite pour vous poser la question qui nous préoccupe certainement tous autour de cette table, les deux dames et moi. »
Et alors, d’une voix plus haute :
-« Faite vous partie de ceux qui pensent que ce qui dirige la moralité humaine c’est l’estomac de chacun ? Que nous sommes tous soumis à la domination grotesque des quelques pervers, ivres d’un pouvoir absolu, qu’ils se sont arrogé grâce à leur structure psychologique perverse elle-même ?  Pour le dire de façon plus raffinée, notre trop humaine insociable sociabilité, pensez vous qu’elle puisse durer ainsi, en demeurant, nuque pliée, sous l’acier d’ogres inflexibles et jouisseurs ? »
D’un ton badin, Qifu lance à la cantonade :
«  Toi ? Toi qui n’es rien qu’un maître d’hôtel, et maintenant tu oses me parler ?

Mais nous sommes chez l’immortel poète.
-Aussi je vais te répondre : oui, je pense ça. L’estomac de chacun, et aussi son compte en banque, c’est précisément pour ça que la philanthropie occidentale a achevé son errance en misanthropies par des génocides qui ne faisaient que suivre leurs ignobles esclavagismes coloniaux, aha. »
Le maître d’hôtel marmonne une excuse souriante pour l’indélicatesse de sa première audace. Il s’éloigne. Qifu, manifestement bouleversé, reprend une voix légèrement tremblante, et à l’adresse de Zhuo:
-« Votre Marguerite centenaire, elle n’a pas pu croire vraiment, et même pas une seconde de sa vie qu’on puisse – même en atteignant à ce sentiment un peu trop privilégié peut-être, non ? – pour une ex-communiste orthodoxe je veux dire –  même en atteignant à ce sentiment d’une identité que seules permettent la poésie, la musique, le miroir de l’art – qu’on puisse cesser d’entretenir, et jusqu’à l’infini, la lente reptation des crimes humains vers l’anéantissement de toute humanité, au sens moral que ce terme advient encore parfois à héberger, et pourquoi pas dorénavant de toute l’Humanité – puisqu’elle est sans espoir, Marguerite la vieille que tu dis plus puissante que moi, c’est cela ? »
Sans espoir, oui, je confirme. A son âge, Qifu, demande-toi combien nous aurons vu encore, camarade, d’initiatives, même ratées d’avance, même de mauvais aloi on infantiles, pour corriger la monstruosité qui nous précipite aux abîmes. Laisse-moi espérer, même si c’est gratuit, même si c’est sans effet, que j’en aurai vu le plus possible. Ça réchauffe. Rêver le Bien c’est même délicieux … »
-« 
Et si cette monstruosité était ce qui fait la force même du politiquement nécessaire ? La perversion infantile montre bien qu’on est tous, à un moment préalable, des pervers. Les gamins, non, ils ne t’a jamais frappé à quel point ils sont, intrinsèquement, sadiques ? Moi je ne m’étonne pas du tout qu’une fois maîtres, on soit métamorphosés au point de s’emparer de ce privilège un peu grotesque, monstrueux donc, de pouvoir redevenir enfants. Nos maîtres, regarde-les, infantiles, égoïstes et ivresques. Toutes, absolument toutes les initiatives tellement  empotées qu’il y a eu pour tenter de de corriger un peu la circulation tellement perverse du pouvoir humain ont fini par se retourner à l’avantage de plus ahurissantes jouissances infantiles. A chaque fois, à l’envers de tous les vœux pieux, tu n’as pas vu comme moi s’en nourrir de nouveaux monstres ? Tu m’as même dit que tu l’as vérifiée, cette effrayante laideur des pouvoirs, aussi bien en traversant Manhattan qu’en traversant Chengdu.»
Shi se lève, le regarde furieusement, lui jette :

-« Mais à aucun moment vous ne soupçonnez que c’est vous même qui hébergeriez  une abomination, la pire, celle de la démission ? »
Et pendant qu’il attend une aide de Zhuo, bien trop occupée à relire compulsivement un ultime petit mot du claudo tibétain dont le maître d’hôtel, lui-même, semble à présent attendre également des ordres, Shi s’est éloignée, à disparu rageusement, sans se retourner vers Qifu qui parait a deux doigts d’éclater en larmes.

C’est trop tard. Ça y est. Le bruit de ses jambes parfaites froissant la soie et le tactactac de ses chaussures heurtant les dalles du chemin en courant presque a mitraillé Qifu. Veut elle ainsi obtenir simplement l’admiration de Zhuo ?

Shi ne reviendra-t-elle jamais ?

Une guillotine de temps séparerait à jamais Qifu de l’œuvre gigantesque qu’elle produira encore ? Il serait banni de tout le velours qui chuchote, de toute les douceurs qu’il suppose à la peau de ses pieds quand ils enfilent les bottines qu’il venait de lui découvrir pour la première fois ?
Et s’il n’en avait attendu que les torrents signifiants, parlants, chanteurs ?
Il pourrait tout d’un coup en pleurer des fleuves, voilà plus de mille ans que la triste Ophélie/ passe, fantôme blanc sur le fleuve noir : voilà plus de mille ans que sa douce folie /murmure sa romance à la brise du soir… Derrière le paravent, le bruit des pas de Shi sur le gravier s’est éteint.
Il n’y a plus que les étranges chuchotis qu’échangent Zhuo et le maître d’hôtel.

Qifu aimerait ? Ou manquerait ?

Une autre idée se fait jour en lui, qui l’amarre loin de cette tempête absurde.
Grâce à Zhuo, il ressent soudain qu’existe encore, quelque part la communarde centenaire, là-bas en Europe où s’enfuirent jadis les Huns. L’âge de cette dame cristalline et certainement ridée n’empêche qu’elle existe dans l’aujourd’hui, malgré le départ abominable, tragique, oui, et torturant, aujourd’hui aussi, de la toute jeune et sensuelle Shi – oui, que persiste Marguerite, ancêtre philosophique de toute fraternité. Ce phare lointain répare à lui seul cette laideur solitaire que l’art avait permis un jour à Qifu de ne plus se sentir accablé.
Ne plus être l’âme grise abandonnée parce que grise. Dont l’identité grise n’avait aucune espèce d’importance pour aucun résidu de regard tendrement maternel. Ne plus être, jamais, l’âme terne inscrite dans le dessein d’aucune grande cause qui enflammerait, aux barricades de l’innocence, le regard des gens de foi, de la vieille et géniale centenaire et, va savoir, aussi des filles sans hanche.
Il s’effondre dans sa chaise.
Zhuo lui chuchote :

-Elle a raison, Shi. »
-« C’est ce que je vis, c’est mon malheur quotidien. Y a-t-il pire erreur que cette solitude grise où m’avait précipité la violence de mon père ?  »
-« 
Le pouvoir de singe dominant qui s’affiche maintenant comme notre destin atomique, est devenu apocalyptique après des centaines de milliers d’années d’évolution.»
-« Pour nous les milliards d’irresponsables, Zhuo? Qui se haïssent le gris de leurs journées. Qui ne cherchent jamais en eux mêmes, jamais, quel génie pourrait nous exalter, et pour quoi , pour trouver …pour trouver, tiens, ça, ta question : pour trouver de quoi le vivant pourrait bien être la contestation ?
-« Imagine nous, Qifu, nous, les milliards, comme une marée d’individus obéissant enfinaux signes formidables du cosmos illimité qui régale nos rêves d’astrologues … »
-« Zhuo, c’est vrai que je pense trop souvent à ça, que le vivant… conteste… depuis la nuit des temps… quelque chose. Voilà. Je me dis ça quand je regarde le vivant. »
-« Conteste… quoi ?»
-« Ces mots sont un bonbon que je suce et qui ne laisse rien.

-«Peut-être parce qu’un des  termes des vivants n’est pas échu ?»

-« Si notre tribalité intrinsèque parvenait à imposer notre ordre au monde entier devenu Han, serions nous alors devant la possibilité de nous atteler ensemble à cette question de ce que, peut-être, conteste la vie ? »
-« Est-ce que nous imposerions de serait pas alors l’ordre des gladiateurs ?»

-«Zhuo ! Nous n’avons précisément strictement rien à voir avec l’empire de Rome ! »

-« Mais est ce que tout ça ne nous ferait pas régresser à jamais dans l’ennuyeuse solitude grise que tu viens d’évoquer ? Tu sais parfaitement que c’est ça, la solitude la totalité des maîtres pervers de chaque jeu politique patriarcal ?»

-« Et si nous attelions  les Han à ta question poétique ?»

-« Attelés comme un bétail ? Ils exigeraient de nous autre chose que les pulsions carnivores dont leur soumission leur prouverait par elle-même que c’est ça qui nous aurait mis à leur tête ! L’ogrisme !»

-« L’orgasme ?»

-« Non, Qifu, cette chose universelle qu’est la notion d’ogre. L’ogrisme, c’est ça qui infesterait immédiatement toute cette quête soi disant poétique de ce que conteste la vie ! On se retrouverait contraint de jouir tout seuls de l’immonde et secrète  jouissance de proclamer, sans plus pouvoir y croire un millième de seconde, une morale rigide et impitoyablement fausse. Les peuples ne pourraient s’en réjouir que grâce à notre triomphe. Arriverait on, comme les rois du passé, à leur faire croire, à eux, esclaves de notre poésie, qu’ils sont le miroir de nos certitudes ?»
-« Au contraire, je me révolterais d’encourager ce goût immodéré qu’ont les nombreux pour leur abaissement au rang d’un gibier. »
-« Mais pratiquement, si tu vises à mettre tout le monde en ordre de marche, électeurs, partisans et ministres, il te les faudra ranger en domesticité, dressée à une morale d’esclaves, qui se tapera éternellement de tes grandes questions. »
-« Mais alors ? »
-« Nous ne nous retrouverons glorifiés par nos semblables que si nos visages sont  sincèrement  transfigurés d’une  joie réelle. Alors que ce que tu ressentirais, si nous nous trompons, ne serait que l’atroce joie de s’être comportés, sous le masque poétique, en boucher de l’humanité… Nos banquets, sur une estrade, comme celui du frère de Thyeste, tous nous verraient pousser gloussements de joie et nos rires inextinguibles alors qu’ils sauraient, eux, que ce qui glisse dans nos gosiers seraient les corps de toutes les poésies que nous aimions, transformées en cadavres. Mangerais tu les œuvres de la belle Shi… mais, avoue toi : est ce que l’amour qui te déchire en ce moment pour le travail de Shi, la fine, n’est pas l’amour d’un père incestueux pour ses enfants transformés en victimes ?»
-« Shi !… » Qifu se rassied, les lèvres tremblantes en entendant cette horreur.
-«C’est l’urgente liquidation de l’universelle perversion, qui est, au moment où nous bavardons ici, la cible du travail des amis de la vieille dame à qui tu viens de faire expédier, toi aussi, un mot secret.»

La vieille dame ! -se dit Qifu, inquiet d’être traître au communisme de la ligne officielle, la mémé, elle habite les confins rhénans, tout près des lieux où naissaient les premières réflexions de Karl Marx. Ouf. Tout ça n’est pas si anticonformiste… N’y a-t-il – (déclare-t-il déjà grotesquement devant un tribunal intérieur) – n’y a-t-il pas une beauté autrement plus régnante, dans l’idéal politique d’une vieille activiste revenue de tout comme Marguerite, que dans les interrogations plastiques de la trop jeune, colérique et inexpérimentée Shi ?  Il se redresse dans sa chaise.
Shi n’est pas tout à fait partie : là-bas, vers l’embarcadère et les fleurs, elle marche lentement, ses mains délicatement nouées dans le dos le plus expressif qu’ait jamais sculpté le destin des formes.


CEPENDANT QUE MARGUERITE MARMONNAIT AU DESSUS DU « PETIT TONNEAU ».

