… « si nous ne nous faisions pas l’illusion de refaire les mêmes expériences existentielles que nos pères, nous serions pris par une intolérable angoisse, nous perdrions le sens de nous mêmes, l’idée de nous même, et notre désorientation serait absolue. D’autant plus que le mystère de l’histoire des pères (s’identifie) avec le mystère de l’histoire des fils » ( Petrole Pasolini, note 67, le charme du fascisme)…
Odéon, 13 Décembre 2025.
Après 36 années passées à pratiquer une forme d’onirocritique pour quelques centaines de patients, se confirme en moi au contraire (ou partiellement au contraire) que les filles et les fils, dans la lente identification en quoil se tissent nos imaginaires vis à vis des géantes et des geants qui protègent nos première années de naines et de nains, ne sont pas dans la répétition absolue. Que si, au lieu d’être installé depuis 36 ans au pied de ma tour édifiée lors des années pétrolières quand Pasolini était vivant et Creuzevault pas encore né, je travaillais depuis mettons ne serait-ce que cent mille ans, j’aurais observé avec stupéfaction la lente édification des mutations dans ces représentations imaginaires de la réalité qui se fomentent en nous, et qui se reflètent majestueusement dans l’architecture des rêves. Avec notre avantage sur les mammifères, qui est de pouvoir, grâce a lalangue, de les narrer, par bribes, par après. Et ainsi aurais je peut être une petite idée de vers quoi tout ça tend (pas le pantalon quoique dans la pièce de Creuzevault comme dans le texte de Pasolini, ce soit très relaxant de sentir à quel point l’encombrement du cornichon viril est un problème vivement partagé)
Colette Soler, mon maître depuis si longtemps sans qu’elle puisse savoir combien de lectrices et de lecteurs ont pu faire fruit et fond de ses études, pointe les trois facteurs constitutifs de cette «dette familiale» qui fomente en nous le ou les désirs . Naines et nains, nous avons été tatoués mentalement au fil des années où progressivement nous apprenions la continence, la lalangue, l’identification génitale, par trois grandes strates des manques de la génération précédente : « manque-à-jouir», «manque-à-savoir», «manque-à-vivre».
Et certes, chaque génération, répondant à la précédente, a reproduit une réaction à ses manques-à-jouir qui pourrait bien, grosso merdo, avoir assez peu évolué depuis trois cent mille ans d’homo sapiens, passés aux huit milliards que nous voilà devenus… quoiqu’on puisse imaginer quand même de petits progrès , liés ne serait-ce qu’aux conforts, précisément énoncés comme caractéristiques de la fin du prolétariat par Paso (c’est parce qu’il était trop bourgeois pour observer l’explosion du prolétariat aux confins de l’empire, peut être ? ) . En tous cas la mise à l’abri d’une fraction de l’humanité, loin des cavernes, des igloos et des cabanes, dans le confort matelassé des bons lits, à peut-être un peu fait évoluer le manque-à-jouir des parents.
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Pas forcément dans le sens qu’on croit. Les anthropologues et les ethnologues débattent.
Sauf que le «manque-à-savoir» a été l’objet d’une évolution, certes et effectivement l’amplification de nos connaissances nous désoriente paradoxalement, mais voilà, on voit bien que nous tentons de faire « avec », ce progrès dévastateur. Goethe, dans son Faust, dévoile à quel point l’humain le plus savant peut-être, (comme dans « Pétrole » ) jouet d’un Mal diabolique. Le « manque-à-vivre », le troisième de ces traits de manque de la génération précédente qui tatouent l’imaginaire des enfants, ce manque-là, lui aussi, n’est plus de la même matière depuis trois cent mille ans, on meurt quand même un brin moins, un poil plus tard, et l’hypnose des masses parvient même parfois à leur faire oublier qu’elles vont à la mort, histoire qu’elles bossent sans faire chier leurs employeurs de plus en plus persuasifs, robotisation de la pensée aidant…
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Bon, génération après génération, persistent des convulsions de plus en plus dimensionnées, par l’effet même de nos développement démographiques, et toujours fondées, rythmées par des ouragans de pulsions sadiques (Shoah, Rwanda, Kampuchéa, et je n’ose prononcer les horreurs en pleine émulsion) qui caractérisent les surgissements fascistes – et clairement, collectivement suicidaires – des époques de massacre, de génocide, de haines. Malgré, où au travers, de ces désignations génocides et multidunairement masochistes (un drapeau noir comme le deuil et rouge comme le sang n’annonçait-il pas un désir d’autodestruction de l’Allemagne ?), on dirait l’espèce humaine lancée, par la progression de ses manques, comme une pierre à fronde dans l’immensité des temps et des espaces. Si j’entendais comment rêvaient les sapiens il y a deux cent mille ans, bien entendu j’y retrouverais à chacun une cathédrale d’imaginaire, à chaque fois différente, infiniment diverse, méconnaissable et reconnaissable, et toutes porteuses certainement de manques-à-savoir abyssaux, relativement aux nôtres de cet aujourd’hui dont toute vraie re-présentation, fut-elle scénique, avoue tragique.
Même si nos savoirs ne sont, au regard de l’infini Réel, que des miettes de comédie, nous laissant chacun seul avec son rire, son jouir et la seule appropriation de sa propre mort, éminemment fuyarde et se refusant à tout contact tout en étant spécifiquement la mienne, jamais rencontrable par le vivant. Aveu donjuanesque. Possession des vapeurs hilarantes d’un marais aux feux-follets dantesques, possession du néant qui m’égale au tout, dans le moment d’être possédé•e.
Jugement dernier, Bosch.
Une des preuve que le savoir, quant au Réel est en miettes, c’est la notion de l’infini. Quand, dans Pétrole, se crient les mots de Pasolini, allant se soumettre aux prostitués pour, maltraité, jouir du sentiment de l’infini par possession, on peut le créditer d’avoir beaucoup joui. Son Aveu de cette mort, me renvoie aux aveux qui ont mené Pierre Seel en camp, pour n’avoir pas caché son homosexualité lors de la montée des fascismes en Alsace. Cet aveu mis en abyme pour rester vrai devant l’appareil du massacre. Foucault dit à quel point le désir d’une vie vraie, et donc avouable, travaille la société romaine d’abord, puis chrétienne – et Pasolini paraît bien vouloir hurler l’aveu pour continuer de se sentir vrai, en face des mensonges, ceux des assassins, ceux des escrocs. Refusant l’escroquerie, il nous convoquait tous la nuit dernière (et je me demande comment c’est passée la représentation de ce dimanche après-midi, du coup,) à une sorte de Jugement dernier, lui qui vécut jusqu’à son assassinat, chez sa maman, ne laissant nulle place, ainsi, à l’amour depuis le départ et le mariage de son giton en tous cas Ninetto Davoli.
En entendant crier qu’être possédé c’est atteindre à l’infini j’étais assis au premier balcon, un peu gêné par les balustrades pour voir la scène à Cour, et entre moi et les balustrades se tenaient, immenses, quatre femmes, qui sont au vrai ma famille, et fréquentent chacune un âge divers dont seule celui de la dernière est avouable selon les codes bourgeois puisque la petite fille a seize ans. Que se disaient elles de l’encombrement des cornichons évoqué par Pasolini ?
Les allers-retours d’un dimanche rhénan peuvent passer par le Jabiru, et le dimanche, au lieu des nourritures célestes de l’Afrique internationale, s’y déploie aujourd’hui, comme dans les cercles anciens, la présentation d’un bouquin. Juste avant de me rendre à l’invitation (qu’Anne-Muriel m’avait fait observer au moment où j’offrais un livre de poésies au patron du restau) mon désœuvrement dominical m’a fait trébucher sur une série de vieilles photographies des années soixante et soixante dix. J’y ai retrouvé les visages de personnages dont je n’ai jamais rien su sinon qu’ils étaient les amis de mon oncle, un truculent « centralien » qui nous recevait dans son fauteuil roulant en fumant la pipe, et nous interrogeait enfants sur l’astronomie et nos passions. En arrivant au Jabiru, je me suis aussi retrouvé entouré d’inconnues et d’inconnus, ce que depuis quelques années on peut écrire, mais difficilement prononcer clairement, d’inconnu•es : engagement graphique pour la cause. A la différence des inconnues et des inconnus de la SPRBA, les amis et les amies du Jabiru se sont présentées et présentés une à un. Ma maman m’à toujours dit de laisser les femmes passer devant aussi j’admire l’écriture inclusive, même si en poétique le problème reste entier de l’élan lyrique et de la lecture des mots écrits au son de la lyre.
Qu’auraient dit les membres fondateurs de la SPRBA si, encore vivants aujourd’hui, ils se tenaient avec nous dans la salle du restaurant pour entendre parler de l’ouvrage « Maïmouna » écrit au Sénégal dans les années cinquante ?
Une jeune fille séduite lors de sa montée d’adolescente vers la capitale par un beau gosse, leur aurait parlé certainement à travers l’excellence du style d’Abdoulaye Sadji, leur aurait rappelé leurs propres rêves amoureux… Personne ne sait plus rien de la SPRBA, sur le net, c’est un des rares sigles qui ne déclenche aucune avalanche. Pourtant dans l’album familial j’en retrouve quelques photos et parfois notre père s’éclipsait pour les rejoindre. Ielles avaient en commun d’être de cette génération qui avait connu la première guerre mondiale comme gamines et gamins, la seconde sous l’uniforme ou, comme mon oncle trop malade pour se retrouver enrôlé, dans le constat de l’invasion de Paris. Un seul de leurs noms reste sur le papier et trois autres dans ma mémoire. Ils sont aussi absents que la petite foule joyeuse est infiniment présente, dans les décors précieux du Jabiru.
Ils dataient des mêmes temps que l’écrivain présenté ce dimanche, d’avant l’invention de la pilule et donc de la fragilité extrême des femmes, la leur depuis trois cent mille ans, vis à vis des séducteurs propres à rien. Combien d’entre eux avaient un enfant caché quelque part, inavoué, une femme victime dans le placard ? La proportion devait être énorme, et l’histoire de Maïmouna confronte la vingtaine de personnes venues en écouter parler soudain à une forme de procès. Moins d’un quart des personnes présentes ayant lu le livre, la comparaison de certaines péripéties du texte à un modèle mythique référentiel (le fils prodigue, le péché originel) est évidemment de nature à l’adosser aux morales traditionnelles convenues, dans l’Afrique des années trente. Chaque visage presque, de chaque personne présente, édictera, prononcera quelques mots dans ce procès, et la petite salle du restaurant africain (où j’avais cru venir pour écouter une lecture de poésies) devient ainsi un roman polyphoniques. Au lieu de manger les délices du menu et de la carte de ce rare lieu, c’est des mots et nos visages qui font délices.
L’allure des membres de la S.P.R.B.A. atteste qu’ils n’étaient pas réfractaires aux références religieuses les plus surannées et qu’on aurait pu leur parler sans détour du Fils Prodigue et du Péché Originel : parmi leurs membres j’ai retrouvé cet après midi, juste avant de rejoindre le Jabiru, la photo d’une sœur voilée, dont je sais seulement qu’elle travaillait à la prison de l’île de la Cité. Comme ils ne savaient pas qu’au moment où j’écrirais, ce 3 Novembre 2025, Rennes mettrait quatre buts aux alsaciens ils ne pourraient mesurer à quel point le Racing club de Strasbourg a besoin d’un regonflement. Mais c’est le Ballon qu’ils voulaient regonfler, et à l’humour, après deux guerres plus déprimante l’une que l’autre, entre les pays revendiquant l’appropriation, entre autres, des Ballons d’Alsace. Ballons, sommets de Bel, le dieu tout à la fois du soleil et de la mort, la mort en pleine lumière, les yeux grands fermés… André Malraux, qui était de la génération des membres de la SPRBA, avait prophétisé que le vingt et unième siècle serait mystique ou ne serait pas. En 2025, à l’évocation des références bibliques ou plutôt coranique, quelques mots critiques fusent devant ce retour aux images désuètes mais ils sont prononcés par les protagonistes les plus âgés de cette petite congrégation faite au hasard parmi les clients du restaurant surtout.
Je trouve une photo d’une de ces réunions parisiennes du SPRBA avec une date. C’est vrai que je me serait réjoui d’une évolution des philologies et d’une disparition des naïvetés moralisatrices qui font toujours cortège derrière les clergés et les guerres. Mais c’est vrai aussi que je parviens à déguster que la cloche de midi, au bout de ma rue, soit une sorte de glas, que je trouve très philosophique. Voir, un dimanche en plus, surgir des références bibliques me change des débats sur le genre que j’aurais plutôt attendu là, autour de la tragique histoire de la jeune Maïmouna, engrossée par un beau gosse. Pas de débat sur le genre, donc. Qu’aurait dit soeur Marie-Bernard née Suzanne Boos de l’écriture inclusive ?
De 1968 à 2025, 57 années. Les convives d’aujourd’hui au Jabiru n’étaient de loin pas tous né.es et l’écriture inclusive pas du tout. En 1968, j’ai douze ans, je vois le Palais Universitaire grouiller de monde et arborer un drapeau noir déclarant l’autonomie. Le roman d’Abdoulaye Sadji a été écrit quinze ans avant 68, et Abdoulaye lui même était mort huit ans avant. Avant avant.
Dans la pâte immense du temps je me demande ce que c’est que ce fruit défendu dont parle le texte et qui brise la vie de la petite Maïmouna, avec d’autant plus de prudence qu’on m’a dit combien on nous avait menti à ce sujet, la pomme tendue par Eve à Adam étant une grenade. J’en ai encore gros sur la patate, pour pas dire sur la pomme d’Adam. Comme Maïmouna, les membres du S.P.R.B.A. sont allés se retrouver à la capitale, là où ils avaient fait leurs études supérieures. Je ne suis allé qu’une fois dans l’amphithéâtre de l’école d’ingénieurs dite « Centrale » (comme les centrales nucléaires et les centrales pénitentiaires… Mon oncle rigolard et handicapé avait probablement pêché la plupart de ses amis plus hors de l’école centrale et au Lapin Agile, d’après le courrier que j’ai retrouvé et qui me hante pendant que j’écoute l’histoire de Maïmouna. Vouloir regonfler le ballon d’Alsace ne pouvait concerner que des alsaciens lorrains repliés dans la capitale centralisatrice et jacobine.
J’apprends en le lisant sur la page que ce membre certainement éminent du SPRBA, Hoechstetter, serait mort précisément non seulement l’année de la chute du mur de Berlin, mais aussi de mon installation à quelques deux cent mètres du Jabiru qui, lui, n’était pas encore là, avec son génie d’une Afrique planétaire qui invente un accueil souriant lors de chacun de nos passages et fait déborder les assiettes d’un délire explorateur. Le SPRBA ne me parvient que sous l’écho de deux lettres retrouvées dans l’album paternel : les deux parlent de l’Egypte, celle du nomme André Weber, et celle de la religieuse.
Suis -je devenu aussi cinématographique que les membres de ces réunions ? Avaient ielles une carte de membre ? Qu’est-ce qui les faisait rire ? Quand mon oncle Le Goune, Fred, est mort, un des membres, André Weber, un messin, a fait un résumé de sa vie, j’ai donc un fragment du style des propos de cette Société, et l’ai découvert juste avant de me rendre au Jabiru. Vertiges des styles. Contrastes entre ce qui s’entrechoquera dans ma tête, dans la même après midi, de réunions dont il ne me reste que quelques vieilles photos décolorées, et la présence absolue et richissime des existences en cours, là, rue de Zürich.
Dans le courrier qui m’est tombé sous les yeux juste avant que je file vers le Jabiru, André Weber parle de mon oncle, qui était peut être l’âme damnée de la SPRBA, au jour même de sa mort. Cet André Weber dont je ne sais rien, il parle de l’homme séduisant, le Goune, Fred, mon oncle, qui a surgi, à la fin du spectacle chorégraphique donné sous l’Occupation, d’une des Isadorables.