Marguerite marmonne pourtant, à Nancy, et au moment où le Qifu se renverse sur sa chaise, bouleversé uniquement parce qu’il vient de réaliser que Shi n’a pas complètement disparu, dans les jardins  silencieux de Dufu – ais que ça ne sert à rien parce qu’il est vieux , Marguerite marmonne au même instant, après cent années d’existence : il n’y a aucun espoir.
Elle dit cela, sans se douter de l’ivresse avec laquelle ce Qifu, un notable chinois, grâce au message qu’elle a fait tenir à Zhuo, se murmure à lui-même :

-« Ah Shi ! Tu me comprendras, quand tu sauras, si tu viens à Venise avec nous, que je vais bientôt être un des amis de cette française centenaire qui envoie à Zhuo la lettre, des ordres pleins de la même poésie que les espoirs les plus fous de Mao ? Tu sauras que mon âge nous éloigne à jamais et me rend à une toute autre forme de joie. »

Puis, à voix haute, comme si le texte de Thyeste l’avait définitivement rendu à l’aimance, mais sans y croire lui-même :

-« Si un enfant crie de douleur dans la pièce où je dormais, je me précipite, Zhuo, bouleversé, comme tu  le serais. Mais ne sommes nous pas sans bras quand c’est la foule humaine que saignent les ogres et qu’ils accablent de leurs crimes hideux ? »

On n’entend plus que le chant des oiseaux, puis Qifu, d’une voix presqu’inaudible :

« J’en suis venu à me représenter vos deux amis, Zhuo, je veux dire ce tibétain allemand et cette Marguerite, compatriote de Karl Marx et de Louise Michel, comme les héros de la peinture très célèbre de Venise , « La Tempête » de Giorgione… »

Qu’est-ce qui vous prend, Qifu ? La Tempête ? Marguerite et Wang

« Sur cette toile que je me réjouis d’aller voir bientôt et grâce à Marguerite à Venise, j’ai lu qu’on voit en somme un jeune et fringant pèlerin, qui salue au moment de la quitter, une jolie maman, allaitante. On voit aussi les colonnes détruites d’un temple, ça dit bien quel crime ont commis les hommes vis à vis de l’amour qui unissait les bâtisseurs de ce temple – et derrière eux, au delà d’un pont, une ville qui semble prête à recevoir la foudre d’un ciel orageux. »

-« Vous êtes fin torché ! On arrête i-mmé-diatement le saké !»

« Parmi les milliers de pages d’interprétations et de ré-interprétations des « La Tempête », il y en a une qui serait que la maman nue est l’épouse du pharaon. Elle a repêché le bébé Moïse, le bébé juif survivant du massacre ordonné par son mari. Le gars qui semble sur le point de partir c’est alors le peuple élu, vers l’Exode, loin de cette ville au fond qui serait Jérusalem et pas Venise, et sur quoi frémit une nuée orageuse… je comprends… que tes deux amis centenaires sont pareils. Le mendiant tibétain s’est éloigné de sa compagne de toutes les misères, vers nous. Ils sont tous les deux des oracles avertis par la nature fatidique de leur colossal et politique amour pour les gens. Deux astrologues qui fondant leurs oracles par l’analyse de la constellation des milliards d’êtres de nos foules. Je sais que je dois me moquer de leur projet. Ils participe de l’impuissance de tous les philanthropes. Mais, ce soir, l’atroce douleur aimante me saisit au moment d’être précipité par toi vers ma mort. Je t’en remercie. Un jour, après le temps des guerriers, Shi saura lire comment j’ai aimé son regard sur le monde. Comment et aussi pourquoi …»
-«  Qifu, nous allons exhumer le casque d’or d’Attila. Il a à peine mille ans de moins que les œuvres du gisement archéologique des bronzes de chez nous, de Sanxingdui. Tu connais ces regards chamanique de bronze. Ils jaillissent, cylindres de métal, hors de leurs orbites.»

Le maître d’hôtel, en entendant évoquer ce qui fait la fierté de Guanghan, d’où vient la totalité de sa famille depuis mille ans précisément, se rapproche. Qifu comprend dans quelques semaines, il pourra permettre au public de Venise une mise en rapport des hypnotiques visages en bronze avec les objets, de l’âge du bronze européen, et avec les résultats d’une campagne de fouilles diligentée par l’incroyable Marguerite, dans cette Champagne française dont il connaît déjà les vins joyeux.

Zhuo reprend la parole :

«Je proposerai à Shi de concevoir une réponse à la Tempête de Giorgione. Parce que le malheur des massacres, dont Marguerite et Wang ont été témoins à Varsovie et dans les Camps, cela continue d’être cette tempête même. Tous ces fleuves de sang persistent à strier les ciels de nos cités les plus sacrées. Nous sommes contraints de considérer nos échanges’ alors que se poursuivent les massacres dans le monde entier, et malgré le parfum âcre et délicieux de la rivière, comme futile bavardage.

-« Et si nous étions le peuple élu de l’Exode en cours ?»

Depuis plus de deux heures, Zhuo parle à Qifu et à Shi. Car Shi est revenue vers la table, dans la petite « clairière » que fait la vieille maison du poète Du Fu au milieu des forêts de tours et de réseaux routiers. Parfumée de chrysanthème et d’Ylang Ylang, Zhuo leur parle des crépuscules que les Murailles de Chine protègent.  Elle leur rappelle ce que les murailles virent, au delà d’elles-mêmes, de déserts intacts, purs et cristallins. 

Puis Zhuo les quitte.Elle se retrouve assaillie par la brume industrielle qui lui fait  -lorsqu’elle rejoint sa voiture et Wang, oui, Wang, endormi dedans sa voiture a elle, a l’insu de Qifu et de Shi – la brume industrielle qui sait faire oublier l’éclat tellement essentiel au destin des humains, de la lune. À elle comme aux chiens du Sichuan. On dit que les chiens du Sichuan sont terrorisés par l’apparition d’un vrai soleil, trop rare. Ils le prennent pour un maléfique ballon quand se dissipent les pollutions et ils se mettent alors à hurler, désastrés.


LILY MARLÈNE, VOR DER KASERNE.

Marguerite se retourne dans son lit. Elle croit entendre encore la chanson de Lili Marlène, la chanson que son père nancéien, même après ce qu’elle lui avait épelé du ghetto de Varsovie et des camps de concentration, continuait de fredonner en allemand. Elle marmonne :

-« Manquerait plus que ça. Que mon petit József aille à Saint Gond juste au moment des fouilles préliminaires à l’installation du dernier des câbles de la Route du Soi, et de l’exhumation du casque d’Attila ! Saloperie de hasard ! »

DE QUOI LE VIVANT EST RÉFUTATION.

Marguerite la centenaire, endormie à Nancy, rêvera d’un tout petit oiseau bleu.
Il surgirait dans le ciel, suivi comme par une écharpe colossale, d’un défilé du Bien, procession planétaire, turban de bienveillance qui cernerait l’abomination du crime guerrier dont personne ne supporte plus la marche triomphale et les rires abjects, les  dents ensanglantées par les pyramides de cadavres des innocents, dont les deuils, et les deuils, et les deuils, s’interrompraient enfin, éclairés par cette immense procession des gens de bien, menés tous par le minuscule oiseau au bleu fulgurant…
Ce serait si terriblement beau, et urgent comme l’amour, une procession des millions de héros du Bien, envolée dans le ciel de leur puissance recouvrée miraculeusement, et qu’on verrait tous, absolument tous, suivre en cortège des crépuscules ou des aubes, un petit oiseau bleu intense, un colibri, un martin-pêcheur, fonçant vers le bleu du ciel redevenu son miroir magique.

« Ô cerveaux enfantins!

Pour ne pas oublier la chose capitale,

Nous avons vu partout, et sans l’avoir cherché,

Du haut jusques en bas de l’échelle fatale,

Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,

Sans rire, s’adorant et s’aimant sans dégoût ;

L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,

Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’égoût,

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;

La fête qu’assaisonne et parfume le sang ;

Le poison du pouvoir énervant le despote,

Et le peuple amoureux du fouet abrutissant

ELLE REVENAIT DE NEW YORK, ZHUO LA LETTRÉE, ET SON ÂME HURLAIT À L’IDÉE DES SIMULACRES QUE TOUS CROIENT VOIR EN LIEU ET PLACE DU VRAI.

Zhuo revenait la semaine dernière de New York. Qifu le savait bien. Il ne se formalisait pas qu’elle soit capable de troquer son ermitage pour les quatre coins du monde, et même pour la cité des Banques… Toute la Chine artistique a encore ce besoin d’un rendez-vous, avec Manhattan plus qu’avec Chinatown !

Dans la voiture qui l’éloigne, Zhuo songe, profondément mélancolique :

Moi qui aimerais tellement avoir au moins serré une fois, avec amour, la main de chaque humain vivant, le décompte statistique des morts au cours des vingt quatre dernières heures de l’Humanité hurle que je viens de perdre toutes ces interlocutrices et tous ces interlocuteurs potentiels, un joyau d’humanité. Je les vois et je les dévore des yeux, dans les labyrinthes métropolitains que sont les gares et les halls d’aéroports ! Qifu le sait parfaitement, ce qu’on frôle dans les villes de plus de dix millions d’habitants, c’est chaque fois quelques millièmes de l’espèce entière. Nous voir tous, d’un coup… Et se demander vers quoi faudrait que ça aille, maintenant qu’on se retrouve, nous les vivants, presqu’aussi nombreux que tous les morts depuis les débuts !

Les rames du métro New Yorkais heurtent de leurs vieilles roues métalliques les soudures aux antiques ponts de fer qui mènent à Manhattan – ça s’entend à des centaines de mètres, les immeubles en sont traversés. Voix de quelques millièmes  d’humanité qui dit : -on y va ! – On y va ! – trajectoire crue et brutale des vagues innombrables qui s’organisent dans notre caverne planétaire.

Les foules s’engouffrent depuis des années dans le marmonnement des   « My God ». Ce « dieu », elles le tempèrent immédiatement en marmonnant ensuite des rafales de « like »et de « sort of ». C’est un tic verbal collectif. Ça dit une confiance complètement erronée, une certitude aveugle que tout, donc même la perfection, la primauté divine, le « God», la Cause en Soi du cosmos, ne serait qu’ «à peu près», « like », « sort of », « genre ». Peut-être est-ce la vraie raison raisonnable. Il est vrai qu’il semblerait tout à fait déraisonnable de croire qu’on pourrait dire précisément ce qui serait. De dire quelque chose qui serait, irréfutablement. Quelque chose qui existerait. Sans être un « semblant », un « sort of ». Si nos immenses foules de l’Aujourd’hui passaient devant les masques d’or du Sanxingdui,  les masques d’or resteraient-ils inutiles ? Resteraient ils enfermés dans le silence poli de ce qui se sait absurde, par exemple en voyant et en écoutant le défilé des foules en leurs rames de métro du monde entier, répétant en une vaste joie, en caquetant « like », « sort of » et « my God ».
Devant la proclamation planétaire de cette certitude qu’il ne peut s’agir que d’une contrefaçon l’or presque quiconque évoque l’existence en soi et la cause en Soi, si, dans un désir de faire paradoxe, tout d’un coup, surgissait Attila soi-même sous le casque d’or que Marguerite est en train de faire rechercher à Coizard, s’effondrerait-il, enfin convaincu de n’être qu’un Absolu du faux ? Que la mort criminelle, la fausse simplification des meurtres – là, dans l’immense panique des métros, n’est que le tout le faux-nez de la mort inattaquable en tant que seule valeur inviolable du sujet ? La seule chose qui m’appartienne c’est ma mort, même si elle m’est infligée à cause des singeries d’un mâle dominant et grimaçant sur son cheval de Hun. Car le progrès et la science ont permis aux foules de ranger la mort, dans les hôpitaux, sous les boites de médicaments – c’est là que se cache ce qui ferait brutalement rendre gorge à Attila. Le glaive, la bombe, la grimace de l’assassin, du tueur en série, ne sont plus que des faits divers. La foule est parvenue à l’invraisemblable outrance de s’imaginer pouvoir considérer la toute-puissance comme une parodie, “sort of”. Si elle est cachée pour mourir dans les hôpitaux, c’est qu’il n’y a plus là quelque chose qui oserait se hausser au niveau du destin. Peut-être au lieu de crier « my God » à tout bout de champs, entend-on déjà l’humanité dire « my death ». Les yeux cylindriques des masques en or plurimillénaires de Sanxingdui s’allongeraient comme des nez de Pinocchio menteur. Le monde entier vient certes à Chengdu contempler l’art inimaginable de nos bronziers d’il y a trois mille ans. Mais on dirait que de la tragédie rien n’atteint plus l’idée de Toute-Puissance. Dans le noir du métro New Yorkais, tendant l’oreille, je me suis laissée aller à une fascination par les métaux tambourinant de cet irrencontrable fantôme :  tam ! Tam ! hurlent trains et  métros de mes milliards de frères humains embarqués vers ce qui les contraint de relativiser leurs destins, dans ce qui n’est pas un semblant d’orchestre, ni un genre de mélodie, dans leurs journées assujetties à la Banque.