Janine Solane, danseuse étoile, terrorisée, parce qu’elle entendait claquer sur les marches de l’escalier menant à sa loge les grosses chaussures dues à la sclérose en plaques débutante du Goune, et qu’elle prenant ce raffût pour l’annonce de la visite d’un soldat allemand. C’était peut être au Palais de Chaillot et Janine Solane eut de lui Dominique, celle qui devait prendre la succession de la direction de sa Maîtrise de Danse. L’histoire de leur séparation fait écho à l’abandon de Maïmouna dans le roman dont j’entends décrire le fil pendant que cette lettre, découverte aussi entre les pages des photos de deux réunions de la SPRBA, me reste en tête. Peut-on considérer sa vie comme une réussite ou une échec, demande Eva Weber. Et le beau-frère d’Eva, Louis, répond Hélas ! Un lamentable échec .
La vie de Fred est digne d’un roman. Parce que Fred fut un homme « hors série» … ce départ en flèche au Quartier Latin qui scella d’emblée une parfaite entente avec les joies de la vie…puis les heures lumineuses du midi, Aix, Marseille, Bandol, Savary… la période du Manoir, exaltante malgré ses pans d’ombre.
Ces joies de la vie dont parle un des complice de la SPRBA sont elles un des liens de leur bande prétendant regonfler le Ballon d’Alsace ? Tomi Ungerer, mon regonfleur favori, à écrit que l’Alsace est comme les vécés, constamment occupée.
Une colonie où du temps français la langue allemande faisait peur, et du temps allemand la langue française non. Je m’en suis rendu compte en trouvant ce matin à une vente un hebdomadaire publié pendant la période prussienne 1870-1918 et où clairement la critique de la Prussianité est permise par les autorités.
Le français a été ensuite, entre 18 et 39, un colonisateur effarouché par les langues, et tentait de persuader ses vaincus que leur langue n’était qu’un dialecte. Peut être pour ça que le Ballon sentait de dégonflé…
Ainsi le manuscrit de Maïmouna n’a pas été rédigé en Wolof mais en français… Ainsi ne parlè- je que quelques bribes ruinées d’alsacien. L’espace ouvert rue de Zürich au Jabiru est enthousiasmant : on rêverait presque que sa présence finisse par ressusciter le fleuve qui coulait devant la vitrine avant 1870 et par où les Suisses – le nom de la rue leur rend hommage- vinrent en bateau sous les bombes prussiennes de secourir les enfants et les vieillards prisonniers du siège.
on ferait recouler le Rhin tortu là. Et, dans la dent creuse en face de Saint Guillaume, avec les sorciers du Jabiru, on ferait réapparaître le fantôme de mon arrière grand oncle dont restent encore quelques plâtres de la pharmacie où il bouffait du foie gras pendant les 48 jours de siège.
J’entends l’histoire de Maïmouna et quand son héroïne se prend à regretter depuis la capitale, le bruit des balais criss-criss qu’utilisait sa mère, je me réjouis de la beauté des phrases lues ici à voix haute. On réalise tous qu’Abdoulaye décrit la même campagne peut-être où il était né, Rufisque, une ville de la taille de Strasbourg. On se sent indigènes.
La petite Maïmouna voulait aller à Dakar et mon oncle Le Goun rêvait de Paris comme toute la famille depuis l’aïeul révolutionnaire. Mais les retours sont toujours cruels. Maïmouna retourne dans sa campagne, Le Goun se retrouve attaché à sa chaise roulante et à sa pipe, l’aïeul révolutionnaire né découvre Paris qu’à la prison des Madelonettes et quand il est libéré, après avoir vu passer la charrette de Robespierre, il se retrouve en Allemagne, gendarme exécuteur des plus basses œuvres de Napoléon. Tout ballon dégonflé il participe au lendemain du massacre d’Iéna, à une petite invasion par ses hommes du Palais de Sans Souci a Berlin. La terreur infligée là à l’encore tout petit mais futur empereur Guillaume premier aura les conséquences qu’on sait. On le voit là, quelques années après avoir été terrorisé par les soldats de Napoléon, serrer la louche à Bismarck grâce à qui il va pouvoir se venger.
… avec les conséquences ultérieures et bénéfiques que ça a eu sur l’urbanisme de cette ville, la construction des énormes quartiers wilhelminiens nommés sur le prénom du petit bonhomme terrorisé par mon effroyable aïeul Kasimir et ses gendarmes envahissant le Schloß Sans-Souci… À un ou deux détails près c’est pas franchement raté. Sauf que ces andouilles de prussiens ont comblé le bras du Rhin qui sinon glouglouterait encore devant le Jabiru. L’Histoire n’est pas un roman.
Mon aïeul, lui, on le devine peut être au sourire qu’il a sur son autoportrait, aurait certainement adoré apprendre que son arrière arrière petit fils Fred Le Goun investirait Montmartre et y connaîtrait tout le monde et qu’il serait au Lapin Agile et pas à la prison des Madelonettes. Et que je passerais ce dimanche après midi au Jabiru pour entendre d’un écrivain lébo parlant de Maïmouna et de sa découverte de la bourgeoisie de Dakar.
Dans la lettre d’André weber, de la SPRBA, écrite au lendemain de la mort de Fred dit Le Goune, pilier lui aussi de ladite Société de Regonflement, surgit un mot sur le roman noir et la façon dont, malgré la malédiction de la maladie, le Goun avait gardé le Ballon et s’était tenu le plus loin possible de la noirceur. André Weber ose évoquer la Truculence.
Arme qui l’aurait fait expédier bien loin du camp des opposants à la langue inclusive, s’il avait surgi dans l’année 2025, dans l’adoration qu’il aurait immédiatement voué à ses apôtres les plus convaincantes.
Pour moi, Fred restera comme un phare… Dans l’après midi de dimanche s’entrecroisent les destins de Maïmouna sous le regard du grand écrivain qui évoque cet écrasement de la femme, et celui d’un oncle qui est mort quand je n’étais pas bien vieux et dont la vie fracassée m’apparaissait pourtant aussi souriante qu’un fleuve éclaboussé de lumières… enfin qu’un canal passant devant le Jabiru, depuis le Rhin jusque à l’Ill, voilou voilou…
La passerelle du brochet…l’adresse du Jabiru est donc, fantômatiquement, le Quai des fleurs.
Sœur Marie Bernard aussi, finalement, a voulu aller à la capitale, j’apprends qu’elle était née en 1907 à Guéret, et s’appelait Suzanne Boos. Comme Maïmouna elle s’est laissé séduire, et la vie religieuse lui a permis d’atteindre la centaine, et de ne disparaître que en 2007.
Qu’auraient pensé de cette longévité les lecteurs du roman « Maïmouna » ?
Le vendredi vingt six du mois de Septembre, je croisais en quelque sorte une baronne de Munchaüsen : montée sur le cheval des années, et croisant cavalièrement les mondes furtifs et vacillants de la vie adulte, craignant d’être noyée par l’existence, autour d’elle, d’autres par trop divers (pour son égotisme infantile) , elle comptait sur les ressources des désirs et des certitudes de toute-puissance qu’elle avait acquis enfant pour, se tirant elle-même par les cheveux, s’élever vers un ciel (sauveur) en emportant même sa monture (pas un cheval mais l’appareil théorétique de sa certitude d’être dotée de pouvoirs magiques).
–On me reconnaissait des pouvoirs dès l’enfance, a-t-elle dit. Comme tant d’autres l’auraient fait et sans se gêner, devant mon regard débonnaire de con médical.
Troll du Peer Gynt Patrice Chéreau, 1981.
Je me suis souvenu à ce moment précis (pour me défendre contre l’énormité qu’elle proférait avec l’assurance que tout un monde acquiesçe en masse, par milliards, à l’idée par exemple qu’un enfant peut être un magicien, un gourou qui voit dans le futur, devenu de ce fait un passé) d’un moine qui avait fait irruption il y a quarante ans devant le pouvoir que me conférait ma blouse d’interne de garde à la clinique de Stefansfeld. Je me souviens d’un établissement peu hospitalier, dit psychiatrique (oublions l’étymologie de psychè et tournons notre esprit vers la science médicale la plus pharmacopesque, scalpélique et certitudinesque amen).
Une perfusion céleste, savait-il, le reliait depuis plusieurs semaines au Saint Esprit, à cet élément de la trinité pour quoi en tinrent dès les débuts des chrétiens (coptes encore habitués peut être à d’autres trinités, nilotiques) , et que tout petit j’avais cru appelé le sain d’esprit. Aussi le moine m’apparut-il très amaigri. Ses trop crédules camarades en soutane avaient gardé l’espoir, quelques semaines, de finir par voir eux aussi cette perfusion céleste le nourrir depuis les cieux et le Saint Esprit.
Du haut de ma blouse je m’excusais presque de le rendre, d’une injection neuroleptique, à l’aveuglement qui caractérise notre errance d’aveugles dans ce monde sans espoir. Mais avec beaucoup d’esprit il m’en a remercié.
Je n’ai jamais su si quelqu’un au monastère s’en voulut de n’avoir pas décelé avant moi l’hallucination en ce Sinthome.
C’était dans les années quatre vingt.
Hier au soir, chenu et nanti d’une cravate F’murr, j’ai refait pour mon trente sixième septembre consécutif, le chemin du boulot à la maison.
Il était tard parce que les vendredi, comme les mercredi et les lundi, je continue de prêter gracieusement deux à trois heures de mes oreilles à qui veut bien se livrer à une demi heure psychanalysante à la condition qu’ielle ait pris note de quelque contenu inconscient.
On se livre ensemble à une tentative, en somme, d’affaiblir la force qui, depuis les influences de la dette familiale enregistrée en nos enfances , nous guide pour traverser les eaux changeantes du fleuve vers tous autres. Une bulle cerne notre ego d’un narcissisme. Chaque fois je m’émerveille qu’il soit aussi fascinant et complexe que les temples les plus fastueux de l’Asie, du Nil, que les cathédrales montées pierre à pierre par mes aïeux. Comme le lambris au noeud borroméen de Jacques Lacan, déposé par Antoine Walter Delcaflor dans l’entrée du cabinet.
Ce chemin, entre mon petit bureau jusqu’à la maison n’est ni un Golgotha ni un exode. Je n’y ai nulle mer rouge à faire refluer d’un coup de gueule mosaïque, mais un campus universitaire datant pour sa majeure partie des années soixante dix.
Quelques allées de platanes châtrés régulièrement y marquent encore la trace des esplanades militaires où les soldats prussiens appelés par le génie de Bismarck à protéger son maître contre le retour de Napoléon et de Louis XIV, devaient faire des manœuvres en chantant de rudes chansonnettes.
Le lieu n’est plus traversé par ces sombres images que dans le souvenir cuistre des historiens obsessionnels. Par contre un océan d’insouciance y batifole et les ravissant•tes chimistes croisent de loin l’appareil à séduire des juristes, des lettré•es, des informaticien•nes et des philosophes pendant que sur mon vélo je passe en me préparant de plus en plus assidûment à la rencontre de la mort.
Le professeur Reboul, de l’institut de philosophie, m’avait dit en me voyant arriver dans le quartier un jour de 1989 que, loin d’avoir terminé mes études, je les entamais.
Doté de moins de mémoire que James Joyce ou que Tomi Ungerer, ne pouvant me rappeler avec une précision des dizaines de milliers d’êtres humains que finirait par comptabiliser l’informatique du cabinet médical, qui embrasserait progressivement mon ignorance comme celle de tant d’autres, je suivis ses conseils. J’ai tenté de retenir d’abord un peu des pré-socratiques et du Parménide, et puis un peu du divin Platon. Aristote c’était déjà trop calé.
Kant et Hegel sont restés le nom de fortifications imprenables. Un jour, Spinoza, Foucault, Lacoue-Labarthe, ont explosé comme autant d’orgasmes mentaux.
Lire Nympha Fluida, de Didi-Hubermann, a été aussi formidable que la joie de croiser, chaque jour sur le chemin aller du travail et le retour au souper, les visages, les corps et les modes successives de celleux, étudiantes et étudiants, qui ont sans cesse eu entre dix sept et trente ans.
Seuls les membres du collège enseignant étaient affecté par le temps, et aussi la troupe nombreuses des préposés au fonctionnement du campus, au nombre duquel je finissais par me compter. Depuis neuf ans que j’ai eu soixante ans, mes contemporains ont presque tous pris leur retraite. Comme la mère qu’Ulysse visite aux enfers ielles me regardent tous comme un morceau de l’Enfer. D’un âge incongru je me rassure en me disant que Tomi n’est plus là, mais que, de ses quatre vingt cinq années, était resté à mes yeux, jusqu’en 2019, le plus jeune des irlandais du coin… Pour me venger je placarde la meilleure photo que j’aie jamais vu de lui, à quelques mètres de la Misha, devant une maquette de la ziqurat d’Uruk, comme le Gilgamesh pleure par Enkidu il y a six mille ans.
La plus belle photo jamais faite de Tomi.
Ainsi l’avait prophétisé Erwin Wernher, quand je le croisais retraité en 1976 : un jour vous monterez dans le bus et les femmes ne vous verront plus : vous saurez alors, oui vous saurez.
Je n’avais pas encore entamé de psychanalyse, alors je ne savais pas très bien que lui non plus.
Ses propos étaient charpentés d’infantilisme. Quelques années après les avoir tenus, il irait triomphal, lui le célibataire de toujours, main dans la main avec Marie Antoinette, ménade toute éblouie par ce bachique sénior qui n’enseignait plus l’anglais mais lirait avec elle Henry James jusqu’en 1995.
Hier soir mon chemin de retour du travail s’est pour la première fois interrompu, à l’Atrium, à côté de la fac de lettres bien avant que j’aie rejoint comme d’habitude l’allée des platanes prussiens taillés et tailladés entre les bâtiments des sciences.
Je me suis arrêté pour assister enfin a une de ces nuits de la philosophie qu’organise Mathilde avec ses ami•es philosophes.
L’amphithéâtre huit du bâtiment construit par Chaude Denu et Paradon m’a immédiatement rajeuni, j’ai grimpé au dernier rang pendant que l’orateur terminait un propos brillant sur la vérité en politique.
A ma surprise (en Médecine personne n’aurait fait ça) une étudiante se décalait immédiatement pour laisser de l’espace et un siège au retardataire.
Et puis Jean-Luc Gangloff est arrivé. Il m’a sauvé en quelques phrases rapides du marécage dans lequel me laissent trente six ans de consultations analytiques des lundi, des mercredi et vendredi soir (sur les cartes de visites des dames du monde bourgeois de l’époque de ma grand mère, elles notaient « visites les Lu. Mer. Ven. »)
A voix basse il a commencé par une ou deux démonstrations d’escrime : à terre, le scientifique marseillais prophétique Raoult, à qui je dois d’avoir encore dans mon placard douze tonnes cinq de remèdes anti Covid depuis le début de la répansion du virus courronné en 2020.
Hop ! transformé en santon de Provence. La lecture monocorde n’empêchait pas de voir se dérouler l’assaut : fente, contre fente, esquive. Une citation de Dominique Pestre comme un coup d’épée., de Félix Le Dantec et du livre Les fous voyageurs comme un coup de sabre.
Les complotiste : comme des mouches mortes, les pattes en l’air autour du bureau.
Alors que moi, trente six fois douze mois de quatre semaines de lu. Mer. Ven. (De 19h a 22h) je ne disposais pas des mêmes armes. Je me suis tenu chaque fois silencieux devant l’infantilisme qui fait l’adulte , devant moi, aussi prisonnier de son enfance que ma pomme.
Avec un immense soulagement dans l’amphithéâtre 8 de l’Atrium j’observe le démantèlement par Jean Luc Gangloff, des détracteurs de la science. En une phrase, par exemple : « Ils n’attaquent que la conception idéalisée qu’ils se font de la science. »
Assis depuis moins d’un quart d’heure, je voyais déjà comme en reve, refluer la horde des convaincus qu’auraient vaincus assurément les alliés éblouissants de Gangloff.
En psychiatrie, tant d’argumentaires sceptiques ou relativistes ont amené au triomphe d’un retour médical du Médecin de Molière, purges et saignées, saignées ou purge. (je veux dire TDHA ou HPI, et hop un coup d’amphétamines pour éviter que votre gamin finisse comme Rimbaud ou comme Van Gogh. Vous verrez, il deviendra médecin ou avocat ou il fera sciences po.
Un des trolls de Peer Gynt.
Les trolls de Peer Gynt.
On a vu la disparition, sous une magistrature suprême condamnée ce soir même,des psychanalyses. On a vu le remplacement de longues tentatives de restauration du Sujet par l’assommoir du methyl phénidate prescrit, par hectolitres. Et avec aussi peu de discernement que la bière aux comptoirs de Munich.
Molière me manque pour brocarder la frénésie de prescription et le racccourcissement miraculeux de la durée des consultations diagnostiques de psychiatrie.
Paul Feyerabend surgit alors, dans le discours du professeur, là bas en bas du bel amphithéâtre, et la figure de l’autrichien dont j’aurais mieux fait peut être d’aller écouter les cours à Zürich dans les années soixante dix, et qui est mort précisément l’année où j’ai commencé mes allers-retours vers la tour qui jouxte l’Atrium et le campus.
Siegmund Freud et Groddeck m’ont permis adolescent de me débarrasser, en les lisant et en appliquant leurs théories, de mes migraines épouvantables – Feyerabend m’aurait prévenu que leurs argumentaires tenaient du tout est bon.
Feyerabend, La structure des révolutions scientifiques, ton ouvrage sera sur ma table de nuit demain (mais quand l’aurai-je lu ?)
Alors que précisément je voulais reprendre toutes les théories de Foucault sur la gouvernementalité de soi et des autres, Jean-Luc Gangloff sort de son chapeau, après le santon de Provence et professeur de médecine marseillais Raoult, le trilemme du baron de Münchausen racontant qu’en se tirant lui même par les cheveux il s’est soulevé avec son cheval hors d’un mauvais pas. Mille trilemmeurs me reviennent aussitôt en mémoire de trente six ans de consultations. J’aurais dû mettre une affiche derrière moi.
Plein de l’anarchisme épistémologique évoqué par Feyerabend j’ai senti autour de moi le bâtiment de l’Atrium rejoindre les insolubiliae que représente, dans l’axe du Campus, la flèche de la cathédrale.
Les derniers étages de la flèche de Johann Hültz dans l’axe du Campus.
Elle aussi nous tire par les cheveux vers le ciel. Jean Hultz a empilé dans sa flèche sept chapelles superposées, faisant écho aux sept planètes du ciel médiéval (le soleil, la lune, Vénus, Jupiter, Mars, Mercure et Saturne). Les planètes, pour un astronome médiéval, c’est à dire le multiple et le changeant. Mais si Hultz les fait se réunir en une pointe, au ciel, cette, pointe est l’Un (d’Empedocle ou de Parmenide ?) Le campus zyeute le dieu unique au nom duquel les réjouis, les milliardaires de la crèche, engagent au combat la foule des croyants, faut bien que quelqu’un protège leur compte en banque, merde L’insoluble est le suivant : comment à partir de l’Un (la flèche de la cathédrale ) premier, égotique, unique, insécable… parvenir au multiple, changeant, autre . Hop ! Qui peut ? Elohim ou Yahvé ou Ganesh ou Hultz ou…
Jean-Luc Gangloff fait surgir devant moi, comme si on était dans la salle de bal d’un paquebot transatlantique, la féerie spectaculaire des arguments de Paul Feyerabend l’impayable autrichien et de Harry Collins.
J’aurais aussi rêvé de ça, depuis trente six ans que le campus envoie vers ma consultation les fragments incomplets d’une ethnologie des universitaires, que Harry Collins saute depuis les parcs bucoliques de Bath jusqu’aux jardins de la Reich Universität qui longent le campus des années soixante dix. Qu’il nous explique à tous la sociologie des découvertes qui ont surgi ici.
Devant le système des méta-inductions pessimistes de Poincarré, que Gangloff sort du fourreau ensuite, loin de faire du dévoilement des erreurs du passé la preuve que mes certitudes d’aujourd’hui seront à poil demain, je m’assieds alors (il est presque onze heures du soir) dans une vérité pour moi première : la lecture (que je pratiquais adolescent en cachette) de Freud et de Groddeck a interrompu les crises migraineuses qui me paralysaient avant de façon mensuelle. Ça aurait certainement amusé le troisième héros cité par Jean-Luc Gangloff, Karl Popper. Ça m’aurait permis, avant qu’il soit minuit dans l’amphithéâtre huit du bâtiment construit par Claude Denu et son pote Paradon, d’éliminer le faux, dans l’interconnexion (autre notion brandie dans l’amphithéâtre nocturne ) mienne avec les autres chercheurs, interconnexion qui s’amplifiait de savoir l’excellent et rigoureux psychanalyste Dimitri Lorrain assis derrière moi.
L’assemblée était prodigieuse et juvénile, éclatant de rire aux blagues les plus subtiles du professeur.
Le microscope de la banalité du Mal.
Si par contre lorsqu’il invoqua les instruments en tant que fondateurs de la science par l’interinstrumentalité, Gangloff avait su ou vu le microscope dont m’attendait la vision le lendemain, celui d’un des pires nazis qui ait règné sur l’université de Strasbourg et donc qui a été à ce titre le maître d’un ou l’autre des miens, ça, à quelques centaines de mètres de l’Atrium et qui voulait démontrer d’un instrument sadique paroxystique, le racisme d’Adolf Hitler. Je songe à ce personnage, il a commandé des « corps encore vivants » aux Camps de la mort, pour un institut d’anatomie… (j’entends encore Ernest HUBER, qui vint vivre à l’Institut après s’être caché pendant toute la guerre me dire : vous vous rendez compte ? Une salle d’opération dans un institut d’anatomie !)…
Café ! Après le cours de Gangloff sur les assertions scientifiques et anti scientifiques, il y a eu café dans l’entrée de l’Atrium, puis une conférence sur un texte que je pensais ne pas connaître, le Qohélet, qui s’est avéré être la version originale de l’Ecclésiaste. Il est onze heures. Souffle des souffles, vent du vent, poussière des poussières. Il est vingt trois heures et dans un des bâtiments les plus récents du Campus, j’entends énoncer l’étrange idée, implicite à l’Ecclésiaste, que dieu aurait créé l’homme pour le craindre. Je réalise qu’il peut être évoqué par deux noms, Elohim ou Yahvé, signifiant deux façons distinctes de l’envisager. Je regarde les murs pour voir s’ils se recouvrent tout d’un coup d’écritures célestes. Je remarque juste une ligne de portemanteaux inoccupés, et que la porte, en haut de l’amphithéâtre, claque quand quelqu’un sort sans faire attention. Tous les torrents vont à la mer et la mer n’est pas pleine. Au lieu où les torrents vont, là, ils retournent pour aller. Toutes les paroles lassent, l’homme ne peut pas en parler. L’oeil ne se rassasie pas de voir, l’oreille ne se remplit pas d’entendre. Ce qui a été sera, ce qui s’est fait se fera: il n’est rien de tout neuf sous le soleil. Il est une parole qui dit: « Vois cela, c’est neuf ! » C’était déjà dans les pérennités, c’était avant nous. Pas de souvenirs des premiers, ni même des derniers qui seront, pas de souvenir d’eux, ni de ceux qui seront en dernier
Le professeur, Receveur, a eu tôt fait de nous renvoyer à tout ce que du texte nous savions déjà quasiment par cœur… Mais quand je me mis à considérer toutes les œuvres accomplies par mes mains et tous les tracas que je m’étais imposés, je constatai que tout était vanité et pâture de vent, et qu’il n’est point d’avantage durable sous le soleil. Quand le professeur évoque ce moment du Qohelet où la brève vie d’un avorton est présentée pour préférable à celle, même d’un grand homme, mais qui rencontrerait la tragédie et la mort en en étant conscient, le texte, présenté par les historiens comme relativement récent, du troisième siècle avant notre ère et non pas du neuvième, me renvoie pourtant aux horribles questions remontant à l’invention de l’écriture à Sumer, quand la question est posée du devenir de l’umul, l’avorton, plus de mille ans avant. Je ne retrouve pas sur internet l’histoire des interrogations rituelles mais je me souviens d’un questionnement sur un au delà où l’avorton serait encore objet de lamentations.
La question du ratage de la création et, vu d’en haut par une sorte de roi tout-puissant, l’inutilité absolue du politique parce que :
16 Voici encore ce que j’ai vu sous le soleil : dans l’enceinte de la justice domine l’iniquité ; au siège du droit triomphe l’injustice…
Pendant que ce que nous savions ce soir des guerres en cours se poursuit, et nous en savons très peu, tout au plus le décompte des cadavres en Ukraine et à Gaza, pendant que nous étions dans l’amphithéâtre, nous apprenions, ce jour, même moi qui n’ai pas eu une seconde pour écouter la radio, qu’un de nos présidents de la république a commis un crime assez colossal pour justifier cinq longues années de prison aux yeux des juges… Pendant que, dans l’amphithéâtre autour de moi je sens sur tellement de visages, là, cette nuit, la vivacité d’un désir politique, Receveur déroule ces conclusions, celles d’un supposé-roi, supposé-sachant, témoignant qu’il y a deux mille trois cent ans l’ignominie qui règne aujourd’hui triomphait pareille :
Ecclésiaste, 4
1 Puis je me mis à observer tous les actes d’oppression qui se commettent sous le soleil : partout des opprimés en larmes et personne pour les consoler ! Violentés par la main de leurs tyrans, il n’est personne pour les consoler. 2 Et j’estime plus heureux les morts, qui ont fini leur carrière, que les vivants qui ont prolongé leur existence jusqu’à présent ; 3 mais plus heureux que les uns et les autres, celui qui n’a pas encore vécu, qui n’a pas vu l’œuvre mauvaise qui s’accomplit sous le soleil ! 4 Et j’ai observé que le labeur [de l’homme] et tous ses efforts pour réussir ont pour mobile la jalousie qu’il nourrit contre son prochain ; ceci encore est vanité et pâture de vent
Alors évidemment si les clergés en charge du boulot n’ont jamais supprimé ce texte de leurs lectures favorites c’est évidemment rhétorique et pour prouver à leurs fidèles quelque chose qu’ils avaient envie de faire entendre. Peut être pour soumettre le guerrier les clergés aiment ils à rappeler au paysan que les tentatives révolutionnaires ne servent à rien. Si ça se trouve l’Ecclesiaste ment, c’est peut être juste un vieux dépressif qui écrivait dans son bain et qui ralait parce qu’il entendait tout le monde faire la fête dehors et que sa fille avait épousé un libertaire et que sa femme était partie avec des gens super …bref un Ronchon… Mais les images qu’il convoque n’ont pas été gommées non plus par la nuit, et la nuit est arrivée depuis un moment.
Tout le monde s’est séparé devant l’Atrium. En rentrant à la maison je passe devant le temple sumérien exposé à la Misha, dont la maquette remonte à une exposition consacrée aux plus vieilles cités de l’Irak, encore en fouilles aujourd’hui, vers Eridu.
Ziqurat d’Uruk.
Thierry Receveur avait su faire sonner dans ma tête une des paroles de l’Ecclésiaste qui, dans sa dépression sans antidépresseurs, arrive à formuler que ce serait mieux d’être mort-né que d’avoir vécu toute sa vie, qu’il décrit pourtant comme celle d’un roi heureux et comblé. Mais confronté à l’horreur et à l’absurdité de la mort, de la vanité de tout geste et de toute connaissance, il regrette douloureusement d’avoir conscience d’exister. L’évocation de l’enfant mort-né me rappelle que , deux mille ans avant le Qohénem, un héros sumérien évoquait le destin des avortons. Gilgamesh, dont les exploits furent évidemment chantés dans le temple, au sommet de la Ziqurat d’Uruk entre autres, pose précisément une question, au moment d’arriver aux enfers et avant de retrouver l’ombre de son ami Enkidu :(j’ai remué mille pages avant de retrouver cette ligne)
As-tu vu mes petits-enfants mort-nés qui n’ont pas connu la vie ? – Je les ai vus là. -Que font-ils ? -Ils jouent auprès d’une table d’or et d’argent chargée de beurre et de miel. (Tablette XII)
Or, argent, beurre et miel.
J’ai retrouvé un fleuve de temps. Les deux ultimes évocations, par Receveur, et de Gilgamesh, et de l’éternité de l’instant.
Demain (je ne le sais pas encore) je rencontrerai l’haleine des temps. Simone Pollack me parlera, à moins de deux cent mètres de l’Atrium, de son arrivée à Auschwitz à quinze ans. Elle évoquera son séjour ensuite, tuberculeuse, allongée pendant deux années consécutives au sanatorium à Leysin, (au sanatorium où je viens de lire le séjour de l’auteur d’à pas aveugles par le monde, Leib Rochman, après qu’il s’est caché et a observé en tremblant de terreur l’ignominie d’un monde qui rêvait de le dénicher pour l’assassiner, et il expérimentait ça à l’âge des étudiants qui l’entouraient à l’amphithéâtre, du haut de ses vingt quatre ans) . Et je sentirai le désespoir de l’Ecclésiaste me serrer le cou. Je dirai à Simone que Leïb Rochman a baptisé les Camps Les Plaines.
Simone Pollack.Screenshot
Tout le monde dansera autour d’elle, quatre vingt dix sept ans , et Régine , toute jeune et fêtant ses quatre vingt onze ans.
L’antique plan d’avant le campus.
Par la fenêtre en me penchant je regarderai l’Atrium comme un tabernacle rempli de paroles précieuses.
Puis, je me mis à passer en revue sagesse, folie et sottise: “
Chaque jour en revenant du travail j’ai depuis quelques années le secret cadeau d’une ziggurat qui m’est tout aussi chère. Elle est exposée, le long de la tour de la Chimie, à l’entrée de la Misha.
Tenailles du temps des mémoires sur le campus. Éternité de l’instant…
Le vent se promenait comme il voulait sur les causses argentés. L’herbe se courbait partout, au sommet des minuscules collines rondes, dans les creux, les plats, entre les pavés d’une doline abandonnée.
Une maison toute seule se tenait au fond d’un de ces creux, son toit gris était presque masqué par les nuages, elle paraissait marcher contre le ciel et les longues étendues.
Un très vieil homme en sort, lentement il marche. Tout paraît silence dans ses gestes. Ses yeux clairs, pleins d’horizons infinis. S’arrête à une centaine de mètres de la maison, entre un buis et un genévrier. Contemple l’avance de la ferme grise aux toits de lauzes.
La journée passe.
Depuis un chemin d’écart est apparu, marchant, un homme plus jeune. Dix neuf ans. Barbu. Migraineux. Quels espaces cotonneux l’ont relâché, l’ont abandonné. Il fuit mais ne sait déjà plus quoi. Sa migraine lui fait trouver diabolique l’apparition furtive du soleil. Son reflet sur les cailloux et les risées argentées dessinées par le vent entre les herbes correspondent aux élancements de sa douleur. Il aperçoit la vieille demeure. Observe, proche d’elle, une chapelle en ruine. Le vieillard est revenu vers la porte et sans un mot ouvre à l’arrivant l’espace d’une salle à manger médiévale, voûtée, où une demi douzaine de personnes, hommes et femmes, sont assis ou en train de cuisiner, mais regardent tous le feu. Il ne sait pourquoi il se raconte qu’ils y voient se reconstruire les ruines éboulées qui entourent la ferme. Il le dit au vieillard qui, opinant toujours en silence, le tire à nouveau par le bras au dehors puis, en boitant, l’entraîne précisément vers la chapelle détruite.