ATTILA, LA CITÉ INTERDITE ET L’ÉVANOUISSEMENT D’AMÉLIE CROISIER.

Rue de la Commanderie, József, qui se sent incroyablement seul depuis qu’il a vu disparaître la voiture de la mère d’Amel, sa meilleure pote de l’école, en route vers la Champagne, n’entendait toujours que  « Tac tac tac tactactac » et aussi : zwuiiiiippp quand il y a un passage à la ligne et -ting! – quand le chariot de la machine à écrire de son arrière grand mère démente arrive en bout de ligne. Heureusement qu’elle est là, elle, Marguerite la folle.

Dans la prison de Kropotkine en 1876 en Russie, il aurait de la même manière pu tendre l’oreille, pour se consoler de n’avoir pas eu le droit de suivre sa camarade Amélie vers les lieux d’écart qu’elle possède en Champagne, il aurait pu entendre les coups d’un autre prisonnier dans le mur ,boum boum boum. Leur rythme l’aurait interpellé, et ainsi le tactactac de la machine à écrire Underwood de Marguerite. Se doute-t-il du bonheur fou que ressentit Kropotkine, en racontant ainsi à un jeune détenu de la cellule voisine, en une semaine, toute l’histoire de la Commune, du début à la fin. L’histoire d’un espoir si semblable à tous ceux qui ont germé sans que personne le sache, par les actes de sa propre grand-mère. A : un coup dans le mur. B : deux coups dans le mur… Mais si Joszef savait qu’Amel a perdu conscience de désespoir, en arrivant, entre Congy, Joches et Coizard, dans la maison cachée au milieu des marais de Saint-Gond.

Amel et sa mère, une fois arrivées à Coizard, (soixante quinze habitants), ont passé quelques instants à respirer l’air de la Chapelle du village, l’Eglise Saint André, poétique, vétuste d’une vétusté aussi royale que Marguerite et que l’ombre célébrée par le célèbre Junichiro Tanizaki dans Éloge de l’Ombre. Cette patine dit l’instantanéité des éternités comme durent le dire les chambres et les demeures de la Cité interdite de Pékin, vingt trois millions d’habitants. Si Joszef savait que pour Amel, une mise à sac pour elle aussi bouleversante que celle de la Cité Interdite, par la soldatesque occidentale, sous le regard navré de Pierre Loti, l’écrivain voyageur né à Rochefort, vingt cinq mille habitants. Joszef n’a vu que le moment du départ d’Amel et de s’avérèrent lorsqu’elles ont sauté, dans la cour de leur bel hôtel particulier, en face du petit immeuble si simple du « Petit Tonneau », et ont sauté dans leur voiture pour filer vers les marais que lui chante presque chaque jour Amel, vers les bois autour, et vers la rivière du petit Morin.



Anatole les avait regardé, à l’autre terme de leur voyage, quand la voiture était arrivée dans sa rue, pour très rapidement, quitter la rue et sa femme Madeleine, surprenant son regard :

-Qu’est-ce que tu reluques cochon ?

-Fiche moi la paix.

-À quoi qu’tu pensais, hein ? 

-Y a plus d’confesse.

-Allez dis-moi gros cochon.

-J’vas pêcher aux étangs.

-Tu vas quand même pas r’luquer c’te gamine c’est un bébé j’appelle la police.

-T’es folle ou quoi.

-Ramène moi un brochet couillon.

Il file à vélo jusqu’au petit Morin, pousse son vélo jusqu’au premier étang, sort de son sac une Thermos et rejoint la petite terrasse de bois où il aime, comme un mandarin, boire son thé à petits coups. Un ancien muret de pierre fait le fond de ce petit royaume secret. Il plisse les yeux. On entend un plongeon minuscule. Il prononce :

-« Le Martin pêcheur ! » Puis il jette sa ligne vers le milieu de l’étang et, au moment où elle s’immobilise, une libellule bleue s’y pose. Pendant de longues minutes, il n’ose plus faire un mouvement, et sourit joyeusement.

« Anatole ! » – Amel s’approche d’Anatole et lui tend un papier froissé.

« C’est de la Marguerite. »

 Ça me fait bizarre que tu soies avec nous, maintenant, mais c’est vrai que t’es vraiment particulière ! Donc la Marguerite t’a dit que demain ils vont commencer à raser les marais pour les fouilles préventives ? »
C’est là qu’Amel est tombée d’une masse par terre, sans qu’il aie le temps de la retenir dans son évanouissement.


Le moment même où s’évanouit Amel est aussi le moment où, à Chengdu, Qifu le tout puissant admirateur de Zhuo marmonne le célèbre texte du poète le plus fameux de Chengdu, Du Fu, qui y vécut de 712 à 770 :

 Crépuscule aux terrasses.

Vent du printemps : goûter le thé.

Appuyé à la rambarde de pierre, j’encre mes pinceaux et,

Sous la ramure j’écris,

Plonge, Martin pêcheur, aux vaguelettes,

Attache toi à mon fil à pêche, libellule,

Moi, plein de la joie paisible,

Ici je reviendrai et je reviendrai 


Apodictique,
se répète Qifu intérieurement.


Zhuo la lettrée, le voyant convaincu qu’il s’est effondré lorsque la belle peintre a déserté leur soirée et qu’elle-même lui a fait prendre conscience de la nature perverse de son enthousiasme, lui a demandé de raconter un rêve, pour débrouiller un peu de l’expérience intérieure de Qifu : sûr de son infinie discrétion, il s’est lancé dans une narration interminable. Au terme du déroulé de ce fragment d’inconscient, une décision lui est venue :dans quelques jours il se sera organisé pour mener une visite gouvernementale au pays de Marco Polo, à Venise, sous le prétexte de confronter les visages en bronze de l’antiquité chinoise et le casque d’or d’Attila. Zhuo lui conforme qu’il y croisera, de nouveau réunis, les deux amis centenaires, Wang et Marguerite.

Il a rêvé que, près des monts où est caché l’ermitage de Zhuo, des animaux sauvages lisaient sur de belles calligraphies la poésie de Du Fu, éclairés par une pleine lune débonnaire.

LE SUICIDE MÉCANISÉ DE LA BEAUTÉ DU MONDE.

Au milieu de la ville bruyante, un ami un peu philosophe de Qifu a eu la délicatesse courtisane de faire installer, lorsqu’il a appris la visite à Chengdu de Zhuo-la-lettrée, dans un de ses propres appartements  ( pleins d’une modestie qui chagrine ses pairs), une fontaine taoïste.
Son jet fabrique certes du silence, avec un chuchotis d’eaux débordantes, au fond du couloir. Pourtant, a fait remarquer Zhuo à Qifu lorsqu’il lui faisait découvrir l’endroit, pourtant la fontaine n’est qu’en face du non-paysage. C’est tumultueux, urbain, clignotant et pollué, et l’apparente domination du penthouse au sommet d’une tour parmi des centaines, ne délivre pas même le sentiment d’une perdition, ni d’un dédale.

-« Ça ne marche pas – lui avait avoué Zhuo.Ce silence de roof top est aussi faux que me semble fausse et laide l’indifférence des foules au suicide mécanisé de la Beauté du monde – l’image me revient d’une femme, comme si je zoomais sur les foules, comme si cette femme unique tranchait la foule à la façon de la foudre ou d’un éclair – une femme qui aurait été  broyée par un tramway sous mes yeux – une jumelle, que j’aurais enfin.

C’est le tramway imaginaire des milliards d’humains, qui lui couperait les membres, le torse, les hanches. La technique pue – un anéantissement déprimant des saveurs naturelles.»

-« Une jumelle ? », lui avait dit Qifu en souriant. « Une deuxième femme existerait, aussi philosophe que toi ? »

– «  Ma jumelle c’est cette foule humaine, qui serait ma moitié. Oui, la moitié autre du monde sous l’œil aveuglé d’un crépuscule techno, écrasée par la masse d’un wagon tueur chaque fois que j’écoute les news elle est devant moi. Pas seulement les habitants de ta ville, qui t’aiment tant. Huit milliards, eux tous, de Manhattan à Chengdu, décapités par l’inexorable accidentel de la mort en surgissement, dans le désespoir post industriel leur faisant, incessamment, choisir ce suicide constant de l’humanité. »

-« Ta jumelle existe ou n’existe pas ? »

-« Ma jumelle, les foules entières et leur mensonge. »

« Quoi ? »

-« Tu crois qu’elle existe ou qu’elle vivote, cette magnifique mais dérisoire fontaine zen tout en haut de ta tour luxueuse mais mocharde ? Et puis, tout autre aspect de la même idée : est-ce que tu aurais osé parler de caviar ou d’art contemporain ou de chorégraphie, à mon ami le mendiant tibétain quand il pleurait encore d’épuisement en arrivant à mon ermitage hier pour me remettre le courrier de Marguerite ? Lui pourtant, sa maigreur et son ascétisme, incarnent au mieux, comme la crasse de chaque mendiante du monde, comme la barbe de chaque claudo, la beauté à couper le souffle des cascades reculées, dans les montagnes sublimes, ou de ce que fut jadis l’ermitage de Dufu, notre poète. Wang transforme, autour du halo de fétidité que dégage sa crasse, la simple vitalité mécanique de ma jumelle la foule, en une existence. En une existence et pas en une vivance. – Pas la vitalité monstrueuse des pouvoirs, guerriers mais au fond sans but de  la foule déjà morte de mort morte. »

« Mais, toi, que veux-tu me dire au fond ?… »

-« Le mendiant tibétain ivre, hier, dans la rue, criait, Shi me l’a racontée puisqu’elle a terminé sa soirée avec lui, après qu’il avait recouvré ses forces près de la fontaine zen de roof top que je critique, il hurlait des obscénités philosophiques. Je suis hachée, sous le massicot d’une histoire de sa démoralisation par le vieillissement, par les morts, les morts par faits d’armes pendant les guerres et l’alarme des vieillesses pendant les parenthèses de paix.. Wang m’apparaît comme un démon spectral, il gonfle mon individualité en milliards de destins , dont celui de son père utilisé par les anglais pendant la première guerre mondiale, et celui de sa mère, qui accouchait pendant que Karl Liebknecht mourait assassiné – mais – oh ! Je donne bien le change ! J’articule sagement entre eux les mots de notre immense culture, de toutes les grandes cités, leurs gares, les lieux où pulsatiles s’épanchent  leur masse de visage. Déjà je ne suis plus qu’en train d’afficher les balbutiements dépassés de l’instant précédent. Alors je veux en porter un deuil sacré, répondre à la perdition bruyante de la foule, en rejoignant opiniâtrement les lieux de mon effroi mystique.
Marguerite est si vieille qu’elle est peut être morte ce soir sans que nous le sachions encore.
Moi,  même si jeune, je ne suis plus. Je ne suis plus celle que je fus, juste avant . Moi passavent. Passavanti ! »

« Ah! (Le visage de Qifu s’éclaira d’un sourire immense à l’idée de pouvoir déclarer l’étendue de sa culture à Zuo-la-lettrés)! Passavanti, c’est les cris que poussent les fonctionnaires des vaporettos à Venise et le fameux James Joyce dans son invraisemblable roman qui ne s’arrête plus jamais et que tu as traduit pour me ressusciter, as-tu dit ! Te réjouis-tu que nous y retournions, là-bas, à Venise tous les trois, avec la peinture ? Shi y célébrera la splendeur aussi puissamment qu’en allant dans tes montagnes ? Venise, n’est-ce pas l’artifice même, n’est-ce pas la dernière des modernités qui ait su garder toutes les saveurs du monde premier, la vraie science-fiction, un modèle taoïste pour notre futur ?  »


L’OR MYSTIQUE DES TOURBIÈRES DE LA CHAMPAGNE, DANS LES MARAIS MUSTERIEUX DE SAINT-GOND.

Amel s’est évanouie. Sans qu’Anatole comprenne ce que ça pouvait bien lui faire, que deux pelleteuses viennent arracher toute la bande de terre et de tourbière longeant le Petit Morin et qu’il lui dise que ce n’était rien que ce n’étaient que les fouilles préventives archéologiques, que sa mère avait vendu ses terres – Ah? Elle ne lui avait pas dit ?- que sa mère avait vendu tous les marais de Saint Gond, qu’elle n’avait pas pu refuser, que tout le monde avait vendu, à Coizard comme à Congy, puisque c’était pour les travaux, que c’était ça le nouveau copain banquier de sa mère et les fonds de pensions chinois et derrière tout ça l’organisation secrète des amis de Marguerite ?- Amel évanouie par terre et lui qui rigole un peu quoi c’est des marécages c’est tout pourri alors que c’est bien une route informatique pour réformer le monde, non ?-  là, une autoroute du Net manigancée par les amis, c’est infiniment moins grave qu’une ligne à haute tension, un train ou que le bruit des éoliennes  il ne sait pas Anatole, il s’en fiche, c’est rien, les marais. Drôle d’idée qu’ils ont, les irlandais, de se chauffer à la tourbe. Il paraît que ça sent très bon. Il paraît qu’en Irlande ils ont trouvé des tonnes de bracelets en or dans leurs tourbières… Et tu sais bien, Amel, qu’Attila, c’est ici qu’il avait perdu son casque d’or.

-« Réveille-toi, Amel, ça fait des années que je te dis qu’y a rien que des nuisibles, des renards et des fouines, ici. Toi t’es de la ville, tu as jamais vu toutes les ampoules que j’ai aux mains à force de remuer la pelle ici ? »

Mais les deux étranges conducteurs d’engins, qui surgissaient au moment de l’évanouissement d’Amel, se sont précipités, et ont aidé Anatole à la porter jusqu’à la Verrerie, la maison des maîtres dont la cuisine est tellement plus fraîche.

Sa mère :

-«Ah que je suis con j’aurais dû lui dire je le savais mais j’osais pas… »


 Amel ne s’est pas réveillée. Le docteur est venu trois fois, et trois fois, catégorique, il a répété que ce n’était pas grave, psychologique, qu’elle allait récupérer. Qu’elle était ce qu’il appelait un haut potentiel intellectuel. Qu’il s’attendait depuis longtemps à un tel épisode, à la nécessité d’un sommeil réparateur.
Dans la grande maison, dans son sommeil elle Amel a vu, en rêve surgir une de ses idoles, Pina Bausch, qui marchait tristement.

Elle lui disait trotz Allerdem, mot consacré par un autre de ses héros .

-Mais, Pina, tu ne réalises pas… le vieux monsieur qui m’a portée avec Anatole et l’autre, c’est le… c’est l’accordéoniste de Nancy, que j’ai vu jouer en face de chez moi, pour la Grand mère de mon copain Joszef, et … »

Jusque dans son rêve elle revoit ces deux gitans dont un n’est autre que le musicien des rues, deux nomades au fond, deux moustachus d’outre Carpates conduisent deux pelleteuses – et dans son rêve elle continue de savoir que ce qu’ils rasent en riant c’est son propre Paradis. Vont arracher le cœur d’Amel, enlever des tourbières le mythe secret de Saint Gond, le casque d’or d’Attila et Anatole, celui qui l’a toujours protégée quand elle venait ici, lui qui est l’enfant du village, lui le mari de l’adorable et énorme Madeleine, sphérique comme la perfection des astres, lui, il s’en fout ?

-« Complices ou sages, et moi, martyre ou toquée ? » -demande-t-elle en rêve à Pina, qui lui répond en rêve et en allemand :

-« Ce que l’accordéoniste fait,
Est toujours un bienfait. Was das akkordeon tut ist immer gut gemacht und immer ein Gewinn»

CONTESTER LE CIEL DES MONSTRES QUI OBSCURCIT LE JOUR DES AIMANTES ET DES AIMANTS.

Les deux conducteurs d’engins dorment en même temps qu’Amel dort. Ils sont dans le dernier hôtel encore existant de ce coin désoeuvré. Ont mangé des döner chez le turc.
Pendant la nuit Amel, se réveille d’un autre cauchemar : les deux hommes aux yeux bridés y dansent lugubrement comme des feux follets sur les tourbières, Pina Bausch est un héron, les marais une plaie ouverte qui brûle comme un feu de tourbe irlandais, et la mère d’Amel danse aussi, très joyeusement, en robe grecque, pieds nus et elle est couronnée avec un casque doré, comme ceux des druides qu’elle a vu au musée de la Cour d’or à Metz l’an dernier , une sorte de mitre effilée et recouverte de spirales, de planètes et d’étoiles  – Amel se réveille à cause de la mauvaise musique du rêve, un flonflon viennois, du Strauss et elle est rejointe dans le sommeil où elle se glisse encore. par la phrase atroce que sa mère avait mastiquée hier  – quelle chance les travaux, c’est la seule façon d’obtenir une fouille archéologique des marais de Saint Gond, il paraît qu’ils ont déjà trouvé ce qui se cachait derrière la rumeur du casque d’or qu’Attila y aurait perdu.

Dans les années soixante, un homme d’affaires aurait passé ses loisirs à venir chasser là en compagnie de gens comme lui. 

Le dimanche la messe, voilà ce qui aurait été l’obligation dans les années soixante, quand le Jésus historique, démasqué par la main invisible qui mena les travaux philologiques de Christian Amphoux, n’avait pas forcé les vrais mystiques à se jucher dans le grenier des églises et loin des foules heureuses.

Le chef d’entreprise parisien de base, dans les années soixante, il serait mort pour défendre ses terres de chasse et les marais de Saint Gond, voire la messe d’un dimanche et le curé de Congy, il l’aurait emmené au bordel pour le sauver de toute mélancolie cléricale.

Aujourd’hui ses équivalents contemporains se sont amplifiés, ils croisent, en avions minuscules les avions de ligne des compagnies aériennes et les gros avions des quelques tyranneaux planétaires mille fois plus fortunés qu’eux, croient jongler avec les décalages horaires. Ils ont l’air d’avoir vingt ans de moins que leurs grands parents au même âge. Ils épousent sans relâche des maîtresses qui ont le même âge que les prostituées de leur grand-père, au boxon de « Madame Claude ». Qui a deux femmes perd son âme qui a deux maisons perd la raison.

Aujourd’hui, manger du sanglier pour s’en incorporer totemiquement le génie ? Ça va pas non ? Les despotes du futur sont véganes, pour peu qu’on leur ait sussuré que ça rajeunit, ils ont fait disparaître le plus discrètement possible les fourrures en zibeline et les visons de leurs parents, pour peu qu’une Vénus les ait enthousiasmés la semaine précédente. Véganes, tatoués, et en décalage horaire.Rien à foutre des lieux d’écart, ni du sacré des monastères, ni de la fréquentation des animaux sauvages, et prêt à faire effacer leurs tatouages quand ce ne sera plus du goût des bacchantes.

Deux conducteurs d’engins se sont donc installés maintenant au rez de chaussée de l’hôtel, à Cézanne, dans la salle désaffectée d’un restaurant disparu.
Sur une assiette accrochée au mur, on commémore le passage ici d’un ancien ministre de la Culture, André Malraux. Devant la cheminée gothique, une peau d’ours, à peine mitée, fait encore tapis.

Un des deux chauffeurs est incroyablement efflanqué.
Comment  oserait-on le croire travailleur encore, il a l’air d’une momie. Son dentier se déchausse à chaque phrase. Ses mots font clacclac, ça déroute le patron de l’hotel.

 Ils parlent, en chinois, en français, en allemand. À part le proprio., qui n’avait plus eu de client depuis six mois, personne n’est là pour les entendre  –  ni deviner qu’ils sont, l’un et l’autre infiniment d’«ailleurs ». D’au delà du temps, à cheval sur les dragons nomades de langues d’aujourd’hui et aussi des autres temps.

-« Wang… »

-« Qu’est ce que tu vas encore me poser comme question, je crains le pire !»

-« Vous. Vous voulez prouver quelque chose aux gens de Chengdu. Avec ce casque d’Attila. C’est une farce, c’est ça ? Vous l’avez trouvé en installant ici l’ultime et gigantesque câble optique que vous avez peaufiné, vous et Marguerite, dans l’idée de démantibuler les pervers, mais vous savez bien qu’il n’en ont rien à foutre, qu’on dévoile leurs crimes sexuels. L’encerclement par votre réseau d’algorithmes neuronaux, va simplement dévaster l’humanité entière des gens à peu près normaux….
– Enfoui définitivement dans quelques dizaines d’heures. Ça nous est égal, de concentrer plus d’informations que jamais en siphonnant le Big Data phénoménal qui y transitera… Mais je t’expliquerai plus tard quel mecanisme Marguerite et ses techniciens ont mis au point. Des psychiatres du monde entier s’y sont mis. Au début, comme toi, ils répétaient qu’on peut guérir les névroses, qu’on peut soigner les psychotiques, mais que pour les pervers rien n’est possible. Tu verras bien, va. Je suis comme toi, j’y connais rien. Par contre la découverte du casque d’or d’Attila !

-Qu’est ce que vous en avez à branler ?

-À mes heures perdues j’ai appris à traduire les génomes cachés dans les restes humains. Dans des tombes anciennes. Quelques publications abordent le rapport génétique qui liait les nomades cavaliers, les Hiong-nu des steppes, les Huns autrement dit, avec la douceur sédentaire de leurs ennemis Han.
-Super ! Y reste du pâté ?

-En fouillant l’un ou l’autre de ces restes génétiques dans leurs sépulcres, on a pu vérifier  la généalogie de la course infinie des Huns au loin de la cité immobile des mères Han… Dont ils venaient pourtant un peu.  Je comprends que tu préfères le paté. C’est peut-être à force de jalouser les bonheurs installés de la Chine sédentaire, qu’un jour les Huns finirent par parler du Ciel.

-Oauis.

– “Gok”, l’appelaient-ils, qu’ils chérissaient religieusement. Ils parlaient du Ciel comme de leur seule Ville. Les Huns adorent le Ciel.

-Et ?

-Et les chinois se disent Fils du Ciel. Alors Wu, dis moi : quel est le lien de parenté entre les Huns, Gok le ciel qu’ils adorent, et l’entreprise que nous menons, Marguerite et moi ? »
-« Voyons… Tu veux terminer le dernier bout de pâté…

-Morts ici, les Huns, morts en Champagne. Ils gisent parmi les cadavres de leurs victimes… Ils ont surgi ici après avoir été repoussés bien loin des murailles de notre Chine… Là-bas, nous savons toi et moi quelle invraisemblable passion pour les listes d’ancêtres dévore toujours les Chinois.

-Ah la vache je t’avais pas vu venir !

Wu a cessé de mâcher. Le culte des ancêtres ! Il laisse tomber sa mâchoire et regarde en souriant, émerveillé, le vieux Wang, qu’il commence seulement à prendre au sérieux.

– Ceux de Chengdu, la périphérique, sont dévorés par la généalogie comme ceux des vieilles capitales centrales. D’autant plus qu’à Chengdu, tu l’as vu, on a découvert, il y a quelques dizaines d’années a peine, l’ancienneté délicieusement supérieure à celle de la capitale, des bronziers de Sanxingdui. -Alors, voyons ton énigme…

– Au delà de la préoccupation passionnelle pour les aïeux, il y a le ciel, il y a la poétique, la calligraphie.
-Mmmh….

-Le visage changeant des nuages, l’imperturbable bleu des sourires ? Ces mots que je projette dans le silence du ciel seront toujours pour moi l’écriture d’une morale parfaite, même si elle reste inaccessible et que la poésie reste souvent l’œuvre de nains sur le plan de l’inventivité d’une morale politique. Mais que se passera-t-il pour l’humanité si nous parvenions à la dépouiller des monstres dénués d’affection et d’empathie dont l’existence est peut-être de l’orienter, depuis toujours, et de n’y parvenir que du fait même de leurs perversions ?»

-« Bravo! »

-« Ah… Et le ciel-Gok, puisqu’il a été un aïeul, revendiqué par les Huns comme l’envers des sandales de tous les exilés, quand seuls, à l’époque, les oiseaux y accédaient, ciel à peine effleuré par les bonds des chevaux…

-Mais qui songerait, parmi les humains, dis-moi, à le contempler chaque jour si ce n’était plus pour chercher quel chef va nous chier dessus ? »

-« Voilà ! Tu t’approches… »

-«  Si le ciel est la toile de fond, sa scrutation naïve permet seule de faire contraste à la proximité du quotidien… à l’absurdité sournoisement logique du nécessaire ? C’est cela qui…  le ciel, une fois libéré de son obscurcissement par nos monarques atroces et méprisants, fera contraste à l’avilissante supériorité du pragmatique ? »

-« Je vais t’aider… Comme il brille d’un reflet solaire, l’or arraché aux tourbières de la champagne pouilleuse, il apparaît, il réapparaît comme un fragment du ciel éclairé, le couvre-chef d’Attila mais surtout la trace, dans l’avidité des monstres humains pour l’or, d’un reflet véritablement étoilé…. Au moment où nous nous préparons, par notre action, à faire muter toutes les bassesses boueuses des chefferies humaines en attrapant le câble informatique, comme les bras de la Méduse, en y plongeant l’Idée. »

-« C’est pour cela que vous m’avez appelé ? Mais que voudrez vous que j’y repère ? »

-« Tu as je pense, même si tu ne t’en rends pas compte, les moyens de dévier la perverse boussole qui  emmènerait autrement l’humanité au chaos.  Ça fait tellement de temps déjà que, lorsqu’un autiste génial parvient à devenir notre maître, ses comportements, qui sembleraient banals chez un enfant pervers polymorphe deviennent aussi dévastateurs qu’un ouragan. Enflé par sa frénésie primale, il renoue avec toutes ses perversions infantiles, et plonge tout son peuple dans la même débauche irrépressible. La folie lunaire et sinistre de ces maîtres infâmes nous a toujours orientés, écriture du Désastre. C’est cet astre noir des génocides dont nous ne sommes jamais que les survivants.
-Mais si ça a toujours existé, il y a peut-être une raison ?