Elle n’a plus que quelques voûtes en suspens. On dirait qu’elle marche, à pas sourds, dans le gris, vers un lointain inaccessible à l’œil. Aux souffles indistincts que semblent gémir les broussailles, elle répond, à intervalles, par un mugissement. Les nuages, descendus très bas, rasent le sol en inquiétant le nouveau venu par leurs fuites. Le vent les accompagne à l’horizon où il les façonne en volutes extraordinaires.
Olmet, 11 Mars 2025, quelques instants après l’angélus de La Chapelle Saint-Judes.
A deux ils gravissent la colline, et contemplent l’enfilade calme de dizaines d’autres petites collines dont chacune, selon qu’elle est couverte plutôt de buis, de genévriers, d’herbes ou de cailloux, possède un chant différent, une autre plainte, des confidences propres à elle et l’ensemble de toutes ces voix s’élève, recouvre de gravité le causse.
Le carrosse d’une fille d’or passe dans la cour de la ferme, elle fait envoler d’immenses cheveux, rit.
Personne ne l’a regardée ni vue par les fenêtres ou depuis la colline.
Son carrosse est déjà reparti au fond des Causses.
L’homme demande alors au vieillard pourquoi sa maison est tellement esseulée.
Mais l’autre se tait encore plus. Son front ressemble, cela est soudain évident, à celui de la ferme, pierres plates noires qui, du toit, accrochent quelques volutes de brumes, et comme sa belle masse grise, plus il se tait, plus il paraît parler au ciel.
Sitôt qu’on l’avait vue les nuages paraissaient tissés par elle, lui faisant don de la grandeur et du mystère. Ses fenêtres, aussi muettes que le vieil homme, posaient leur regard sur la cour encore détrempée et qui était tout à la fois le parvis, la place publique, la rue et le jardin.
Au pied de la colline voisine, crevant le ciel de son œil d’eau et de pavés, il y a cette lavogne où se reflète l’allée de chênes qui a poussé en lieu et place de la nef éboulée de la chapelle.
Les habitants sortaient tous ensemble, habités, pensa-t-il, en chacun de leurs mouvements par une monotonie – femmes et hommes rejoignaient le champ derrière la lavogne, s’y courbant, s’y relevant, comme programmés par un esprit qui serait celui des causses.
Il observe des feuilles mortes coincées depuis la saison précédente entre les éboulis de la chapelle.
Sa rêverie se suspend lorsqu’il remarque, au milieu de leur lit épais, que le vieillard s’y tient et que précisément son habit a les couleurs de cet automne qui revient.
-« Vous êtes le roi des feuilles mortes du passé ? » lui demande-t-il.
De la gorge de l’autre s’échappe le même bruit que font les feuilles agitées par le vent, ses yeux paraissant taches de pluie, son sourire disparaissant dans les rides d’un arbre.
Soubrebost, dans la cupule de la pierre aux neuf gradins. 29 Juillet 2019.
-« Mais je vous vois, vous savez, je vois vos yeux d’homme !»
Il remarque surtout les arbres et les buissons du causse faire un ballet autour des bâtiments, la terre courant sous le vent, la lavogne clignant son œil solitaire, et les poumons du vieil homme respirant à présent au rythme d’une lente animation adoptée soudain apr la matière étrangement molle des cailloux des champs alentour.
Il se détourne, la chapelle ne dit plus que la plainte d’une ruine faite de pierres mortes, la lavogne sourit tristement.
Alors il s’éloigne sans savoir quel âge il aura quand il reviendra.
La Couvertoirade Septembre 1975. Henri Ucheda.
C’est l’hiver, que le bleu des neiges du soir refroidit encore.
Le bois rouge de la porte sourit à l’un des habitants, au moment où il sort chercher de quoi nourrir le feu. La porte est complice, elle regarde dehors, son dos dans la maison, voudrait peut être s’arracher de ses gonds, s’est peut être faite belle pour les causses où règne un grand froid.
Trois ruisseaux ensablent la roue d’un vieux chariot. La fille d’or en jaillit, si elle joue, si elle s’amuse, c’est en courant et en disparaissant encore.
Le vieil homme est assis dans la neige, de chaumière il n’y en a plus, n’y en a pas, on entend les ruisseaux, et les larmes d’un inconnu caché par les buissons de genévriers, de thym, d’origan. Puis, à mesure que la nuit avance, ses plaintes se muent en un immense rire de plaisir, qui semble celui du vent.
Depuis la lavogne on aperçoit la chapelle. Qui marche toujours résolument dans les bourrasques. Puis on voit ré apparaître la ferme et tout autour d’elle une cité entière, des murailles, une église sur des rochers.
Comme une massue de tous les morts qui depuis le début prennent les vivants en traîtrise : les enfants aux yeux écarquillés (ceux qui sont le vivant d’aujourd’hui) les avaient tellement pris au sérieux lors qu’encore vivants (les morts d’aujourd’hui) ils allaient et venaient, pleins déjà, eux-mêmes, de leur propre dette enfantine. Depuis le début, quoi, Cromagnon traînait déjà chaque fois la dette de ses parents. C’est leurs propres morts qui leur donnaient cette allure assurée quand leur mioches les croyaient adultes mais sentaient que ça rigolait pas tout le temps. C’est leur propre dette qui les montrait aux petits enfants comme des géants capables d’ordonner tout le foutoir, au milieu d’un monde et d’une réalité, au milieu d’un réel quand même très désordonné. Le vivant, les gestes des vivants, enracinent leurs certitudes de frustrations oubliées depuis longtemps, celles dont ils ont été les témoins sans même le savoir, avant qu’ils aient eu six ans, mais écoutez-les se reprochant t’es bien comme ton père t’es bien comme ta mère .
Une bibliothèque à Lisbonne.
À Lisbonne quelques momies aztèques guettent les lecteurs d’une bibliothèque en train de se nourrir d’Histoire, mais on voit bien que, si les lecteurs s’entichent du souvenir, fut-il universel, ça n’en ranimera pas pour autant les morts dans les vitrines. Aussi, cette façon qu’on a d’aller dans le monde comme si on n’était qu’agités par les vents passés, qu’est-ce qu’elle prépare ? Dans la façon de nos gesticulations y aurait-il une recette, mais pour préparer quel plat, pour quel ogre futur, et dans combien de générations saura-t-on enfin si une gare attend notre train ?
Éternité de l’Instant ?
Ou au présent, l’ogre du présent ? Ce serait le présent qui nous bouffe sans cesse ? Si seulement !
Tout ce qu’on ferait serait pour l’éternité de l’Instant plutôt que pour l’éternité des cycles que chronomètrent au ciel les astres muets ? Si seulement, ah, quelle jouissance perpétuelle ce serait du coup, même si elle ne durait que l’éternité d’une seconde.
Qu’est-ce que je ressens pendant que je rêve, sinon le caractère assez optionnel de tout ce qui m’est extérieur, temps compris, et l’infinie instantanéité de tout ce que les neurones peuvent se permettre de mélanger d’une façon qui, loin d’être absurde, contient ce qui m’est essentiel, à un point que je ne peux d’ailleurs parvenir à mesurer à moins de perdre la boule ?
Ainaz Nosrat « Work in process » Février deux mil vingt cinq.
Faute de savoir pour quel (A)utre tournoie cette procession du vivant où on gesticule à qui mieux-mieux, répondant à ses aînés depuis le début du grand toutim, reste à détailler quelle direction adopte la prothèse. Elle vise quoi ?
Ça pointe vers un ciel de rêve et de rêves qui descendent comme des anges sur le sommeil des assoupis. Au réveil, s’emparer des rêves même si comme cette nuit, dans le rêve qui me restait au réveil, c’était qu’on vendait devant moi dans une pharmacie et sous blister un médicament dont je déchiffrais le nom : L.I.T.T.E.R.A.T.U.R.E. et je comprenais que c’était un nouveau produit pour ceux qu’affecterait négativement l’aspect trop brillant, génial, et en un sens littéraire, de la vie ( et le client à côté de moi avait l’air d’en vouloir et j’étais très surpris d’ignorer que ce médicament nouveau était venu se rajouter à tous ceux qui nous empêchent d’être fous tranquillement dans ce monde si raisonnable et ça ne m’étonnait pas du tout que les gens se méfient de la littérature et de la pensée et tout. Je me disais merde je vieillis il faut que je traîne chez mon ami pharmacien plus souvent pour savoir ces nouveaux médicaments qui arrivent, en plus de la ritaline et du sifrol déjà prescris par hectolitres pour formater nos esprits trop distraits et trop bouillonnants pour affronter la fourmilière.
En se réveillant de ses rêves Tomi Ungerer (qui avait un panneau no troubled zone au dessus du lit) les jetait en dessin, ses meilleurs. Et puis rajoutait une fleur au petit bouquet devant le tableau de sa mère esseulée.
A force d’observer la création, d’étudier tout ce que les neurones ont voulu fabriquer, génération après génération, on peut bien entendu se figurer plein d’interlocuteurs (Dieu, dieu, maman, le public, le Bien, l’Inconscient) à nos élaborations, ne serait-ce qu’architecturales. Qu’est-ce que ça vise, depuis le menhir jusqu’à la cathédrale en passant par la ziqurat et sans oublier le toboggan virtuel et virtualisant du temps d’à présent (genre le temps tu vois genre).
Genre une tour genre de Babel.
On peut voir l’œuvre, les œuvres, écouter à quoi ça rêve pour tenter un décryptage de ce vers quoi ça jacasse. L’humanité toute entière foncerait vers quelque chose dont on pourrait deviner la nature en tendant l’oreille à l’archéologie des œuvres. Ça nous chuchoterait une phylogenèse des rêves et donc un tableau synoptique de la progression d’une tension de l’Humanité.
Denise au musée Tomi Ungerer en 2016.
A tout prendre, la tapisserie progressive des rêves des humains n’a pas eu besoin d’être enregistrée depuis les débuts, puisqu’au fond on la voit, elle est dessinée un peu, résultat de notre immense et opiniâtre reptation, depuis les manques des ancêtres vers la satisfaction, le jouir, le savoir, le survivre, dans la valse d’hiérarchies simiesques avec nos manques, qui ne nous lâcheront pas pour si peu, mais ne sont pas les mêmes qu’il y a deux cent mille ans, pour sûr.
Manhattan, les deux tours dont les ascenseurs tombaient en panne quand y avait du vent parce qu’elles balançaient.
D’une époque à l’autre, pourtant, reste un soupçon immarscessible de pharaonisme. Simiesque. Exponentiel.
Donald par Weaver, 2016.
Pour balayer l’aveuglement des ogres pharaoniques, occupés à dévorer leurs instants dans une furieuse jouissance paranoïaque et guerrière, nous reste l’innocence persistante des œuvres, de l’Oeuvre. L’oeuvre, fille du rêve, recrache par chacune de nos bouches d’or, par chacune et chacun de nos génies, une symbolisation chaque fois très personnelle du Réel.
Hieronymites, Lisbòa.
Alors que la paranoïa de nos maîtres (Hitler ne l’était-il pas ?) est faite de convictions délirantes, au contraire la sagesse profonde de la jouissance créatrice ne délire pas, qu’elle soit inhérente au rêve de chacun d’entre nos huit milliards de vivants ou bien propre au génie créatif de nos quelques gloires incontournables.
La tentation de Saint Antoine Jerome Bosch.
Du premier cri artistique de l’Aurignacien, du Magdanélien, jusqu’au regard sur la Montagne Sainte Victoire de Patrick, toute l’elliptique de l’œuvre et du rêve démerdent le monde des excréments ou tente de nous y étouffer Pharaon.
Patrick Garruchet, atelier.
S’agirait il donc que de faire jouir la mathématique organique de l’Adn, puisque celui-ci a existé préalablement à l’arrivée de l’Humain ? Ne serions-nous, héritier de ce premier processus d’organisation de la matière organique, que dans une sorte de comptabilité vibratoire ? Cette danse de la matière, ô tristesse du constat scientifique, n’aurait-elle complexifié son tempo, depuis le big bang que dans l’attente du big-boum et la décrue du vivant, sans autre prestation que le silence atterré d’humains réduits à regarder passer, générations après générations, les modes du prêt-à-crever ? On serait-là juste comme des Savoyards pendant que les Alpes s’aplatiraient, des Peulhs et des Açoriens quand la mer s’évaporerait, des Eskimos se réveillant dans un Sahara, des Dublinois attendant que la rivière Liffey se vide de toute son eau ?
Quai de la Liffey, Dublin. Quel est le pourcentage des irlandais qui ont lu « Ulysses » de Joyce ?
Je la connais bien cette tristesse effrayante qui saisit ceux qui ont passé trop d’années à observer les guerres ou les couloirs des hôpitaux, et ne voient plus dans le jouir que la danse d’un fou sur le feu brûlant de sa conviction de n’être qu’un cadavre en sursis.
Le défilé de 1918 sur la place centrale de Strasbourg, sous le regard d’un enfant de 7 ans qui courut, quelques mois plus tôt, sous les bombes des mêmes.1918.Petits soldats d’un Big Boum attendant la prochaine cata.
Pourtant non. L’éternité de l’Instant nous arrache à cette illusion d’être du prêt-à-crever. La traversée des cavernes montre, et par plus d’un détail, qu’on s’offrait déjà il y a vingt cinq mille ans le petit luxe de parler à du Mieux. Le Mystère de la divinité, anthropomorphique certes dans la Grotte Chauvet, mais souverainement divine.
Or ce « Mieux » à quoi on parlait participait-il déjà d’une forme de la gloire ? J’imagine la célébrité, une certaine réputation déjà, autour de la grotte de Vallon pont d’arc. Voir où rencontrer ceux qui étaient peut-être des chamans, même si ce devait fatalement n’être réservé qu’aux impétrants qui arrivèrent jusqu’à la femme-stalactite, ça faisait du monde, une petite foule de gens, émus par les maîtres où les maîtresses du lieu. Sous le regard des tribus, le prestige fabriquait comme un vertige qui précisément requalifierait ce regard (celui d’un public).
Théâtre de Bâle Basel Theater. Sous les yeux joyeux du public de l’immense Anna Viebrock et de l’Immense Marthaler, éternisant l’Instant par leur génie. Janvier 2025.
Le regard des admirateurs, conscients soudain d’une essence autre que le regard séparé, que le regard humble, celui qui se croit discret. Regard distinct du Petit dans le public, émerveillé de voir converger les autres vers l’important, le chaman, le roi mage, la star, le pharaon. Regard individuel qui s’enivre de sa réjouissante conjugaison au groupe, qui se dés inhibé grâce aux autres fans, aux foules devenues colossales. Comme une étoile la star bouleverse lorsqu’elle vous touche la main avec simplicité, partageant avec vous le poids de mille, cent mille, cent millions de regards. Salut, j’suis comme toi.
Grotte de Vallon Pont d’Arc.
La prothèse des morts que je suis serait concentrée et hypertrophiée par la multitude en train d’ériger ses héros. Plus je me penche sur le passé, plus je lis les livres et regarde les œuvres, le cinéma, les musées, les traces, et plus je fonctionne comme une résultante des histoires multiples, des héros qui répondent eux-mêmes, sans l’avoir prévu, aux rêves inconnaissables saisissant parmi les foules de leurs publics chaque sujet, chaque nuit, tapisserie colossale. Tapisserie colossale brandie par nos maîtres à penser en même temps que par le miroir de nos rêves, celui qui nous permet de les encenser. Et toute la planète de rêveurs est en route vers on sait pas quoi. Le jour rendra pour beaucoup à nos rêves à l’inhibition et à la peur d’oser exister, nos rêves seront précipités dans un oubli immédiat. On fonctionnera, juré ! Un deux. Un deux. Comme des petit•es soldat.e•s.