-Cela, nous en sommes presque certains, n’a plus lieu d’être. Sinon tu pourras souhaiter la bienvenue à des fins ultimes. Sinon, le suicide-à-venir est inéluctable. Mais d’un geste sûr, toi, maître des algorithmes, tu pourrais nous faire oublier l’inefficacité sempiternelle de toutes les structures psychiatriques à métamorphoser la fixion des pervers. Leur prise de pouvoirs absolus, si bégayée dans l’Histoire, nous précipite dorénavant. Nous attendons encore qu’ils se reconnaître en leur laideur totale,qu’ils se vomissent eux-mêmes, horrifiés enfin… »

Wang  vient de faire partir un feu, en quelques gestes rapides.

-« Un bon feu ? L’amitié ? La bienveillance, mein lieber, et puis, au sommet de ce feu de bois parfumé qui flambe comme une chanson, le monde humain devrait enfin – enfin ! – terminer par prononcer un droit qui nous réchaufferait les cœurs lui aussi. Ach ! Oui, une justice pas injuste !  Le poême brûlant d’Attila Jószef l’homonyme hongrois du camarade de classe de la petite Amel: « Valamy nagy-nagy tüzet kéne rakni Hogy melednének az emberek, qu’on allume un immense feu, que s’y réchauffe l’âme de l’humanité ! »..

-« Ouais ! »

Wu a l’air sceptique. Wang tisonne le feu, un sourire spectaculaire lui est revenu, malgré tout.

VENISE LA CONTESTATION.

Le lendemain, Wu salue le vieillard. La complice de Wang, Marguerite, l’attend à Venise. Le casque d’or d’Attila a réussi à susciter comme ils le souhaitaient, l’intérêt de quelques dirigeants chinois. Wu a passé sa nuit à tenter de peaufiner le dispositif dont les les deux utopistes lui avaient remis une version déjà très élaborée.

Il s’est demandé s’ils ne voulaient pas juste se payer une petite virée à Venise, comme tellement de vieux. Wang avait soutenu qu’à ses yeux, le lancement d’une première opération d’anéantissement du pouvoir pervers, correspondait à ce que fait déjà de longue date aux chinois la ville insulaire. Il lui a dit savoir que pour des centaines de milliers de touristes chinois, Venise incarne l’utopie en soi. Venise, l’idée matérialisée d’une ville offerte au sublime, lieu véritablement de la splendeur humaine absolue, où Marguerite et lui souhaitent donc commencer à terrasser la peste des pervers.

« Quoi ? »

« le dispositif auquel tu viens de travailler réglera, mais si ça se trouve  une fois pour toutes, l’errance du pouvoir sadique au sein de tous les rouages de toute puissance sociale. »

« Tu me fais penser au Hitler des derniers jours. En pleine défaite, alors que le Russe salvateur l’avait anéanti à Stalingrad et le guettait aux portes de Berlin, il rêvait comme toi d’armes secrètes, absolues… Elles n’ont pour finir anéanti que ses propres alliés du Soleil Levant… »

Wu regarde Wang. Il songe aux longues études d’archéologie génétique du temps de son adolescence. Le casque d’or d’Attila le renvoie à la transmission du génome des scythes. Il rêverait d’apprendre de quelle façon l’identité des Scythes a pu voler à dos de cheval, au travers des steppes anciennes, du temps des Huns.
Le feu meurt doucement. Les deux hommes se lèvent alors, et rejoignent le dernier étage du petit hôtel, en évitant l’ascenseur exigu, en savourant la magnificence des escaliers.

-« Il paraît que la petite Amel, qui s’est évanouie quand l’Anatole lui a annoncé les travaux, ne se réveille toujours pas. Il faudra que quelqu’un pense à protéger cet amour du désert intérieur, dont elle souffre.

-Ton diagnostic est un peu étrange.

-Quand je lui aurai montré l’état terribles des mondes qu’elle a encore a traverser, de l’aujourd’hui dont il faut qu’à son tour elle accepte de faire l’enquête, je suis sûr qu’elle rira d’avoir voulu s’enfermer aux nostalgies qu’elle fomente chaque fois qu’elle vient s’enfermer dans les allées forestières et les roseaux autour des tourbières de Saint Gond… »

-« Tu veux lui dire. Wang, quelles innombrables foules, les constantinopolites… »

-« Stambouliotes s’il te plaît ! »

-« Oui pardon… et les alexandrines, les Smyrniennes, les libanaises, nigérianes, chinoises et indiennes, tu veux l’ouvrir aux foules parmi lesquelles elle doit apprendre qu’on est nous aussi travaillés, oui, nous aussi, travaillés par une perte, et fatalement par la conscience d’un désert intérieur ? Mais comment lui décrirais-tu la perte qu’on ressent désagréablement aussi, nous, issus des foules innombrables qui pullulent?

-« Je lui enseignerai que, mieux que par son évanouissement enfantin, nous savons reconnaître, sans la fuir, la nécessité d’une perte de toute grandeur originale de l’individu. Elle devra bien voir, hein, comme l’humain est noyé par les mégapoles. »

« Autour du Bosphore, au fond, Istanbul est déjà la première des trop colossales villes de l’Asie, et au début de la route de la soie. Je l’entends lorsque tu parles, je le pressens en ayant participé un peu à votre projet : tout ce chemin des mégapoles, il s’agit de le métamorphoser , finalement, en route du Soi. Si tu racontes à cette Amel de quelle route vous faite en la minuscule Venise le début, elle comprendra d’autant mieux l’évanouissement esthétique de la Chine devant l’apparition du casque d’un Hun perdu au cinquième siècle en Europe, et qu’elle aussi a ressenti comme une imprécation, respectueuse, un cri vers l’essentiel culte des ancêtres.. Et sans être partie bien loin de ses marais de Saint Gond ou de sa maison de Nancy, elle comprendra quel effroi peut saisir le million des pekinois dormant dans les égouts, de faire revivre leurs aïeux. Elle mesurera aisément les syncopes existentielles des foules du Caire, de Lagos,  d’East New York… »

« Ben attend, je l’ai fait aussi, et tu m’as dit l’avoir  fait aussi : dormir dans les égouts pendant des mois ! »

« Elle  comprendrait d’un coup pourquoi le triomphe de l’équilibre que ses jolis marais de Saint Gond qui vont disparaître, tissaient pour elle, il appartient presqu’au crime, pfouittt ! Adieu le romantisme ! Bienvenue, street art et imprécations !»

-« Oui, les étangs, les libellules, les martins-pêcheurs, tout ça dans l’inconscient de milliards de chinois modernoïdes, ça reste même pas comme le souvenir pourtant simplement en papier, des poésies du poète de Chengdu. »

« Tu sais quoi, Wang, je me sens vain. »

Pendant qu’ils bavardent, Anatole essaie d’apprendre un nouveau mot à sa femme Madeleine, dans la petite maison de Coizard :

« Apodictique, Madeleine. Apodictique. »

« Ouais.M’en fous. T’as une idée de combien elle a vendu sa parcelle, la Liliane ? Et nous on va toucher quoi ? Rien. Ton potager il est même pas sur le tracé. »

-« Les deux gars vont venir. C’est bien que j’aie retrouvé le casque pour les deux chinetoques. Apodictique. »

-« Hein ? Reverse moi un picon. »


L’ARRIVÉE DE MARGUERITE EN LA CONTESTATION DU VIVANT.

Il y a une gare de tous les lointains,. Il y a un train qui ouvre à une ville où est encore décapsulée l’éternité, quoi ? – Venise.

En cette magie est en train d’arriver, si tard, au souffle dernier d’exister, celle qui enrage d’être assez vieille pour avoir vu les Camps dégorger sur l’Europe toutes les larmes de honte de l’humanité en ce qu’elle a de plus désespérant, et qui pourtant, si tard, parvient enfin devant les étranges messages que semble émettre la silhouette, dans la lagune, des vieux immeubles vénitiens aux crépis fatigués – si déterminée à utiliser Venise pour ce que la cité signifie encore, Marguerite !
Elle observe : la mer, à Venise, la mer y est allée avec le soleil.

C’est l’éternité.

-Qu’attendre encore, lorsque le Temps vacille à son paroxysme, j’ai cent ans, mes cent ans scintillent sur mille vaguelettes de couleur turquoise, émeraude, grise, phosphorescente – c’est mille petits-maîtres de la préciosité du jour et de ses ombres d’un ciel qui nous orienterait. Enfin. 


Anatole, Wu et Wang n’ont arraché le casque d’or des tourbières de Saint Gond qu’il y a trois jours, à peine trois jours. Amel, pour se réveiller, à dû être ramenée près de son copain de classe, Attila Jószef, dans l’immeuble du petit tonneau que l’arrière grand mère Marguerite venait de quitter, aux bras de son Wang chantant à tue-tête. Là, Amel s’est réveillée.


Le colossal moteur de recherche neuronal branché à l’autoroute optique du Net, est déjà en train de fouiller le monde tellement silencieux des ogres, des Attila, des Cromwells à venir, des Hitler encore invisibles à la naïveté des foules (car la foule des innocents jamais ne se représente clairement ce qu’est la perversion), et même des monstres établis dont il discernerait la moindre faille – avant que leur pouvoir ne leur permette de livrer la justice à leur triomphe final.


LART IRRÉFUTABLE PASSION DU CIEL MAUDIT.

Le moteur de recherche a rappelé à Wang et à Wu avec quelle vertigineuse fréquence  la passion pour un art, fut-il un sport, fut il Wagner, fut-il l’art sacré des cultes célestes, est seul confident des ogres quand leurs appétits leur laissent quelques secondes de répit.

Dans le sac de Wang, le casque d’Attila est là pour rappeler l’antiquité de cette boussole du Beau qui décore depuis toujours les alentours des monstres. Le casque d’or d’Attila est mille fois plus beau encore que tout ce dont avait pu rêver Amel…
Sa mère Liliane l’a regardée, pleurant, chantonnant, lorsque Marguerite et Wang lui ont ouvert la porte de l’immeuble du « petit tonneau » où, dans son demi coma, elle avait supplié qu’on l’emmène, en face de la vaste demeure de ses propres parents, dans l’humble appartement qui avait efficacement caché, et longuement, la fausseté de la démence de la centenaire. Marguerite et Wang se sont présentés à la mère d’Amel, qui ne les avait jamais remarqués. (Liliane ! Vous savez que c’est grâce à vous on a l’casque ! Vous venez de racheter à vous toute seule les crimes de vos parents les brasseurs. Louise Michel et tous les saints trompeurs du communisme que nous pensions adorer, doivent se retourner dans leur tombe à l’idée que vous êtes la fille de celui qu’il ont été à deux doigts de pendre, lors des émeutes d’avant-guerre !). Liliane leur est tombée dans les bras, ahurie, réalisant que les deux centenaires sont ceux qui avaient précisément sauvé son papa de la pendaison. Amel est encore un peu somnolente.

LA SÉRÉNISSIME.

Lorsque se sont ouverts les deux battants de la porte de la gare de Venise, Giorgione ouvre à Marguerite et à Wang comme les deux colonnes d’un temple détruit, la foudre du ciel et le bâton de marche des exilés.

Le tableau de Giorgione, « La tempesta », est caché pas loin de la gare, il leur suffit, au moment où ils voient, foudroyés, la mer qui palpite de ses mille vagues célestes, dans le Canal Grande au pied des façades scintillantes, il suffit – et ils le font, menés par le guide sûr de leur désespoir, il suffit en sautant sur le bateau comme une jeune fille et un gamin, de rejoindre, tout près, le musée de l’Academia où luisent les invraisemblables pigments du tableau longuement mûri par Giorgione. La Tempête reflète ce départ qui est celui de tous les aveuglements, aveuglement par le scintillement des océans, éblouissement et vertige. Un jeune homme, le bâton de marche à la main, est sur le départ. Une femme au regard interrogatif le voir partir et serre dans ses bras le bébé, fruit probable de leurs amours. Deux colonnes détruites évoquent le temple de cette Jerusalem dont Giorgione était en attente de la retrouver mystiquement – la foudre enfin, la foudre éclaire le ciel autour de la ville qui fait le fond e la scène et qui ressemble tant à Venise qu’on peut se demander si Giorgione n’était pas ravi d’y être plutôt que dans la ville de Jérusalem, si controversée, cette catastrophe de croisades, de guerres permanentes, déprimantes, inutiles et acéphales.

-« Giorgione, le juif et les deux colonnes du Temple. Du Fu, l’immortel banni. »


Pendant ce temps, Jószef Attila, le camarade de classe d’Amel, a vécu une surprise absolue.

Elle est où Marguerite ? s’était il dit en entendant à Nancy Wang monter leurs escaliers, l’accordéon tonitruant Lili Marlène, Wang ouvrant, avec une clef dont il disposait secrètement, l’appartement des parents d’Attila, s’approchant de lui, lui disant : je suis ton grand père mon gamin.

Puis, saisissant par le bras Marguerite qui surgissait habillée comme pour un mariage, Wang a attrapé en plus de son accordéon et du bras de sa femme, une valise jaune citron. Il a disparu en courant dans les escaliers. Jószef a juste eu le temps de courir à la fenêtre pour les voir tous deux sauter dans une voiture. Amel se réveillait alors complètement, courait le rejoindre à la fenêtre, éclatait de rire, leur envoyant des baisers auxquels ils répondaient juste avant que la voiture disparaisse au bout de la rue.

 Attila avait couru voir la chambre de Marguerite, la piaule, rue de la Commanderie, au dessus du “Petit Tonneau” : vide.
La machine à écrire “Underwood”: disparue ! Il n’osait accepter tout de suite que celle qu’il avait cru démente ne l’avais jamais été.

Oh la stupéfaction d’Attila pendant qu’Amel riait. Il fallait encore que Jószef comprenne que son amie d’école, elle, avait toujours su la parfaite santé mentale de Marguerite, et que Wang était son grand père.

DANS LES LOINTAINS.

Marguerite est loin maintenant. Très loin.

Elle regarde l’accordéoniste tibéto-bavarois, l’ancien des wagons-lits nazis. Il pleure de joie, elle pleure de joie.

Déjà ils arrivent à l’arrêt de vaporetto. Des gens les regardent. Elle est couverte de maquillage, sa bouche centenaire écarlate, et lui, il porte un T-shirt barré d’un cri contre Hitler, un graffiti de leurs années de jeunesse.

« Passavanti! », crie l’employé du vaporetto pour que les foules laissent le passage aux nouveaux arrivants
 Une fois sur le vaporetto ils plissent les yeux, dégustent les siècles qui soudain ne pèsent plus à leurs épaules. Elle dit :

-« Je n’aurais pas voulu venir avant. » 

-« C’est une belle victoire, la beauté confondante de cette ville. Une victoire du souverain Artifice. C’est normal qu’on la fête, non ? »

-« Je te vois. Tu es encore plus beau que lorsqu’ils t’ont envoyé à Stalingrad et que j’étais déchirée. »

-« Combien de fois on s’est crus morts. »

Au moment où ils pénétrent l’Academia, la caissière leur propose des déambulateurs. Ils ne l’entendent pas. Ils rejoignent immédiatement le tableau de Giorgione dont ils rêvent depuis tellement longtemps, depuis la tempête qui les avait écrasés lorsque toute illusion s’était enfuie, à Varsovie – le tableau où l’on voit, sous un ciel nacré d’un éclair, une cité séparée du premier plan par de l’eau qu’enjambe un pont sans parapet, un gars qui s’apprête à partir, bâton à la main, les couilles bien moulées par l’habit  et reluquant le joli spectacle d’une maman en nichons et de son marmot, assis tous les deux dans un paysage de souches, de verdures et de ruisseaux – l’orage, la cité, les eaux, l’amour, le vagabond. On remarque deux fûts de colonnes décapités mais debout.

-« C’est parti ! » -dit-il.

-« C’est encore mille fois plus magnifique que je ne l’imaginais. »

-« La poésie, c’est le Tout, sauf quand c’est celle de l’ego des pervers. »

-« Des pervers et aussi la poésie des érotiques, ces deux poésies là ratent systématiquement le Tout. Restons ici, jusqu’à ce qu’ils arrivent, les Fils du Ciel. Tu crois que ça va leur plaire aussi ? Tu crois qu’ils vont comprendre ? »

-« Les chinois ont une certaine faculté à s’appliquer jusqu’à ce qu’ils aient compris, ma chère. »

-« Mais… Le Bien du Ciel d’Attila, le Gök, et celui des fils du Ciel de la Chine, le Bien de la Cité, qui décoiffe le Bien du vagabond, le Bien de la Mère si aimante, la mère à l’enfant, le Bien si tentant et prometteur des colonnes du temple pourtant détruit par l’homme lui-même, de toutes les Jérusalems, même célestes… »

-« La mise à sac de la Cité Interdite de l’empereur de Chine n’a-t-elle pas été, comme la destruction du temple de Jérusalem, une des prémisses à l’exil des chinois dans la modernité ? À notre descente à tous en cette Égypte neuve, Bourse, Profits effrénés, prisons soyeusement bavées par nos mille pharaons de Wall Street comme les fils brillants d’une servitude volontaire … Oh, si tu remplaçais le mot de Jérusalem par le mot de La Commune, le Temps des cerises ne te vient il pas à la tête comme une mélodie qui, remplaçant tous les hymnes, nous enverrait la folie en tête et le soleil au cœur ?… »

Sous le regard indifférent du gardien, ils esquissent un pas de deux.


NÉGO L’INNOMMABLE.

Nego, le monstre sans nom qui se cachait dans les eaux de la lagune où l’on regrettera que se soit un peu perdue la division psychologique du monde en trois catégories, les névroses, les pervers et les psychotiques – ne sont ce pas les pervers qui seraient au cœur de tous les pouvoirs extrêmes du monde ?

Le sous marin en forme de Bucentaure a été coulé là à l’époque du tournage d’un film de science fiction et servait de studio puis tout le monde l’a oublié sauf le M., qui s’était arrangé pour que cet oubli devienne encore plus épais. 

Il n’y reçut personne qui en fut sorti vivant, sauf J, et le personnel, bien entendu. Aucune plainte, évidemment, n’a jamais été déposée nulle part à son encontre.

Très approximativement, la localisation de la luxueuse épave et les mœurs du M. auraient pu faire croire aux tendres mémoires de Casanova puisque, entre les mêmes îles de la lagune, Casanova a tracé à l’encre un sillage de ses jouissances aux lieux emblématiques, en son temps, d’une débauche vécue comme telle même par les débauchés professionnels de Venise, en la décuplant jubilatoirement pour l’à postériori littéraire. Casanova parlait d’actes en les professant, amours dont il eût répondu avec passion devant le tribunal des consciences.
Tout à l’opposé a-t-il été absolument nécessaire que personne ne sache jamais, ni pour M., ni pour J., quelles lois morales et humaines élémentaires ils pulvérisaient pour atteindre à leurs râles orgasmiques, leurs spasmes ricanants et leurs ivresses. D’étranges petites jouissances dont ils avaient vite appris à cacher la persistance chez eux au delà des années de la perversion enfantine, s’étaient subitement démultipliées, lors de l’accès, qui fut leur privilège, à des formes hypertrophiées de la toute puissance.
Leur pouvoir, ils le  comparaient parfois entre eux deux, J. et le M., à la bénignité des monarchies anciennes. Leur pouvoir à tous deux, qui s’exerçe, à l’insu de leurs sujets, sur des nombres infiniment plus gigantesques d’individus qu’aucun des royaumes ayant jamais existé, avant eux, dans les temps déjà surranés.

Le M avait cédé à J., peu avant de disparaître, son sous-marin secret, son Bucentaure oublié même par les bureaux de l’Amirauté adriatique de l’Arsenale, après quelques interventions efficaces  en haut lieu pour aggraver cet oubli, et puis le rachat des deux îlots voisins.
 

Les eaux noires de la lagune y doublent  l’écran des deux luxueuses baies en verre blindé, un écran à l’opacité dont les nuances ne se trouvent, et rarement, moirées que lors des tempêtes qui mobilisent à peine les hauts-fonds et les vases.

Aux yeux de J.,  son acquisition, fondamentale, du sous-marin, avait eu pour but ultime la perpétuation des moments de sa mélancolie, de sa puissante tendance à la contemplation ; son personnel, parfois pakistanais, parfois laotien, affecté en alternance et seulement une fois tous les deux ans à l’entretien de la climatisation, de l’aération et du ménage ne se posait aucune question quant à ce qui pouvait se passer là.
Il valait mieux pour eux, si pauvres et si vulnérables.
Car les accès mélancoliques de J. correspondirent à la disparition de plusieurs centaines d’enfants de moins de dix ans.
J. les avait fait arracher à leurs jours et au jour, partout dans le monde, par ses entreprises de bienfaisance. Aucune plainte, jamais, ne fut déposée à son encontre. Et des légions d’admirateurs se seraient dressées autour de lui comme un rempart, pour pulvériser toute personne qui aurait eu la malchance de découvrir qui avait bien pu, après d’infinies tortures, observer en jouissant l’agonie des malheureux enfants. Mais cette malchance  n’arriva probablement jamais à personne. Et les eaux noires de la lagune ressemblaient étonnamment à l’ombre épaisse autour des délices épouvantables de J.
Ces morts d’enfants d’ailleurs n’était qu’un fragment, artisanal à côté du nombe des victimes certainement produites par les conséquences de l’immense activité financière et industrielle de J. Guerres innombrables qui provoquaient son bon rire de bon père et distrayaient chaleureusement ses collaborateurs quand le surgissement de batailles ou de catastrophes industrielles déclenchait les décomptes des journaux et des télévisions en même temps qu’elles décuplaient leurs portefeuilles en Bourse. Un modeste fragment du crime régulier et collectif, les amusettes clandestines de J.
Dans le Bucentaure.

La maladie de J. fut relativement foudroyante, quinze jours pendant lesquels sa dernière énergie avait été consacrée à la transmission du « tabernacle ».


On ne sait pas même l’initiale de l’ami unique, qui aura été le récipiendaire du don.
Celui-ci retrouva le grand tableau représentant une Mélancolie des débuts du protestantisme, image d’une femme à la peau blanche, au décolleté profond, rêveuse à côté de trois bambins  aux fesses écrasées sur une balançoire, qui, pour les trois propriétaires successifs du sous marin échoué, étaient le centre d’un désir de domination absolue et de meurtre. Ce que renforçait l’allure absente de la mère des trois marmots.
Dans le ciel, un nuage y montrait des monstres ailés emportant un couple et un noble très richement vêtu, vers quelque sabbat ou quelque enfer, sous la garde de sorcières aux seins pendants : cet orage-là, cette bacchanale-là, avait dû recevoir, en retour des crimes ignobles du M., de J., puis du tout puissant inconnu qui leur succéda, les reflets où les traces liquides des jouissances gigantesques retirées par leurs fixations infantiles et leurs fixions adultes, aux cris et aux mimiques de désespoir, de douleur, puis d’agonie, de leurs proies toujours plus innocentes.

Sur l’écran de cinéma des années cinquante, qui n’a jamais été déplacé du grand salon,  l’homme sans nom se passe et se repasse en boucle la scène, filmée par un drône, de l’évanouissement d’Amel, lorsqu’on lui annonce les travaux de Saint Gond. 

L’homme sans nom se pense au paradis, en regardant le visage de la petite fille, tellement illuminé de grâce et de génie. Il zoome sur les yeux révulsés lors du malaise.

-« Qui songe seulement à m’extraire de l’esseulement ? »

Une semaine auparavant, alors que Wu et Wang se croyaient invisibles et intouchables dans leur petit hôtel miteux de Cézanne, une équipe d’informaticiens enthousiastes ne l’avait contacté que pour l’avertir de l’existence du nouvel algorithme, destiné à repérer toute criminalité sexuelle perverse dont la monstruosité dépasserait le seuil déjà monstrueux de la barbarie ordinaire des gens ordinaires.