Se mettre en scène en écrivant des romans ou en filmant des fictions … ou bien faire des docus ? (. Comme on passe en été le torrent sans danger, Qui soulait en hiver être roi de la plaine, Et ravir par les champs d’une fuite hautaine L’espoir du laboureur et l’espoir du berger. …. Ainsi ceux qui jadis soulaient, à tête basse,Du triomphe romain la gloire accompagner, Sur ces poudreux tombeaux exercent leur audace, Et osent les vaincus les vainqueurs dédaigner )(Joaquim Du Bellay)
Toiser, mesurer le monde par l’effort documentaire, sans oublier que c’est par nos intérieures fictions qu’on le métamorphose, qu’on le métamorphosera, qu’on sera animé par le désir de tenter de le métamorphoser, miette à miette, pas à pas, sujet après sujet, un huit milliardième de l’humanité après l’autre.
État des lieux, et en quelque sorte documentaire sur une circulation d’une lumièremettons électrique.Et là par opposition en quelque sorte, une fiction de la circulation d’une forme plutôt solaire de la lumière, Le dieu Mithra sur le bas relief de Shapour 2 (309-379 avant notre ère)
En allemand on ne dit pas observatoire mais Sternwart, observation des étoiles, on précise « les étoiles». Ça met l’accent sur le détail observé plus que sur le geste de l’acteur observant, l’astronome.
Observer avec précision la réalité, sans vouloir la précéder de notre imaginaire si structurellement narcissique, c’est à dire sans mettre au premier plan ce qu’on voudrait faire de cette réalité, sans oublier de détailler les étoiles du ciel.
Moi qui aurais tendance à être dans la lune, ça me frappe au moment de revenir vers l’Observatoire de Strasbourg, ici, après quelques jours et quelques nuits dans une petite maison. (là-bas, ailleurs, en Charente maritime et ça n’y parle pas allemand comme ici) Là-bas j’ai eu le sentiment un peu exaltant d’être plus proche des étoiles que jamais. Et je crois que c’était simplement parce que les murs des pièces de cette maison en étaient restés intouchés, depuis les années voisinant celle de ma naissance.
Je ne veux pas dire qu’ils étaient plus anciens que ceux des maisons voisines dans ce hameau minuscule et silencieux, mais leur surface continuait de laisser s’y marquer crânement l’usure. La patine des vieux revêtements, jamais rafraîchis, jamais repeints, y trône de ses mille variations.
La mode qu’on avait, dans les années cinquante, d’employer dans les demeures agricoles (là, charentaise) des peintures un peu luisantes, laquées, apparaît du coup aujourd’hui dans une splendeur comparable à celle d’un texte japonais célèbre, qui exalte la beauté de l’Ombre ( Éloge de l’Ombre, de Junichiro Tanizaki)
Et les circuits électriques tout simples, la présence de pierres à eau plutôt que d’éviers en inox, de bûches à mettre dans les foyers pour chauffer seulement autour de l’âtre, les lits bien froids où rentrer avec une bouillotte, me parlent a l’âme comme sa douce langue natale.
Sans parler des tinettes extérieures, celles-là exactement dont tous les alsaciens réfugiés en 1940 dans le Sud Ouest de la France me rapportaient l’inconfort qu’ils y avaient enduré, quand quarante ans plus tard, dans les années quatre vingt, je commençais à être en état de les interroger sur leurs souvenirs de la guerre. Quarante ans plus quarante ans font aujourd’hui. Un calendrier qui me dépasse largement, au moment où je rejoins l’écurie.
comme si quelqu’un aujourd’hui me demandait ce que ça me fait de retrouver, sur la porte de la grange de cette maison, ma date de naissance et l’année de mes huit ans (alors que chaque été j’allais voir les nombreux paysans encore nécessaires aux champs en Savoie) notées à côté de « moissons »
En les murs reliquaires ce ne sont pas os que j’observais, mais proximité des étoiles, et la perception, comme un grand muscle respiratoire en mouvement tout autour de nous, de cette expansion de l’univers depuis quatorze milliards d’années (un peu moins) et depuis que tous les protons de notre matière tenaient dans un dé à coudre si j’ai bien compris.
Se réveiller parfois au milieu de la nuit et sortir en oubliant les chaussures dans la nuit noire en entendant les bruits lointains des bêtes, c’était une façon de songer encore à ceux qui organisèrent cette maison, de mesurer la réponse perpétuelle que demandait leur environnement : des bras, tout un monde capable de panser les bœufs et les chevaux, faucher, battre et faner, charruer : je soulève une vieille toile et dessous : le soc.
Avant de repartir de l’Ouest français, j’ai bien détaillé, dans la banlieue de Bordeaux, dans les énormes lieux de vente de produits domestiques Ikea, les origines des draps vietnamiens, des rideaux de bains pakistanais, des cotonnades Chinoises. Puis, avant d’aller au lit, après avoir traversé la France en avion, j’ai regardé un bref documentaire sur l’hyper-consommation de tomates élevées sous serres, hors-sol, par les européens d’aujourd’hui. La convocation pour ces cultures, de travailleurs sous-payés, sans papiers. L’emploi, pour leur transport vers nos non gourmandises pour ces non tomates sans goût, de chauffeurs routiers exploités et convoqués depuis les franges sans salaires minimaux, de l’Europe.
Ça a précisé le malaise ressenti le matin quand j’imaginais dans la banlieue nord de Bordeaux les modes de fabrication et de transport des tissus Ikea par l’hyperorganisation à main des hyperavides. L’avion m’a moins rapproché des étoiles que la maison du hameau, moins que le docu sur les tomates et les esclaves dont elles convoquent les camions pour livrer les tomates à ceux qui, comme moi, adorent en rajouter dans le frigidaire même l’hiver. Le docu s’est avéré aussi vrai que la vieille maison dans le hameau.
Vallée vosgienne. Le tarif Strasbourg-bordeaux en avion deux fois et demi moins cher que le train,
Devant l’origine des textiles dans les grands entrepôts du magasin scandinave je tentais de me représenter l’envers de ce presse-orange et que j’étais moi l’orange. Mais c’est en voyant, une fois rentré à Strasbourg, ce docu de cinq minutes sur les tomates dont notre fille proposait que nous en prenions connaissance immédiatement – que je comprenais clairement le lien des tomates cultivées hors sol, avec les circulations du pouvoir. Élire les tomates, conclusion du documentaire.
Le jardin des délices, Hyeronimus Bosch, Museo del Prado, Madrid. (Le complot des tomates et du transport aérien comme si j’en avais rêvé après cette journée Ikea-avion- docu de Jean Gabriel Périot #67…)
Et aussitôt la question de la circulation du pouvoir, toujours la même depuis que les fermes ont été vidées de leurs occupants par l’invention des machines et que les paysans soudain inutiles avaient du aller grossir d’abord les rangs d’ouvriers sous payés, puis ceux de la précarité urbaine, en venant de pays de plus en plus lointain grossir la grisaille sans étoile du panorama des lieux du ban.
Créon regardant sa fille Glaukè brûler. Sa tunique empoisonnée lui a été offerte par Médée lors du mariage de sa rivale avec Jason, qu’elle pensait garder toujours. Mais le drame du réchauffement climatique par nos technicités semble presque déjà structurellement décrit si l’on s’approche de l’étymologie du nom des protagonistes de cette scène : Le savoir de Médée la méditante, le symbole des sciences,(celles qui nous ont amené à l’hyperproductivisme, punissant la chair de Créon l’incarné (ces corps que nous persistons à être), d’avoir laissé la brillance de sa fille Glaukè (cette splendeur des formes de la nature qui ont été un peu mises à l’écart des villes et des banlieues) s’unir au découvreur Jason (l’homme qui enquête et part chercher de quoi être légitimé dans un pouvoir dont il souhaite se faire l’héritier), qui lui avait promis à elle, Médée là médicinale, de lui demeurer fidèle. Dans ce bas relief orphique on voit sans le savoir : la science brûlant l’humanité en ce qu’elle a de plus sublime (car Créon-l’incarné, père aimant, va dans un instant mourir brûlé lui aussi, en étreignant sa fille, brillance de toute la beauté du monde, qui brûle de la tunique que lui a offert Médée par vengeance : le feu des tomates, de l’industrie agricole, de tous les savoirs exponentialisés qui se venge de la sublimité de la nature en la recouvrant d’une brûlante tunique, comme sur ce sarcophage orphique conservé au Pergamon, à Berlin ?La tunique brûlante de Glaukè, au Louvre.
Médée, le savoir qui rattrape le corps (Créon) du père de la brillante (Glaucè) quand l’homme-explorant (Jason) s’imagine pouvoir encore s’en retourner vers la beauté alors qu’il s’était tout d’abord soumis, pendant sa recherche de la Toison d’or, lui le chercheur, aux découvertes de l’inventive (Médée la méditante médiqueuse.)… mais non, le monde brûle.
Médée inventant la moissonneuse au moment de la disparition de mon monde .Labours à Serrières en Chautagne en 1940, comme je les y verrai chaque été de 1957 à 1962.Serrières en Chautagne 1940
La clarté du documentaire sur le drame de la production hors-sol des tomates, aussi bref qu’un repas de tomates cerises me fait l’effet d’un prêche virtuose dans un temple dont soudain j’accèderais aux bonheurs qu’il distribue à toute une fraction d’humanité, rangée sous la dénonciation par un nouvel Erasme des folies d’argent, rebelle soudain aux sourires gras et à l’aristocratie du clergé agro-industriel d’aujourd’hui. Je pense à Luther et aux révoltés du début du seizième siècle, au bonheur d’avoir raison qui saisit les protagonistes d’une disputation, au fait que le rapport à la toute-puissance donne le frisson à ceux qui la détiennent comme à ceux qu’elle écrase en leur offrant par les temples qu’elle leur construit, de quoi l’invoquer.
Mais puis je invoquer les tomates ? Est ce que je dispose de plus de pouvoirs pour changer les flux d’argent qui trônent en amont des lois et des armées, que celui qui était entre les mains des paroissiens protestants se détournant soudain de Rome pour aller vers Luther, Calvin, et aussi vers les guerres qui s’ensuivirent sans démasquer aux yeux de leurs victimes que leurs convictions tombaient à pic pour leurs nouveaux maîtres ? Ai-je plus de pouvoir, à moins de le prendre et de devenir instantanément un rouage dominant de plus, dans notre espèce si profondément hiérarchisée ?
Luther sur son lit de mort, Karlsruhe, Kunsthalle.
Je me souviens de la ruée des berlinois de l’Est, quand ils ont pu détruire le mur qui les séparait de Berlin Ouest, vers les oranges des supermarchés bien achalandés, je me souviens de la pitié que je ressentais a 33 ans pour ces foules qui, plutôt que de sauter de joie a l’idée d’une liberté que je pensais consommable, couraient à ce qui avait le plus défiguré ma ville, l’esthétique du supermarché. Seuls certains, dans les théâtres de l’Est, restèrent à leur travail, mais ceux-là peut-être avaient des oranges et des frigos ?
De quoi me libérerais-je aujourd’hui…
comme je ne suis en prison que de ma structure névrotique, je ne sais pas trop quel vote me donnerait le privilège d’en goûter une libération, sans être privé du goût des fruits de mon organisation personnelle des plaisirs.
Jardin des délices.
J’aimerais des prêches qui réuniraient les foules en joie, mais les temples semblent tous toujours affectés au conflit voire aux guerres, et quant aux cinémas, temples pacifiques, ils mettent en vis à vis un public silencieux de plus en plus rare, et des films qu’on peut regarder, et qu’on regarde d’ailleurs de plus en plus seuls, ou alors à quelques uns dans de courageux cinémas, ou alors sur des écrans de plus en plus petits qui seront peut être bientôt greffables dans le cerveau des enfants à naître, tomates ou pas, et pas pour en faire des hommes libres…
Par quel miracle savoir lequel ce sera, dans un délai aussi raisonnable que vingt ans, aussi fou qu’un siècle, aussi photonique qu’une dizaine de milliards d’années ? Mais : « Au regard de la pensée logique, le miracle serait une tragédie »(citation approximative de La Symphonie tombée du Ciel d’Emmanuel Achache)
la Symphonie tombée du ciel, Emmanuel Achache, Eve Risser.
Au moment où Madame Sandrine Helwig m’annonce qu’elle adore peindre, il me revient en mémoire, comme un immense bruit de silence gourmand, ces heures de celles et de ceux qui préparent la fortune future des réjouis de la crèche muséale et, des avertis. Quel prix fou vaudront un jour les travaux d’eux tous•tes ?
Sandrine Helwig.
Déjà les musées en ont consacré un sacré lot, de Tomi Ungerer à Sophie Taeuber-Arp, et faut dire qu’y a une belle équipe de pécheurs-cueilleurs aux balcons banquiers rhénans… Ça date pas d’hier…
Hans Baldung Grien
C’est comme si l’Rhin voulait jouer dans la grande cour picturale des Flandres. Les flamands , ces fous de peinture. Y a des gloires ici aussi, quoi, plus que ne le voudrait une statistique mondiale égalitaire. Du concentré :
Sophie Taeuber-Arp, Formes élémentaires en composition verticale-horizontale), 1917, gouache, 11 7⁄16 x 9 7⁄16 in. (29 x 24 cm). Fondation Hans Arp et Sophie Taeuber-Arp Sophie TaeuberSophie Taeuber-Arp Composition en taches quadrangulaires
(1889–1943) 1920
Et des gloires rhénanes, même en BD (Blutch, rien qu’ça : les sujets belges ont qu’à bien se tenir !)
Blutch (parce que Blutch, c’est du rhénan)
Et puis évidemment Tomi Ungerer :
Tomi UngererTomi Ungerer et son bagage.
Été 2015
Été 2015.
Tomi Ungerer (Slow Agony)Tomi Ungerer c’est du Rhénan itou.Tomi Ungerer même si ça étend le Rhin vers la Nouvelle-Ecosse…
Tomi Ungerer.L’Oublié,Palimpseste.
En passant, tout près de la cathédrale, devant l’ancienne vitrine de je ne sais plus quoi de ce qui fut un jour on ne sait vraiment plus quel magasin – et qui pourtant avait été luxueusement décoré d’un trompe-l’œil…
Le souvenir d’un peintre, qui peut-être en aurait fait les décors, me revient comme une ombre. Si c’est bien lui. Auteur de cent tableaux rigolards, je me souviens qu’il gagnait sa croûte en animant pour le Docteur Bréjeon, l’atelier d’ergothérapie d’un service psy. Il est mort discrètement, il y a un ou deux ans. Aussi différent que possible de tous les autres peintres. Était-ce bien lui ? Il faudrait que je m’approche de cette déco pour en être sûr.
J’aimerais, tant celui qui a disparu était modeste, que les traces laissées par son travail puisse faire oracle d’un triomphe futur, de la gloire en-soi. Le sien, son triomphe enfin, d’artiste jamais décrypté. Il resurgirait un beau jour du fleuve des temps comme un trésor, et son souvenir au moins savourerait les triomphes que savourent de leur vivant ceux qui font la joie des galeristes, des grands musées, des banques. Mais qui croit encore aux divinités aimables de la Fortune ?
Tomi Ungerer glorieux dans son propre musée
Qui soupçonnerait, en l’oublié de l’échoppe palimpseste, un futur lauréat, véritablement olympien. Comment me souviendrais- je de l’aspect qu’eût la boutique au début ? Mais qui, bon dieu de la mémoire, l’avait décorée, cette boutique, il y a quelques dizaines d’années à peine, rue des sœurs, face à une placette créée par un bombardement, la place Matthias Mérian ?
2024, Décembre.
Or voici : si le souvenir précisément en est incroyablement effacé de ma propre mémoire, il ne reste quasiment rien des décors initiaux.