-« Monstres monstrueux, ordinaires ordinaires.., »

La fondation de l’homme sans nom, philanthropique et puissante, voulait partager avec lui immédiatement la bonne nouvelle de l’engagement d’un des gouvernements les plus illustres du monde, la Chine, dans la bataille qu’elle mène depuis longtemps seule, ou presque. Et lui a donné à voir les documents qu’elle s’est fait procurer, par les services de l’homme de Chengdu. L’arrivée des deux chinois à Saint Gond, quelques portraits de la vieille Marguerite, et l’évanouissement d’Amel.

« Algorithme, martingale… fringale, algorithme,martingale… », s’est il mis à fredonner en  revisionnant, parmi les documents, le seul qui l’avait ému.

 Après avoir chaleureusement félicité le groupe de tête de la fondation, qui le connaissait sous un faux nom, il a mis le cap de son petit avion, depuis un paradis fiscal d’Amérique Centrale, vers Venise où on lui apprend que s’est effectuée déjà la remise, par Marguerite et Wu, du casque d’Attila – en même temps qu’un vertueux logiciel de dépistage et de métamorphose de la pornographie anthropophage structurant tout pouvoir – au membre discret et bienfaisant d’un ministère de l’Empire du Milieu et à la très célèbre Zhuo.

Que la transmission du casque d’or et des secrètes donnés informatiques du moteur de recherche vertueux de Marguerite, se soit passée à Venise, et à quelques kilomètres à peine donc, du refuge sous marin de toutes ses mélancolies, n’est pas ce qui le foudroie, mais qu’Amel n’accompagne pas les deux missionnaires du Bien. Cela, et cela seul, le poignarde d’un manque qui a réveillé instantanément toutes ses stratégies prédatrices. Les plus efficaces.

Avec sa méthode et ses infaillibles relais, il a pu juguler la fureur qui l’a saisi lorsqu’il a compris que le logiciel, livré par les deux centenaires aux plus hautes autorités de Chengdu, aurait pour fonction immédiate, selon ses informaticiens, de démasquer les quelques mécanismes de haut vol qui ont la clef de voûte de sa jouissance intime, secrète et vitale, et qui le contraignent de longue date à une série colossale d’impitoyables choix, de meurtres, de calculs.

-« Fringale, Martingale… algorithmes… », fredonne-t-il. Puis, les dents serrées : « Vous n’aurez pas mon oxygène et ma fixion…Mais moi je sais où elle gît, la cathartique Amélie… miam… »

Sa seule compagnie dans le Bucentaure sous-marin aura été, depuis le legs par J., la peu rassurante présence de certains des objets de la collection de ses deux prédécesseurs, de J. d’abord, dont la rencontre naguère aux plus hautes marches du pouvoir ne l’avait pas surpris tant il l’attendait, et du M., dont J lui avait parfois décrit les plaisirs assassins, comme en une initiation – quoiqu’il se refusâssent l’un et l’autre à un terme aussi puéril.

Ainsi, la  précieuse « Mélancolie » du début du XVI° siècle souabe, fait face à la baie vitrée la plus inviolable, envasée devant les berges sous marines. 

-« Les Lois non humaines des grandes religions sont une chose. Nos critères avec l’Eshétique transcendent la transcendance, et fondent la seule Loi qui se puisse tenir aux gorges secrètes de nos orgies. », lui avait dit J. 

J. lui avait aussi précisé combien il avait été essentiel pour le  M. que ce tableau mythique soit une critique radicale de celui qui l’avait inspirée. L’original, la célèbre Mélancolie de Dürer est au contraire de la leur, une exaltation de valeurs qu’ils méprisent tous les trois. Que ce soient l’intelligence des hommes de Culture,  l’humilité de la sagesse, l’effort constant de la créativité et du travail. Celle de Dürer est en effet une mélancolie ailée, concentrée, tenant ferme entre ses doigts un compas ouvert, prêt à toutes les sciences, les perspectives et les consciences. Elle n’aurait pas du tout fait l’affaire aussi bien que la jolie maman de leur tableau souabe. Jolie femme souriante, distraite par le jeu allégorique de l’écorçage d’une branchette – leur exemplaire avait été le témoin gracieux de tous leurs meurtres. Elle avait décoré leurs ritualisations.  Elle avait continué son petit sourire absent malgré ce qui se passait devant elle et dont l’évocation eut suffit à faire s’évanouir d’horreur les masses innombrables des « ignorants » – comme J., le M et l’homme sans nom appellent parfois les humains soumis aux lois de basse-cour. Le tableau précieux est devenu essentiel par sa beauté tranquille, au vécu des orgies solitaires où l’homme sans nom ne se sent accompagné, vaguement, que par la certitude de la terreur et de la souffrance de sa victime.

Il lui a paru d’abord, le premier soir de son retour, après l’annonce du complot grotesque d’une vieille et d’un accordéoniste des rues, que le tableau de la Mélancolie se reflétait plus qu’à l’habitude dans la fenêtre.
Puis, quand il s’était approché pour comprendre ce qui faisait cet éclat, il s’est dit :  « Tiens ? Le reflet est déformé ?… Ça doit être des mouvements anormaux dans l’épaisseur tranquille de mes bonnes et épaisses eaux lagunaires à moi ! »

Mais voilà que le visage de la Mélancolie se tourne vers lui, agite les lèvres pour lui parler. Non,  pour l’embrasser ?
Elle laisse son compas à terre. 

Les trois petits marmots descendent de leur balançoire, regardent  l’homme sans nom sans aucune peur, et il entend le halètement et même quelques jappements du chien soudain menaçant, pendant que les deux cailles de l’arrière plan se transforment en oiseaux de proie et le fixent, et que la sphère blanche au sol se met à vibrer, puis à démultiplier sa structure simple en croissant d’une façon asymptotique en un volume complexe qui lui rappelle, brutalement, les prouesses de calcul banquier dont il est si vaniteux. Et il entend le bruit étouffé de la branchette que Mélancolia laisse tomber sur ses pieds chaussés de touches de clavecin. Alors ses pieds, ses pieds, qui ont très précisément une beauté dont il ne peut s’empêcher d’être atteint, laissent émaner les premiers accords d’une suite pour piano dont la nature mathématique ne lui laisse plus aucun doute : ce sont les accords d’une marche funèbre et il se sent mourir… Les  pieds de cette Melancolia diffèrent de tous autres pieds jamais vus, et il sent son cœur avoir des ratés à cette vue, comme s’il croyait à la possibilité de ne plus être seul, rien qu’à déchiffrer ce qui diffère, en cette forme-là de ces deux pieds-là (puis des jambes, de ces deux jambes-là, que Mélancolia vient de relever comme on tendrait les bras, puis de l’écrasement des belles fesses qu’elle dénude et va poser sur la balançoire désertée par les marmots, puis les mots qui lui viennent à lui même :

-« Vous me tenez grief de ce que j’ai dû commettre pour atteindre au jouir sacré ? »

-« Tu le dis !... »
La voix de Mélancolia a été chantée comme par une Yseult de l’opéra de Wagner dont il connaît par cœur la partition et chaque détail harmonique.

Il entend s’évader loin de lui comme un implacable couvercle fait de silences et d’une sorte de peur, qu’il n’avait jamais perçu : visuellement cela lui fait un intolérable cortège de figures grimaçantes qui, à califourchon sur de gros poissons à nez d’esturgeon et sur des anguilles, filent vers la surface éclairée, de plus en plus, de la lagune.
La disparition de ces êtres qui tenaient serrées leur mains en couvercle sur la solitude totale du sous-marin, qu’il songeait comme un privilège absolu, l’ouvre à l’horreur : tirant un voile, Mélancolia lui propose d’observer le visage du crime en tant que crime, si la compassion y surgit. Elle hurle, maintenant, de toute sa mélancolie, le cri de toute négation :

– « Nego ! Negooooooo ! »

Allongé au sol de sa tanière secrète, l’homme sans nom implore, en entendant de l’intérieur de lui-même une subite négation de toutes les jouissances qui lui paraissaient receler un trésor nécessaire,en entendant une loi totalement neuve, qu’il aime soudain, passionnément, comme il aurait il y a un instant encore seulement aspiré à s’assurer le martyre d’Amel, dernier objet manquant de sa collection du jouir absolu, et comme il y a un instant il n’aurait continué de souhaiter qu’une chose, une chose absolue, royale et gorgée d’une jouissance maximale, celle de ne jamais couronner en lui qu’un gigantesque enfant…
Mais il n’y a plus d’objet qui lui manquât.
La loi des autres, son idée simple fait en lui dénouement titanesque, symphonique, comme d’une ceinture qui l’aurait toujours étranglé et pète en faisant un bruit de trompettes et de cymbales, et une lumière l’aveugle, joyeuse, d’un aveuglement qui ouvrirait à toutes les clairvoyances.


ET ON GUÉRIRA TOUS LES AFFREUX.

Alors que l’homme sans nom était, dans son si sinistre sous-marin, déjà l’objet des premiers gestes manifestes du système inventé par la loge planétaire de Wang et de Marguerite, l’«Underwood » qu’Attila finissait par retrouver à Nancy laissait apparaître -sous elle, délibérément, dans la chambre de l’aïeule partie en chantant avec Wang- les schémas informatiques du moteur de recherche dont la nécessité s’était progressivement imposée aux camarades de Marguerite.
 Jòzsef qui était monté dans la chambre de son arrière-grand-mère avec Amel enfin réveillée de son cauchemar et qui riait elle aussi aux éclats, comme Wang un instant avant, et qui expliquait brutalement à Attila que la vieille centenaire, ah non, n’avait jamais perdu la boule, mais avait dû adopter la plus épaisse des clandestinités, qu’elle appelait « la technique Guingouin » allez donc chercher à savoir pourquoi !ellle prêtait en riant Marguerite ! Marguerite ! Wang !.

Attila-Joszef écarquille les yeux en lisant les schémas débordant sous l’Underwood. 

Il déchiffre, le cœur battant, les détails d’un colossal programme informatique, posté clairement là pour lui – lui le petit geek dont la famille se moquait qu’il puisse être à ce point passionné de logiciels, de fibres optiques, d’algorithmes et de hacking.

Il saisit les épais cahiers de schémas imprimés par celle qu’il avait pensée quasi morte, griffonnés par endroits d’une écriture qu’il devine être celle de son aïeule. Celle que tout le monde dans l’immeuble du Petit Tonneau avait cru démente. La Marguerite de l’Underwood.
József est ahuri quand il y repère des corrections  expertes, griffonnées à l’encre par la centenaire elle même.

-« Elle est démente, Amel, mais c’est pas la gâterie qu’on croyait… Y doit y avoir au moins un millier de gens qui ont bossé à ce truc colossal… J’comprends pas ; elle est toujours toute seule dans sa chambre et… Elle a écrit un titre, “Poudre de Perlimpimpceste… un moteur de recherche pour trouver… pour trouver je comprends même pas quel genre de gens… elle les appelle «les pharaons» – et leur balancer… une sorte de … de miroir en trois D de leur… pensée.. perverse qui… qui les arracherait… je comprends pas.. qui les arracherait à leur fixion… »

Il secoue la tête.

-« Elle écrit fixion avec un x… » Amel lui donne alors un petit cours sur l’histoire du x mis à « Fiction ».

-« Ah, la fixion des pervers à leur machin… »

-« Comment ? Tu connais ça aussi ? C’est vrai qu’elle souligne le « x » et elle met un point d’exclamation dessous. » 

-« Allez mon Attila, j’ai deux ou trois trucs à te raconter. Anatole a commencé à me réveiller en me racontant tout ce qu’elle prépare avec ses amis. Là, elle est à Venise et elle a retrouvé le casque d’or d’Attila et…»

-« Calme toi tu délires encore, tu es tombée et…»

-« Parce que je savais pas qu’elle était à la manœuvre, j’ai cru qu’on allait détruire les marais mais pas du tout et… Les plans que tu viens de découvrir c’est la fin des perversions, si, si… Et on guérira tous les affreux. Ton aïeule c’est ma reine depuis plus d’un an. J’avais ramassé un des papiers qu’elle jetait au vieil accordéoniste… Et je suis devenue son amie… »

-« Son amie ? »

-« Prends pas cet air ahuri tu es moins beau. Ce que tu as entre les mains c’est son grand œuvre. Leur balancer, à tous les monstres du pouvoir, une sorte de miroir en trois D qui les arracherait à leur fixion, leur fixion et… qui les arracherait à leur esseulement … loin de toute… Loi – elle écrit loi avec une majuscule … »

-« Mais elle est où…? »

-« Ben je te l’ai dit, est à Venise… pour… pour un procès qu’elle vient de déclencher, en plus, je crois !. Viens allons y, Anatole m’a donné deux billets.»