2024, Décembre.Que dirait Blotch l’antihéros du dessin inventé par Blutch, de tous ces cavaliers de l’orage abandonnés au maugré d’Oublies ?Jérôme Culmann dit Bouxwiller, lors de son repli en 1940 près des maquis de la Glière. Oublié des oubliés…Jérôme Culmann Bouxwiller, peu de temps avant que ce jeune cousin de mon oncle eût sauvé ma tante Janine de l’Ennui par sa drôlerie totalement effacée depuis sa mort déjà lointaine (je ne l’ai découvert que dans la préface de « Pour une danse plus humaine » livre consacré à sa bien-aimée, la danseuse Isadorable Janine Solane.)Le frère d’Isadora Duncan avec Janine Solane.Jérôme Culmann Bouxwiller seuls ces dessins jettent un regard sur le repli de mon Grand père et de son frère O.V., à la Candie en Savoie, ce qui permit à ses enfants d’éviter l’uniforme nazi)Jerome Culmann Bouxwiller, pour Dominique Solane.Jérôme Culmann Bouxwiller (au vent maugré d’Oublies… )
Il y a trois ans j’avais déjà pris en passant une photo de cette devanture de l’énigme abandonnée de bon gré par des ans l’outrage. Mais voilà : si l’auteur en est bien celui auquel je pense, il a dû se régaler en la voyant se métamorphoser sans cesse. Il adorait l’usure des murs recouverts d’affiche qu’il allait reluquer en Inde.
2021, Novembre.André Nabarro, retour d’Indes.
La vitrine décatie est un travail des moires. Aussi, ignorante comme moi des enjeux qui travestissent le quotidien en comédie de boulevard ou en tragédie, la décoration palimpseste de la vitrine répond au regard de l’artiste oublié. Les désirs posés sur la dégradation des murs qu’il observa en Inde, et avec quelle attention ! Et du coup les hypothèses se bousculent, lequel, mais lequel des artistes d’ici donnera le ton des futurs ? Ils sont comme les chevaux au départ d’une odyssée antique, vers les incertitudes de la mer aux larges voies, vers les naufrages ou les bruits de batailles. Ô Moires ! (L’hymne orphique aux Moires résonne en moi je vais le dérouler dans un instant enfin sa traduction)
Je ne suis pas encore allé en Inde. Mais dans un hameau secret des Charentes, près de la Boutonne, deux esthètes rhénans ont su garder pour le vertige de mes yeux, presque magiquement, la moire des murs anciens de la demeure agricole qu’ils achetaient aux enfants d’Albert Bastel, le long de la tortueuse rivière Boutonne, et où je suis revenu souvent.
Chez les deux esthètes rhéno-charentais, conservateurs des murs de feu l’Albert Bastel.
(l’hymne orphique aux Moires : Moires infinies, chères filles de la noire Nyx, entendez ma prière, ô Moires aux mille noms, qui, autour du marais Ouranien, où l’Eau claire flue des rochers sous une épaisse nuée, hantez l’immense Abîme où sont les âmes des morts ;
Les moissons d’Albert Bastel. Inscription pieusement conservée par les deux esthètes.
… vous qui allez vers la race des vivants, accompagnées de la douce Espérance et cachées sous des voiles de pourpre, à travers la Prairie fatidique, là où la Sagesse dirige votre char qui embrasse tout dans sa course, aux limites de la Justice, de l’Espoir et des Inquiétudes, et de la Loi antique, et de l’Empire régi par des lois puissantes, car la Nécessité sait seule ce que réserve la vie, et aucun autre des Immortels qui sont sur le faîte neigeux de l’Olympos ne le sait, si ce n’est Zeus ;
Murs moirés du temps d’Albert Bastel conservés par pure sagesse.
et la Nécessité et l’esprit de Zeus savent seuls tout ce qui nous arrivera. Mais, ô Nocturnes, soyez-moi bienveillantes, Atropos, Lakhésis, Klothô !
Chez feu Albert Bastel, dirait on pas une chaire à prêcher la Logique d’une édifiante tragédie ? Que serait une tragédie pour la Logique ?
Venez, ô Illustres, aériennes, invisibles, inexorables, toujours indomptées, dispensatrices universelles, Déesses rapaces, nécessairement infligées aux mortels ! Ô Moires, accueillez mes libations sacrées et mes prières, soyez propices
Moires aux murs de feu Albert Bastel, Charente. Si c’était l’apparition d’un voile fumeux, quelle tragédie pour la pensée Logique.Albert Bastel, « composition inconsciente de vélos volants », grange des deux esthètes , Charente Maritime, dernier jour de Décembre 2024.
J’ai pour mes amis silencieux, peintres aux pinceaux aussi ailés que les vélos de feu Albert Bastel, des rêves aussi grotesques, d’aussi anachroniques triomphes que ceux qu’invoquait (en vain puisqu’oublié) Orphée.
Orphée ! Reviens ! Que tout cela, qu’ielles créent, se cache un jour aux replis de la folie d’argent des investisseurs aveugles des futurs, c’est précisément ça qui me donne, au contraire de leurs envies insensées, des envies de Champollion, de décrypteur de mon propre Désir, celui qui seul fasse, authentiquement, Sens : je regarde autour de moi, je tends l’oreille parce que les pinceaux ne font pas de bruit. Le sens du désir. Oligarques, si du désir vous aviez fait la magique étude, vous cesseriez de nous abreuver de tant de merde !!!
Laurent Kohler,Regard d’une caissière non encore automatisée, abysse du Négoce.
Et les héros de la peinture seraient les hérauts de nos joies partagées pendant que, pour devenir de vraies gens de Bien, vous feriez pleuvoir les vôtres, de biens, sur nos réjouissances solidaires ! Comme dans le photomontage de Tomi cette course cesserait d’être vers l’étrangeté d’un mur. Que voulait il dire, lui le trop-glorieux ?
Tomi UngererJérôme Culmann Bouxwiller, triste succès.Tomi Hindungerer.
Ainsi les fragments perdus par ma mémoire de la paisible boutique, comme ceux de parchemins qu’on retrouve parfois : chanceux ! Se cacherait derrière cette devanture un Homère de la peinture, que les millénaires conserveront quand tous ses tableaux sont déjà presqu’introuvables aujourd’hui. Et son nom. Le nom de qui ?
Iliade, VIII° s. av. JC., Papyrus conservé à la BNU de Strasbourg.
Pareils à ce parchemin de l’Iliade, qui dormait à la Bibliothèque universitaire dans une invraisemblable négligence : les décors abîmés de la petite boutique.
André Nabarro en Inde, seventies.
Me revient le souvenir de l’ inconnu presque parfait. Je sais, oui, qu’il aurait ADORÉ trouver un décor aussi usé que celui de la devanture peinte par lui – enfin était-ce vraiment par lui ? : c’est dans les années 70 qu’il allait avec quelques potes en chercher de semblables en Inde, quelques années après avoir terminé ses études à l’école des Arts décoratifs de Strasbourg où très humblement il s’était surtout félicité d’avoir appris mieux que quiconque l’art du faux-marbre.
ScreenshotAndré Nabarro, plateau de table en faux-marbreBlutch.André Nabarro, carnet de voyage.Le Ganesh d’André.André Nabarro, carnet de retour d’Inde.André Nabarro, carnets de retour d’Inde : un temple électrique
Inconnu parfait, au sens d’une perfection philosophique. A quoi bon parler ou faire parler de soi ? Je les imagine, mes précieux dans cette petite ville rhénane, par discrétion ils se taisent et représentent des réalités, inimaginables sans eux, chacun la sienne. Un jour les journaux du monde entier leur tireront le portrait !
Tomi Ungerer, couverture du journal « Du ».
Quelle vanité, la signature, quelles vanités, les comptes en banque remplis. André Nabarro, ça me revient, avait même ramené des photos de fragments de désastres muraux indiens, et les croquis qu’il en faisait.
André Nabarro, Carnet de voyage
Avec le même désir d’en faire quelque chose que celui qui avait saisi Tomi Ungerer, l’été 2015, quand voyant à terre des fragments brisés, il avait supplié qu’on les prenne en photo avant qu’on n’ait oublié leur disposition, afin qu’il trouve qu’en faire en matière de représentation.
Crookhaven, Juillet 2015..Qu’est-ce que Tomi en aurait fait ?
Puisque le nom de celui qui décorait la boutique de la rue des sœurs n’a jamais connu de gloire, comment évoquer son nom sinon en rappelant qu’il ramenait d’Inde des photographies de palimpsestes muraux ? Et qu’il ramenait aussi un émerveillement. Pour enchanter ce qui l’entourait, depuis l’épicerie paternelle jusqu’aux témoins de ses fêtes.
André Nabarro.Qu’en dirait Blotch, le sujet de la BD de Blutch ? Que tout ça c’est du belge ?
Moi, j’avais pris la photo que voulait Tomi, celle du pot brisé, près de Goleen, dans le County Cork.
Tomi Ungerer, la fixation du souvenir.
Peut-être est-ce simple geste qui fait qu’au moment où Tomi s’est éteint, après avoir annoté les correspondances de Nabokov, ce maudit neuf février 2019, j’ai été réveillé avec l’impulsion de partir dessiner pendant quelques heures dans ma cuisine, sur un pauvre abat-jour, jusqu’à apprendre au matin sa mort, là-bas, à Cork ?
Tomi Ungerer cherchant un livre de Pierre Loti, Septembre 2018
Depuis, son musée paraît s’être un peu vidé de son attrait antérieur, quand je prononce son nom, les gens de la ville, qui tous sursautaient en entendant parler de lui, se raréfient. Les moins vieux ne savent souvent même pas de qui on parle. C’est comme pour l’auteur d’une œuvre qui avait changé ma vision du monde, F’Murrr, avec son impayable et philosophique BD du « Génie des alpages » : il n’avait plus le sou, à la fin !!!
Richard Peyzaret dit F’MurrrF’MurrrF’murr.F’Murr.
Juste avant d’avoir photographié les éclats du pot de terre cuite, devant le bistrot de Crookhaven, il faut dire que j’avais observé, chez Tomi, à Three Castle Head , ceci, qui semblait être fait d’éclats, aussi :
Tomi Ungerer.
Des éclats de disque qui figurent un sourire. Quant à la façade du fantôme de boutique de la rue des sœurs, l’évocation d’éclats de rire jaune m’y renvoie au contraste entre les mille reconnaissances publiques dont bénéficiait Tomi, et le grand silence qui entoure la boutique désespérément vide de la rue des sœurs :
Aussi, l’effacement du décor de l’échoppe ressemble à toutes nos disparitions, et je sais que je dois me réjouir de cela, que l’éternité se moque bien du temps, que je ferais mieux de ne pas écrire, que toute trace est vanité à côté des joies de l’amitié, de l’aimance, de l’amour.
Denise Zeitoun réagissant en 2017 à la gloire de Tomi Ungerer.Tiens , Denise Couca Zeitoun… à plus de quatre vingt dix ans elle dessinait aussi !Denise Couca Zeitoun.Denise Couca Zeitoun. Denise Couca Zeitoun.Denise Zeitoun, I have never known, during the whirlwinds I’f my existence, the nature of my desire with such tranquility (Bravo!) impressions de lecture et proposition d’une correction : cette annotation sur le désir écrite a plus de quatre vingt dix ans m’apparaît soudain comme un dessin, comme un poème, comme une poignée de main…Vingt dieux qu’en dirait Blutch ?
C’est ça que disaient les représentations du panier de verres par le célébrissime Stosskopf, le peintre qui semblait annoncer une période aussi riche artistiquement, en Alsace, que ce qu’on a appelé l’Age d’or flamand, juste avant que la soldatesque de Louis XIV nous réduise en province. Cessons de parler de moi. De nous.
Sebastian Stosskopf
Quand même, cette boutique vide, au prix du mètre carré en pleine ville ! Comme un gouffre, comme une grotte où on respirerait les vapeurs toxiques des désirs : qu’est ce que je pourrais bien en faire ? Y convoquer les historiens et les critiques d’art les plus experts pour projeter tous les artistes de cette ville vers le Nirvâna des Einstein du portefeuille ? L’oracle pourrait tourner comme un devin fou, indiquer soudain comme un compère, comme une autre divinatrice, les travaux secrets par exemple de :
Caroline Martin Schlosser. Femme glissant.Caroline Martin Schlosser, Stature.Caroline Martin Schlosser. Retour des Aviat’Caroline Martin SchlosserCaroline Martin Schlosser.Caroline Martin Schlosser et “Femme-pylône au Schelmenkopf”Caroline Martin Schlosser.Caroline Martin Schlosser. Femmes-pylônes sur les flancs du Schelmenkopf.Oulala qu’en aurait dit Blutch ?
Ou quand Philippe Haag, par exemple, délaissant ses abstractions, a commencé à représenter avec une telle maestria les troncs des arbres, les lignes de ses plages, les galeristes n’ont pas tout de suite compris qu’il fallait se l’arracher. Puis c’est venu. Mais c’est ce processus qui permet maintenant que son travail apparaisse, signature ou pas : réjouissance, pendant que silencieuse se tient l’échoppe abandonnée.
Novembre 2021.
Seul, probablement, je me demande si vraiment celui qui avait mis la petite boutique en peinture sera au rendez-vous protecteur, lui aussi, un jour, des collections et des musées.
Philippe Haag.Philippe Haag.Philippe Haag.Philippe HaagPhilippe Haag.
Philippe Haag.
Philippe Haag.
Philippe Haag.
Philippe Haag, vague.Philippe Haag.Grève.Philippe Haag.
Chaque année il y a un moment de culte à Strasbourg, à l’Ecole des Arts Décoratifs (au nom actuellement et administrativement remplacé par un acronyme). A l’occasion des « diplômes», les travaux de dizaines d’élèves sont exposés. Chaque année de bouleversantes surprises renouent avec la loi de la nécessité, celle qui fait qu’après la rencontre de telle ou telle œuvre il puisse arriver qu’on ne perçoive plus rien pareillement. Ainsi la ville serait plus sous l’empire qu’il n’y paraît, de créatures dessinantes, qui en savent parfois plus long sur nous que nous-mêmes.
Par exemple Colomban Mouginot, dont Tomi aurait adoré les teintes :
Ou Aurélie de Heinzelin, dont Tomi avait été si bouleversé en découvrant le travail, (il avait parlé de “terrorisme de l’âme”) qu’il avait fallu l’empêcher de boire toute une bouteille de mirabelle.
Aurélie de Heinzelin.Aurélie de Heinzelin.Aurélie de Heinzelin.Aurélie de HeinzelinAurélie de HeinzelinAurélie de Heinzelin.Aurélie de Heinzelin.Aurélie De Heinzelin.Aurélie de Heinzelin.Aurélie de Heinzelin.
Ou alors l’œuvre méconnu de Georges Pasquier, malgré son pignon sur rue.
Une boutique, une vitrine, l’aveuglement des voisins. Dedans, comme le ressort du destin tendu à bloc par une centaine de tableaux.
Georges Pasquier. (Le tableautin du dessous : AutoportraitGeorges Pasquier, Météorite.
Barack Obama par Georges Pasquier avec Tomi Ungerer en premier plan.2010.Georges Pasquier.Georges Pasquier. Vénus.Georges Pasquier Les migrants.Georges Pasquier. Femme-soleil levant.Georges Pasquier.Georges Pasquier Ma mère.Georges Pasquier (au milieu) avec une œuvre du même.Georges Pasquier, Disques noirs.Georges Pasquier et son Victor HugoGeorges Pasquier. Georges Pasquier, 1995.Georges Pasquier.Georges Pasquier et un•e de ses météorites.Georges Pasquier.Georges Pasquier.Georges Pasquier. L’alsacienne.Georges Pasquier, Géorgie.
Et en matière de génie Irhénane, Rhénirane, Téhérhénane, Ainaz Nosrat pourrait évidemment concourir à ces folies paroxystiques dont s’evanouiraient les milliardaires les plus soucieux de préserver quelque fortune en y investissant de quoi mécéniser l’innocence la plus incorruptible : car l’Oeuvre d’Ainaz !
Ainaz Nosrat
Ainaz Nosrat.
Ainaz Nosrat Ainaz Nosrat, artiste en visite chez Georges PasquierAinaz Nosrat.Ainaz Nosrat, work on process.Ainaz Nosrat, chantier.Ainaz Nosrat , travaux préparatifs.Ainaz Nosrat…Ainaz Nosrat.Ainaz Nosrat.
Ou bien Ghislain P. et ses aquarelles raffinées, rapportées de ses odyssées permanentes ? Il pourrait lui aussi, être sans cesse en train de revenir de lointains aussi vertigineux que celui qui déposait des laques à le devanture de la boutique abandonnée de la rue des sœurs. Ils seront bien emmerdés, les investisseurs qui n’avaient pas pensé à temps à considérer les menhirs d’aquarelle qu’il oppose, chaque jour, aux ouragans immoruaux de la financiarisation du monde, ceux là même que dénonçait déjà Erasme.
Peut-il, après trente années d’existence bénéfique sur un mur qu’il bleuissait ici, être dit rhénan ? S’il s’était déposé aux montants du magasin hermétiquement clos de la rue des Sœurs, viendraient elles, les sœurs, y trouver clôture pour y marmonner mille prières afin que le travail de Denis pulvérise les enchères ?
Denis Fruchaud. Le futur port de Mestre vers Venise quand l’affreux pont sera enlevé et la navigation à voile restaurée…Denis FruchaudDenis Fruchaud descendant, avec Jean-Jacques M., une symphonie depuis le ciel en 1995.Denis Fruchaud : Projet de remplacement d’un tramway strasbourgeois qui circulerait uniquement les nuits de pleine lune et quand on fêtera la restauration de l’Avenue des Vosges et de la Forêt-noire rendu à son statut de plus belle avenue du monde : drakkar tiré par deux girafes réticulées.Denis Fruchaud. 1995.Denis Fruchaud.2024.Denis Fruchaud, Le château du Falkenstein.Denis Fruchaud.
Et que dire des facultés qu’aurait Bruno Carpentier à effarer les archéologues photoniques de dans douze milliards d’années, lui qui chaque jour multiplie son observation unique du monde, par exemple, là, observant le mur bleu de Denis Fruchaud :
Bruno Carpentier. Son illustration du mur de Denis.Bruno Carpentier, La Capitainerie, Port du Rhin, Strasbourg.Bruno Carpentier.Bruno Carpentier. Les tours d’Anatour.Les tours d’Anatour, Bruno Carpentier.Bruno Carpentier.Bruno Carpentier. Notes au décours de l’exposition « Ça vaut le Détour » présentant conjointement des œuvres de Tomi et les emballages cartonnés arrachés à la poubelle collective d’un immeuble du Schnockeloch (trou à schnock, surnom de l’Alsace) et posés dans des cadres arrachés à « Emmaüs »Bruno Carpentier. L’ombre, la lumière, les écritures oubliées de Sumer ressurgissent des tours des années soixante-dix sur le site des anciennes casernes prussiennes du Strasbourg 1870, palimpseste de Straßburg.Bruno Carpentier.
Mais Bruno Carpentier, lui, a déjà les ailes de la Renommée !
Bruno Carpentier, tour de la Commanderie, Nancy.Bruno Carpentier.Bruno Carpentier, regard d’un Nancéen sur le plus vieux monument de sa ville natale.
Et François Duconseille, dont j’attends que le Whitney Muséum le bombarde citoyen américain afin juste d’obtenir le droit de l’exposer à New York ?
François Duconseille, et Bruno Carpentier en train de dessiner.François Duconseille, pied de nez aux restes (emballages métamorphiques)François Duconseille.François Duconseille.François Duconseille.François Duconseille. Déchets arrachés à la tombe du BAC JAUNE dans la cave de l’immeuble.François philosophal Duconseille .
Et au delà des murs érodés de la cité, au delà du mystère prophétique des gloires, plus silencieux qu’un sphinx, Antoine Walter ? Son œuvre sécrété au fil des décennies au fond d’une deuxième cour qui fut un vrai Carmel, caché en clôture, dans l’élaboration d’un travail vertigineux qui associait la topologie, les structures du penser, les théories chromatiques ?
Antoine Walter (en allant sur « delcaflor » son site, c’est la forêt profonde …Antoine Walter.Antoine WalterAntoine WalterAntoine WalterAntoine Walter, paravent.Antoine WalterAntoine Walter, bijou borroméen.
Et ainsi, muette, se tenait l’échoppe, ô, sœurs renommons votre rue, et allons voir là-bas au pays qui vous ressemble, les miroirs profonds,, les riches plafonds et la rue de la sororité.
Rue de la sororité.L’échoppe oraculaire à droite et la cathédrale hirondelle en train de se jeter dans le ciel à gauche.
Dirait on pas que c’est depuis cet angle que Laurent Kohler aurait esquissé un de ses milles croquis de la Cathédrale (le mille et unième suspendu entre une douceur proustienne et celle des Ménines, posées par lui dans le dernier urinoir Napoléon 3 de la ville ?)
Laurent Kohler, Cathédrale, les mille croquis.Laurent Kohler , Velazquez et Marcel Duchamp.Laurent Kohler, Fontaine, le retour.
Certainement ma grand-mère (qui prenait des cours de peinturerie) aurait toisé un tel geste urbanistique et l’aurait elle déclaré Boche, en continuant de nous cacher qu’elle était de Metz et pas de Nancy (d’où l’on toise encore l’Alsace et la Moselle au jour administratif d’aujourd’hui). Elle se serait drapée dans les plumes de ses tenues en se tournant résolument vers les surréalistes parisiens comme un soleil légitimant ses obscures origines germaniques.
Aymée Notté, épouse Greff, une plume de sa robe. Les années vingt.(elle aussi peignait à ses heures)Aymée NottéAumée Notté peintre en cachette.TomiUngerer, Observant une éclipse de cathédrale.Tomi, Couverture du journal « Du ».Laurent Kohler, Depuis le regard des passagers du Tramway, la cathédrale.
Et, au delà de la liste nombreuse des génies qui surprennent et modifient sans relâche le regard de ceux qui d’ici observent leur travail, en cherchant plus loin dans le passé, l’incroyable Allenbach, inconnu à New York ?
René Allenbach.René AllenbachRené AllenbachLaurent Kohler, un de ses mille croquis (incitations à la mille et unième nuit ?)
Quant à René Ringel d’Illzach, depuis que l’abracadabrant singe au dauphin n’est plus dehors dans les jardins de l’Orangerie, qui ne susurreréalisterait son nom ?
Ringel sous la protection d’Augustin.Désiré Ringel d’Illzach.Ringel d’Ilzzach.
Et l’immense Lothar von Seebach, qu’aucun galeriste chinois ou japonais n’a encore imaginé à quel prix on se l’arracherait ?
Lothar Von Seebach.Laurent Kohler. Le palais de l’empereur, qu’on verrait sur le tableau de Lothar von Seebach s’il avait un tout petit peu penché la tête vers la droite.Laurent Kohler, L’axe égyptien du Strasbourg impérial, depuis le soleil levant jusqu’à l’empire des morts.Lothar Von SeebachLothar Von Seebach Strasbourgeois dans l’Intérieur d’une autre échoppe, pas si loin de celle dont l’Oublié recouvrit un jour lointain les encadrements.Laurent Kohler, Strasbourgeois dans l’intérieur du Tramway,(éternité de l’instant ?)
En m’approchant du décor de la boutique de la rue des sœurs, le mystère s’allège. Vraiment ? Méfiance d’Acier, aurait proféré le meilleur ami d’André, le tahitien Christian Lengaigne :
Christian Lengaigne. MÉFIANCE D’ACIER.
Ce faux- marbre ! Aucune méfiance n’est plus de mise. Chacun son truc et celui-là, c’est du Nabarro. Oui, celui qui revenait des Indes.
André Nabarro.
Il est d’André. André Nabarro qui a fait humblement et rigolardement les Arts Déco en 68. S’il s’était trouvé qu’un indien, au contraire, avait visité notre ville, au temple gothique de grès rouge comme André Nabarro visitait le Kerala…
André Nabarro.
( oui, c’est lui qui sera photoniquement célèbre dans huit milliards d’années!)Oui, si cet artiste était venu visiter le grand temple de Strasbourg comme André allait visiter ceux de L’Inde, ces décors totalement effacés de la boutique divinatoire l’auraient tellement aguiché, qu’il les aurait ramenés dans le Kerala…
Éléments rapportés par André Nabarro depuis le Kerala, années quatre vingt.André Nabarro , filigranes …André Nabarro, filigranes.
Et peut-être cet hypothétique Indien en aurait-il tiré des panneaux symétriques à ceux qui naquirent chez André en rentrant de ses effarements mystiques aux temples hindous.
André Nabarro.
Il aimait tant les fêtes, André, qu’on l’appelait « La Fraise ». Il mettait, à la préparation de ses fêtes, une passion de bénédictin.
André Nabarro, La Fraise.André Nabarro.
Il aimait, comme Tomi le glorieux, aligner des objets sur ses rayonnages. Mais si Tomi disposait comme ça, dans une sorte de métaphysique objectale :
Tomi UngererTomi Ungerer.
André, lui, dans un même et immense éclat de rire avec le même et chanteur accent alsacien alignait :
Hergé, honoré par André Nabarro.Cuisine d’André.
Un grand vent secoue la plaine, tous les noms s’envolent, reste le Nabarro méconnu, en train de crier : TU RIGOOOOOLES !
André Nabarro.
Et on rigoooolerait…
André NabarroOn rigooooolerait comme pas possible.André Nabarro. A la gaaare et avec les bagaaages.
Et le grand vent secouerait la plaine.
Et si, subitement, ce soir, demain, réapparaissait miraculeusement Tomi, pharaon ressuscité mais encore effrayé par la peinture des grands Autres, (Hopper par exemple) un verre à la main pour se défendre ?
Edward HopperTomi UngererTomi Ungerer
Et même un marc de Gewürtztraminer pour se prémunir de la gloire de l’autre Grand Autre, la Sophie Taeuber, le Hans Arp s’il le fallait !
Hans Arp et Sophie Taeuber, projet pour l’Aubette.Jean-Hans Arp, Sophie Taeuber-Arp et Denis Honegger.
Ah, cette réapparition de Tomi, quel délicieux miracle ce serait ! Je pourrais bazarder l’abat-jour maudit du neuf Février !
Abat jour peint pendant que s’éteignait Tomi.
Tomi Ungerer.
Mais la presse, déchaînée par le grand vent sur la plaine, combien de temps attendra t elle pour découvrir que tous ces travailleurs acharnés périment par le miracle de leur Œuvre, sans arrêt, ses premières pages et ses grands titres, balbutieurs de faits-divers portés aux paroxysmes des guerres et des épidémies ?
La presse.Laurent Kohler, « Androïds » , après effacement de la presse, le vent mauvais de la mise en esclavage par le « maître-du-bout-des-doigts, influenceur absolu des absolutismes oligarques… Par quel miracle l’apparition du vivant viendrait-t-elle mettre nos maîtres à la retraite ?
Sauf qu’en matière de miracle, la grande phrase est prononcée ce soir du 14 Décembre 2024, dans la représentation au TNS de « La Symphonie tombée du ciel » : « Pour la Logique, la survenue d’un miracle serait une tragédie. »
Une Symphonie tombée du ciel.« La Symphonie tombée du ciel », le quatorze Décembre 2024, T.N.S.André Nabarro (table)Alors, sûrs de la Logique , on chercherait comme un bénédictin toutes les reliques du savoir-faire de l’Oublié.La Fraise en fête.André Nabarro André Nabarro préparant méticuleusement son antre à fêtes.André Nabarro Décor de fête Nabarrienne.André Nabarro.Du déliiiire.Les fêtes à La Fraise !André NabarroAndré Nabarro.André Nabarro.André Nabarro, Les cylindres à prières, et l’étroitesse d’un lit. André Nabarro par Vincent NabarroLa famille d’André , balbutiements d’une historiographie.Début d’une biographie Nabarandréenne : les parents de l’artiste en jeunes gens.L’André en Inde et des couleurs le combat.
Mais l’échoppe achoppe sur ce combat des couleurs photographié en Inde, lorsque je remarque, dans l’atelier de Georges Pasquier, l’ombre coïncidentielle de la même scène :
Georges Pasquier, Combattants.Palimpseste sororal.Murmuration d’étourneaux : symphonie tombée du ciel ?André Nabarro, rue des Sœurs, une fête au Bar des Aviateurs, offerte par Franck Meunier, peu avant le lent effondrement de La Fraise. Pense-t-il, quelques secondes après, à regarder, quarante mètres au delà du bar des Aviateurs, les restes de son travail sur la devanture oraculaire ?André Nabarro, promo des Arts Déco Mai 1968 du faux-marbre persistant rue des sœurs.« S’il y avait un miracle, ce serait une tragédie pour la Logique. »( cité dans « La Symphonie tombée du ciel » de Samuel Achache, Florent Hubert, Eve Risser et Antonin Tri Huang.Image construite fortuitement par le soleil et des branches, Pierre aux Neuf gradins, Soubrebost, (Creuse) dans la partie céphalique d’une cupule cultuelle depuis le Paléolithique probablement. Apparition miraculeuse ?Soubrebost, leçon de dessin, visage de femme sur la pierre où elle fut peut être sacrifiée. Auteur « l’ombre des arbres du bois de la Pierre aux Neuf Gradins. Symphonie tombée du ciel ?« La Symphonie tombée du ciel » Emmanuel Achache, Eve Risser…Elsa Agnès , Décembre 2024.André Nabarro devant quel temple ?
Et l’oracle alors, se jouant de la logique, se tournait vers Patrick Garruchet aux écritures emportées, aussi décidées que les jeux d’ombres sur la Pierre aux neuf gradins de Soubrebost.
Les encres, oui, comme la victoire d’une montagne Sainte Victoire.
Patrick Garruchet.Ainsi qu’au verso de l’Oublié (Albrecht Dürer, Karlsruhe)…:Au Verso du Méprisé, un abstrait d’Albrecht Dürer, Autoportrait barbu regardant une silhouette vue de dos, tête et nuque, ou abstraction absolue ?)Albrecht Dürer autoportrait désirant ?
Cependant au concours des futurs résiste l’échoppe…
André Nabarro en Pythie de Telphes (prononciation Dettwiller)André Nabarro.André NabarroooooBlutch.Surgissement d’un nouveau à « Fluide Glacial »Aloyse Roth (qui travaillait encore comme peintre du bâtiment en 1990) : chef d’œuvre d’entrée dans le métier : Angle rue de Zürich et du quai des bateliers à Strasbourg, avant le comblement du Bras du Rhin qui surgissait là, et où les Bâlois sont venus secourir les Strasbourgeois lors du bombardement de 1870, quelques années avant la naissance d’Aloyse.On Nabarigooolerait!
On découvrirait à l’envers relatif des cartes du Temps tombées de la poche d’Einstein, que de colossales fortunes se seraient édifiées, des empires, que dis-je, des promontoires, que dis-je, des nez tartuffés d’émeraudes et de rubis, grâce aux triomphes prédits par la boutique oubliée de la place Matthias Mérian. Les triomphes de :
Albrecht Dürer évidemment….Albrecht Dürer pas en vert.Sophie Taeuber-Arp.Denise Couca Zeitoun (aux œuvres à rechercher au fil des papiers qu’elle a bien dû laisser quelque part !)Aurélie de Heinzelin bien évidemment.Ainaz Nosrat : Les persans exigeraient la restitution de toutes les œuvres d’Ainaz Nosrat entreposées au Centre Pompidou rebaptisé Bombidou.Denis Fruchaud éternellement…Caroline Martin-Schlosser serait à l’origine de retentissantes fortunes…lLaurent Kohler avec Philippe Haag.On retrouverait dès centaines de tableaux d’Aymée Notté, plus inventifs que « Lilas sur fond noir », enfouis sous la tour de la Commanderie de Saint-Jean à Nancy…Commanderie de Saint Jean, avenue Jeanne d’Arc, Nancy.Commanderie de Saint Jean, Nancy, avant les boulevards.Georges Pasquier.André Nabarro au Tivoliiii.Patrick Garruchet et François Duconseille à Bâle palimpseste de Basel.F’Murrr, visitant le (et exposé au) Musée Tomi Ungerer, sous la protection et l’admiration de Madame la Conservatrice Thérèse Schmitt Willer.Bruno Carpentier : Et le monde futur n’aurait pu être reconstitué que grâce aux recensions de l’actuel par Bruno Carpentier, c’est dire les droits d’auteur !!!!15 Mars 2015. François Duconseille observant l’Oublié, le Méprisé, le Rejeté, au verso de l’«Abstrait(?)» d’Albrecht Dürer.Jérôme Culmann Bouxwiller.