SCIENCE FIXION ET POUDRE DE PERLAPIMPCESTE.

 Quand József et Amel arrivent à leur tour, ensemble, à Venise, un peu d’eau salée  a coulé sous le pont du  Rialto. Et ce n’est qu’en voyant la splendeur de science-fiction de la Sérénissime, que sa somnolence a définitivement abandonné Amel.

Le procès de l’homme sans nom s’est ouvert déjà dans la grande salle du Palais des doges.
Qu’elle est grande la toile qui en décore le plafond ! 

L’homme sans nom paraît apaisé, mais infiniment triste. Il regarde les chefs-d’œuvre qui le cernent  comme autant de juges lui reprochant l’ignominie d’actes, dont il prend la mesure au point d’avoir déclaré ne pas vouloir se soustraire à la loi en se suicidant.

Quand Amel a parlé à Attila-József d’une cellule politique planétaire et secrète, à sa grande stupéfaction, ses propos ont paru l’ennuyer – il lui a pris la main et ils ne se sont plus lâchés – alors elle lui a avoué que ce n’était pas une cellule planétaire mais une bande d’amies et d’amis.

Dans le train pour Mestre il lui avait avoué regretter  l’idée de son aïeule a qui il pouvait penser comme à une vieille dame absente et oublieuse ré-écrivant chaque jour la même lettre au ministre de la santé mort d’un régime soviétique disparu. C’était confortable parce que ça éloignait les crimes vers un passé oublié. Amel lui a parlé aussi, très longuement, de ces marais en Champagne dont il n’avait aucune idée. D’Attila le Hun. Que c’était quand même terrible que des peuples entiers continuent de chérir ce prénom de tueur en série, au point qu’un des plus grands poètes hongrois en ait porté le poids dans son patronyme, et lui, lui son voisin dont elle pressait la main dans la sienne en l’emmenant dans les ruelles les plus discrètes de Venise derrière, lui qui se retrouvait avec Attila comme prénom. Et son aïeule, dont il lui révéla, place Santa Maria Formosa, au pied du palais de la regrettée Roberta si Camerino, la « coco Chanel vénitienne », quelle passion elle nourrissait pour ce poète « de la mélancolie d’avant la mort ».

Que l’arrière grand mère de József avait précisément abandonné sa foi dans le communisme lors de la meurtrière mise au pas soviétique, en 1956,  du pays hongrois, de ces bords du Danube où l’on vénère encore le souvenir de Turgul l’aigle géant. 

Amel lui a détaillé le grand projet mûri par la foule colossale des amis secrets de son arrière grand mère, et il en a retiré l’impression inquiète d’une gigantesque foire.

-« Cette idée d’amis qui ont dû passer leur vie à être secrets, et qui n’avaient pour cause commune que de démasquer des ogres aussi secrets qu’eux, ça me fait flipper ! Tu veux pas plutôt qu’on aille au cinéma voir la dernière saison de … »

-« La dernière saison parlons-en ! Dans notre réseau il y a un gars qui s’est barré de Lagos. Il m’a dit qu’il adorait la dernière saison de game of wars pour une raison, c’est que ça décrit exactement, selon lui, la vraie vie qu’ils mènent tous là-bas, à cause des bourreaux de l’économie pétrolière… »

-« Et alors quoi ? »

-« A ton avis, c’est la réalité vraie, qui est ennuyeuse, ou notre désir d’y changer quelque chose au point d’avoir l’air lamentable de paranos qui, écrivant des fictions, paraissent à la chasse d’autres cinglés auxquels les gens finiront par ne plus croire alors qu’ils sont, les pervers, plus réels que mes godasses ? »

L’homme sans nom n’est plus seul au tribunal de Venise. Il n’est plus seul et loin de là. Un procès planétaire que la presse appelle «Le procès des pharaons » à dû être ouvert en toute urgence. 

Ses semblables, de la même manière que lui, se sont jetés dans les bras d’une justice qui ne leur apparaît plus réductrice et dangereuse. Les yeux effondrés de tristesse. Une épidémie incompréhensible a rendu nécessaire l’institution d’une Cour de Justice ultra-sécurisée. Plusieurs milliers de prévenus !

L’ouragan que cela a déclenché, sur les modes de circulation des pouvoirs, tant dans la politique que dans les milieux d’affaires, les armées et les religieux, a été tel qu’il a fallu prononcer en urgence, une forme d’autonomie pour Venise – et déjà de nombreux universitaires songent à faire de cette nouvelle dérivation algébrique des pouvoirs le sujet du mémoire qu’attendent leurs enseignants.
Par prudence la Sérénissime République a été coupée du continent et isolée de tout moyen motorisé de navigation, au sabotage trop facile, ce qui aurait compromis l’immédiate poursuite du procès.
Ce que révélèrent les dossiers dès le premier jour de l’instruction du dossier de l’homme sans nom, incompréhensiblement repenti, était si extraordinairement précis quant aux périls des réactions à craindre de la part de ce pouvoir de la perversion, qu’il s’était passé une chose invraisemblable : une subite clairvoyance s’était emparée des cerveaux humains. Conséquence cocasse et pittoresque, il avait été considéré que la seule façon de se déplacer indépendante de toute influence extérieure ne pourrait être qu’une navigation à l’ancienne.

-« Et oui, József, plus de moteurs ! » – déclara Amel en sautant avec lui sur le pont d’un vieux voilier qui les emmenait, témoins privilégiés, de Mestre jusqu’à Venise en traversant la lagune.

Seul•es les journalistes y avaient accréditation à continuer d’utiliser leurs machins, mais à condition d’accepter de revêtir comme tout le monde les costumes antiques, robes rouges et noires de la république sérénissime de Venise.

Un foutu carnaval. On dirait que la liberté s’est invitée à Venise sans autre forme de… procès.


Marguerite et Wang, mis à l’abri de toute vengeance dans un ermitage tibétain, assez loin de Chengdu pour que l’air y soit cristallin, découvrent ensemble que leurs vieux gosiers parviennent encore à différencier le goût des meilleurs thés récoltés là.

Il se dit qu’à Ch’ang-an, cet automne 766, il se joue une incroyable partie

Ces cent dernières années m’ont désesperé

Les sublimes palais sont passés aux imposteurs,

Les sublimes costumes ont disparu,

Loin vers le nord on bat le rappel, cloches et tambours.

Loin vers l’Ouest l’armée, chariots et chevaux, reçoit des ordres 

Et là, dans le fleuve froid, à Kuri-Chow, poissons et dragons se figent

De tout ce qui fut,

Nostalgie.


Anatole a invité Liliane et son compagnon à une partie de pêche à Saint Gond, et en ce moment précis, leurs regards fascinés observent trois libellules de couleur différente, chacune fixée à chacun de leur fil à pêche – ils ne voient pas la course du martin-pêcheur, mais le bruit de son plongeon les fait sursauter. Liliane regarde son Tarzan, déjà impatiente de le ramener au déduit…


On prétend maintenant que l’homme sans nom avait été retrouvé dans un panier d’osier, qui dérivait dans la lagune, par la fille de l’homme le plus riche de Venise, et qu’elle l’a d’abord pris, par ses vagissements, pour un bébé. C’est la fille du Doge d’aujourd’hui, sorte de pharaone vénitienne découvrant un dément dans la lagune qui, lorsqu’elle a compris avec horreur ce qu’avait à raconter comme crimes l’homme sans nom, a eu l’idée que tout son procès se déroule dans la grande salle du palais des doges.

-« Mish mish ! », avait elle sussuré, paraphrasant sans le savoir une formule d’un des trois dieures lacaniens, James Joyce…

Et alors, comme déclenchée par cette citation littéraire inconsciente, la survenue de plusieurs milliers de cas semblables, de ces milliers de pervers verrouillant la toiture du Pouvoir assassin de par le monde, avait totalement déstabilisé les plus grandes cités, au point que Venise la minuscule était apparue alors comme un refuge, comme un camp de la Justice. 

Venise l’ancienne, dépouillée de ses monstres dans la grande salle où la cruauté des Doges médiévaux ne règne plus, est devenue un modèle de cité du futur. La Grande Commission de Justice de Venise s’ouvrait là où les doges avaient été si abjects en leur temps.

Tous les repentis se tiennent maintenant devant les panneaux peints de la grande salle, et on sent à leurs regards, que l’ensemble colossal de  ces tableaux leur parle, de façon hallucinatoire, repentirs apportés soudain par l’art comme une brassée de branches tortes au feu de bois des amitiés.

Sur un grand chevalet, Zhuo a obtenu que soit posée momentanément « La Tempête” de Giorgione et elle explique bien à chaque correspondant de presse venant l’interroger, que son amie Marguerite et son ami Wang sont représentés en train à la fois de sauver Moise du fleuve où on l’avait jeté, et de préparer la découverte, par toute l’humanité, de la Terre Promise d’un monde où les pervers seraient enfin guérissables.


Amel se réjouissait d’assister à l’exposition comparative, organisée à cette occasion, de l’œuvre des quatre tiares druidiques en or, du casque en orfèvrerie hunnique d’Attila et des bronzes chinois de Sanxingdui juste ramenés en grande pompe du Sichuan, quand soudain elle a entendu avec une horreur grandissante, une discussion bien particulière, entre Zhuo, la lettrée chinoise, Shi, la peintre, et Qifu, le célèbre chinois qui disait avoir rejoint l’organisation des amis résistants  :

-« Parlant de ces procès qui s’ouvrent en série dans la grande salle du Palais des Doges, je dois vous  dire, mes chères, que le caractère des prévenus est exactement celui qui nous sera nécessaire pour réduire de façon adaptée la démographie planétaire insensée. Qui, mieux qu’eux, saura choisir ceux que nous avons impérieusement les devoir de faire périr, pour que survive l’humanité ? Lequel d’entre eux nous semblera le plus à même de nous aider à faire mourir, sans frémir, avec l’efficacité maximale requise, les milliards d’humains en trop… l’Inde, en particulier, et sa démographie effrayante… ? »

A sa stupéfaction Zhuo, la lettrée, grandit soudain plus que nature et des bottes de cuir noir viennent à Shi à compreneuse, comme en une subite métamorphose des baskets qu’elle portait l’instant d’avant. Autour d’eux un nuage noir les sépare brutalement de la salle du grand procès. « On dirait mon tableau préféré de Shi », Amélie a-t-elle juste le temps d’entendre de la bouche de Qifu. 

Elle ignore qu’à cet instant si précieux, Qifu sent croître en lui, en même temps que l’atroce sensation de corps vivants qui tenteraient de ramper dans son ventre, une intense joie à l’idée qu’une Loi puisse venir l’arracher à cette horreur due au fait qu’il se sente atrocement aimer tous ces êtres. Les stries sanglantes découpées par un fouet dans le dos de Shi et de Zhuo sourient de toute leur ouverture, soudain lèvres d’Isis. Et Zhuo et Shi soudain, Éternelles et Divines, lui tendent leurs poignets ensanglantés, comme si elles allaient mourir de douleur en le découvrant maudit.

Il tombe à genoux, vomit.
Puis dit :

-« Le tableau… de Giorgione, vous êtes sûre qu’il ne cache… pas le serpent du mal . Vous voulez dire … vous voulez dire que toutes les guerres… les belles guerres… les beaux massacres… la belle tout-puissance qui soude mon âme à moi-même dans le seul désir des seuls plaisirs que je soie seul à connaître, seul sans vous le dire, seuls comme les rois sans le dire aux foules, seul comme il faut pour la maîtrise maîtrisante des…? »
Zhuo lui montre, avec la cravache qui vient d’apparaître dans sa main, un bureau de greffier disposé dans l’antichambre de la grande salle du Palais des Doges :

– Vous semblez métamorphosé, Qifu. Allez vous livrer à la justice des hommes. Vous verrez comme elle est un guide parfois plus sûr que ce serpent d’orgasmes qui vous fait prendre votre pantalon pour un Arc de Triomphe. »

Amel a vu, encore, la greffière souriant de sa bonne blague, tendre un énigmatique formulaire au processionnaire Qifu, agenouillé et vomissant.