Ainsi tous, lestés du poids immense de la vitrine oubliée de la rue des sororités, courant dans le silence des pinceaux vers le regard bienveillant des divinités oubliées, en un immense concours rétinien, prunelles des yeux d’Isis, Regina Coelis.
André Nabarro, boucliers De la Peinture, Kerala.Lorraine Bonnani née Schneider, artiste États-Unienne rhénane.
le vertige à compter combien de fois je me suis senti en train de passer entre cette tour dite de chimie, maintenant vide et désamiantée, et au sommet de laquelle j’adore entendre crier comme une âme le faucon crécerelle, MAIS…
Lorsque le vélo transporte ma silhouette entre cette tour et les vagues en façade de la bibliothèque des sciences, si fraîche avec ses grands fauteuils qui disent leur amour aux étudieuses et aux étourdissants, inconscients de ma surprise à les voir sans arrêt si souriants, ce peuple bizarre qui a chaque année vingt ans, depuis… DEPUIS
1989, année du début de mes va et vient quotidiens entre mon lit et mon bureau, entre les jardins des Wahlverwandschaften , les jardins de la vieille université allemande, et la tour des années soixante dix où j’exerce, de l’autre côté du campus construit en même temps que ma tour, quand encore j’allais à l’école …
moi je prends mon bain de jouvence, en les évitant avec mon vélo, ces foules qui ont toujours vingt ans, et je viens de comprendre que
quelques années seulement avant que je ne commence mes dix milliers d’aller retour entre les jardins universitaires et la tour de mon boulot, le maître des réverbères était encore vivant, il n’est mort qu’en 1983, Hans Leip.
Qui ? Hans Leip ?
Or vous le voyez bien, entre la tour où s’écrie le faucon et la bibliothèque où se lovent les étudiantes et les étudiants dans les grands fauteuils confortablement disposés en vitrine, il y a des vieux arbres plantés comme à la parade et aux frondaisons taillées comme une coupe de cheveux réglementaires : une quarantaine de fantômes des soldats prussiens qui étaient là avant, puisque c’était, n’est ce pas, une caserne, une prussienne caserne avec des gars comme Hans Leip, oui.
Si, si, tous ces arbres en rang, comme au défilé. Depuis longtemps je les ai reconnus comme prussiens et impériaux, et je m’amusais à leur donner des prénoms prussiens, Otto, Karl…
mais il y a quinze jours j’ignorais encore son nom à lui Hans Leip.
pourtant
combien de fois avais je comme tout le monde essayé de fredonner sa chanson de 1917 que comme beaucoup je croyais dater de 39 45 mais
qui date de la même époque que les arbres de la caserne d’avant le campus universitaire. De 1917
Ah, les arbres rangés comme des soldats
comme des prussiens qui chanteraient Lily et Marleen leurs deux amoureuses perdues
comme si des Hans Leip étaient là pour nous avertir de
toutes les terreurs qui
séparent et sépareront les amoureuses dans la guerre
alors j’observe mieux les couples d’étudiantes et d’étudiants qui se blottissent : jusqu’à ce que leurs deux ombres, projetées par les réverbères, ne fassent plus qu’une
(Ah ! Von Seebach et cette ville prussienne d’avant les horreurs !)
Et en fredonnant la chanson de Hans Leip comme si les arbres la chantaient avec moi
entre la tour et le studium
je vois bien comme ils s’aiment fort
das wir so lieben uns hatten
est ce que Madame Merk, ma maîtresse pendant deux ans en 64 et en 65 , est ce qu’elle a eu un amoureux avant la guerre, est-ce qu’elle supportait, après les tortures et les souffrances subies avec ses deux sœurs, est ce qu’elle acceptait que la chanson soit en allemand ?
Je m’avoue à moi-même rarement penser à dessiner ou à peindre sauf pour les vignettes sur les pots de confiture mais en une semaine, et Philippe Haag et Ghislain Pfersdorff me rappellent leur travail fréquent d’une mise en portrait de l’arbre.
Or il a fallu que je remonte à la nage quelques milliers d’ «envers de rétine « (ces gestes photographiants devenus quasi automatiques lorsqu’on ressemble à toute la foule autour de nous qui avec son téléphone portable fait rigoureusement la même capture de ce qu’elle voit du coup moins bien pour se souvenir qu’elle a si peu été là, cette foule désireuse d’existence) je veux dire des traversées de musée ou au lieu de rester assis une heure à chaque tableau clic hop pris, embarqué, et plus tard on n’y voit rien comme disait un historien de l’art on n’y voit plus rien sur la petite photo du portable…
Alors que rester longuement devant l’arbre et le dessiner…
entre l’arbre et le corps on peut rire et voir balancer la tentation de saint Antoine et le génie d’un tronc qui m’avait échappé je ne l’avais pas vu au milieu du tableau à Madrid.
Alors que Ghislain, là en Irlande sur l’île de Valentia, court de joie vers l’arbre qui lui parle de sa prochaine aquarelle et entreprend ces jours celle d’un arbre qui surveille la bibliothèque des sciences et la faculté de chimie à Strasbourg :
Screenshot
… et sans un clic photographique j’aurais oublié avoir vu Philippe suspendre un instant son mouvement devant un arbre. La recension des mille images traînant sur la virtualité informatique de ma tablette, racontant mes passages dans les musées et dans les paysages… cette recension faite subitement hier soir mais en me demandant : où ai je donc fourré des arbres, moi ?
me confirme que, par exemple dans la représentation du Strasbourg prussien en construction qui me touche le plus le cœur, par Lothar Von Seebach, les arbres font miroir aux hommes et à l’immobilier (le parlement juste construit et qui deviendra le Théâtre National de Strasbourg) : les silhouettes des personnages qui m’émeuvaient tant, par la légitimité de leur anonymat, passent indifférentes me paraît ils ce matin, aux silhouettes d’arbres que j’ai tant de mal moi aussi à voir exister.
et qu’Edvard Munch, et que Kirchner en aient tant portraiturés les renvoie à la question de ma végétation : et si je tentais, ce samedi matin, tout à l’heure, au marché, de me faire existentiellement végétal, de ne plus me demander comment exister parfaitement et à tout prix avec sans cesse ce sentiment de ne vivre pas assez ?
et du coup, moins hanté par l’idée d’un complot contre l’être, d’une urgence de se secouer le citron pour en arracher du sens en se disant que c’est un devoir d’être, ou, plus simplement, se laisser inspirer d’autres types de penser et d’essence, chercher du Deleuze et du Derrida dans la fibre ligneuse des arbres qui ponctuent les étals du marché, indifférents aux appétits de la foule du marché pour les viandes, les fruits et les légumes de ses prochains repas ?
Et ainsi comme souvent les samedi, à la foule sous les arbres du tableau de Breemberg « « Abraham et Melchiseddek » à la foule du marché…
A cette foule succèdera celle, plus intime, des gens de Moselle qui se retrouvent les samedis matin tout au bout de l’avenue de la Forêt Noire sous la protection de Federico Bartoloni, noble fils du longtemps correspondant de l’AFP au Vatican et dispensateur d’hosties qu’il déguise en pizzas tellement uniques qu’elles rassemblent les enfants du quartier que la semaine avait éloignés les uns des autres. Là, dans cet incroyable accident sociologique de la pizzeria romaine de Federico, une étonnante concentration de ce peuple oublié de tous, les mosellans, se retrouve et se chérit. Comme leurs proches, les gens de Scandinavie, de flandres, de Belgique, de Meuse et du Rhin, comme Philippe et Ghislain, je sais qu’ils ont tous pour la représentation picturale, même à leur insu, une forme d’étrange attrait. Y a t il des tropismes peintres régionaux hollandais et lorrains comme il y a des peuples musiciens ?
Malgré mon désir très vif de m’efflanquer je vais dévorer les pizzas bénîtes de Federico, sous cette influence du regard des arbres que l’automne colore, réalisant que Ghislain est rhénan et Philippe de la Moselle même s’il est en cavale à Londres et dans le Cotentin, oui je commanderai forcément des pizzas à Federico en écoutant les babils des enfants de la Moselle et en regrettant de ne pouvoir aller à l’exposition de Philippe et de ses arbres si bientôt. Et en grossissant.
René Char disait à Rimbaud dans Fureur et Mystère , « Tes dix huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sur le couteau de leur précoce guillotine…
Pendant le début des phrases prononcées en scène par Elsa Agnès – et je la voyais « jouer » (vous verrez pourquoi les guillemets après ) pour la première fois, j’ai eu un vertige rhénan, j’ai vu – je vois encore, au surlendemain de la représentation dans la salle Topor du théâtre du rond point des Champs Elysées – je visualise à l’envers de toute chronologie la silhouette mythique de Rimbaud rencontrant celle de René Char – et du coup Paris semble ré-exister. Vibrer d’un moral qui me redonne un désir moral.
D’ailleurs avant de rentrer dans le théâtre du rond point j’ai croisé dans un petit square des Champs Elysées, une africaine, masquée, qui revendiquait son banc où je venais de me poser pour lire – elle dort aux Champs Élysée et le texte d’Elsa Agnès parle en réalité aussi d’elle enfin je veux dire du destin, des abimes, elle fait plus qu’en parler puisqu’elle l’a écrit, dans son texte mis en scène par Anne Lise Heimburger… Dormir au long des avenues comme cette dame, voire écarquiller les yeux depuis un péage de l’autoroute du monde pour se glisser en tous destins, celui d’êtres aussitôt vus, aussitôt suivis par mon âme épuisée d’aisance, comme si saisir les portraits qui s’encadrent brièvement en ces tableaux que font tous les pare-brise de tous les véhicules du monde était l’issue précipitée, en cette rigueur de caserne qui est celle des péages et de cette péagière que dépeint pour finir Elsa Agnès, comme si se saisir et se laisser happer par tous ces portraits était ce sans-issue qu’impose dorénavant l’accélération du monde. Tenir dans ses bras comme un nounours, comme un oreiller consolateur, comme un public médusé, les sept milliards ou plus que nous sommes. Devoir de romantisme. Pour aimer. Malgré la rumeur automobile de l’avenue, des péages, des impasses et des oligarques péagiers qui nous fouettent à bombes nues pour accélérer leurs gains.
Ridgewood. Dead End. En attendant qu’un amour pose dans l’encadrement du pare brise.
En général c’est comme ça : Paris est, après Marseille, la seule ville d’un romantisme digne de Schuman et de Kafka et cette fois ci parce que les cris d’Elsa y sont une prosopopée.
Ça m’énerve souvent que Paris soit presqu’aussi romantique qu’Obersteinbach.
Hans Baldung Grien 1515 (Musée de Bâle)
Obersteinbach
Mais si les écrits d’Elsa Agnès sont sous nos yeux issus et tissés de ses voix et personne physique, ce paradoxe d’être actrice sans que ce soit pour du jeu et de jouer en actant sa pensée propre, je m’aperçois, chapitre après chapitre, décor après décor, gestes et gymniques, chants et danse furibarde, que ce ne sera pas à corps perdu. Rythmique galbée partitionnée par la géniale rigueur d’Anne Lise Heimburger et de Silvia Costa l’un-peu-vénitienne, les tenues de l’actrice autrice vont me poursuivre, noli-spectateur-me-tangere, dans une penderie géante en toile, où empiler et jeter les tenues successives du Caméléon et tout d’un coup d’ailleurs, quand elle se drape toute bleue, je lui vois visage de lionne, de Léone, de Caméléone mais
Il y a quelque chose d’amusant dans le fait de faire mille kilomètres pour voir une pièce de théâtre c’est le transport j’ai pris bien entendu la malle poste depuis Strasbourg et, pour entendre des chevaux hennir, j’avais avec moi un traité piaffant de fraîcheur, un livre de socio philosophie que m’a fait découvrir Circé, celui de Hartmut Rosa (Luxemburg ?) et grâce à lui le train s’est transformé en aventure puisque ça m’interpellait, son texte, là où je travaille au quotidien, en interrogeant les soirs de mes consultations depuis… 1989 (chuuut) ce qui fait l’amondementde mes patients, à travers la construction de leurs rêves (les rêves sont un moment d’amondement) – Bon alors voilà, mon transport à travers les printemps de la rhénanie, des Vosges, de la lorraine et puis de la Meuse, s’est terminé – des fleurs des fleurs des fleurs – en face des Buttes Chaumont puis par une promenade d’une heure et demie enfilant la rue Lafayette jusqu’aux Champs – où une africaine masquée revendiquait tragiquement mon banc pour après le soleil du soir y passer une nuit élyséenne (moi sans comprendre encore qu’elle dormirait juste jouxtant les imprécations d’Elsa Agnès incarnant son propre cri son propre texte, puisque ne mesurant pas encore à quel point le banc qu’elle revendiquait était tout proche de la petite salle du théâtre du rond point. Mais je serais surpris, une heure après, de resonger à l’africaine lorsqu’une des évocations d’un des trois personnages figurés par le texte semblerait, elle aussi, couchée à même le sol du dénuement extrême).
Sylvia Costa, Anne-Lise Heimburger, Elsa Agnès .
Ainsi paradoxe des théâtres, vérité romantique, Elsa n’est en cette pièce ni acteuse ni jouant, prenant ses mots à leurs lettres, oui, elle a écrit son texte, ce texte, elle, narrant trois enfances de trois filles, narrant les trois pères d’ycelles, narrant les corps rencontrés de l’homme puis l’anamour et puis des morts, des meurtres, un assassinat horrible avec l’exactitude de comme-il-en-est-des-meurtres (exactement comme a été agressé dans sa petite maison le délicieux Nounou d’Oeting près Forbach, celui que j’ai connu et qui ne vivait que pour ses orchidées, torturé pour de vrai dans le vrai du réel pour trois francs six sous par deux désespérants – et puis il est mort, Nounou, du retentissement de ça, quelques mois de détresse plus tard – scène décrite et écrite par Elsa Agnès comme si à son âge déjà elle l’avait vécue depuis le point de vue du désespérant bourreau ) et du chant et du chant qui se danse à réveiller les Champs Elysées – et puis du voyage puisque les trois vies racontées par Elsa traversent même à un moment le bruit des clochers d’une ville de l’Italie : la salle suspendue médusée après s’être demandé peut être, pendant les premières secondes, avant les premiers mots, comment elle allait bien faire pour pas qu’on s’ennuie une heure et demie mais emporté•es tous•tes hop ! En Inde hop Toronto hop retour au pavillon propret et au canapé des parents et à l’étau des ciels qui s’encadrent à l’arrière des voitures où, pauvres puis riches, les héroïnes d’Elsa contemplent le ciel en même temps que la passivité d’être transportées – détresse passive de trois enfants qui se laissent tatouer par la mocheté virulente et active de trois mondes refusés- rejetés, honnis, mais les infusant – et en majesté dans le texte, surtout le politique du Dit, tout le temps travaillé au corps d’une ouverture au même cri que Rimbaud – Rimbaud poète ouvert ou Rimbaud fermé trafiquant, Rimbaud amoureux du politique est-ce le personnage d’Elsa Agnès qui part en Inde ou Rimbaud effondré d’une fondrière libidinale est-il la femme-péagière qui contemplera voiture après voiture des mondes qui l’embarqueraient comme d’autres moi ? Ô toi mon autre moi est-ce que cette Commune mythique que Rimbaud rejoignit peut être – et en un mot notre dernier enthousiasme à tous, nous qu’enthousiasme le rêve d’aimer l’autre – O du mein Andres ich…
Ci-gît mon autre moi-mêmeHier liegt mein ANDRES ich(Obersteinbach)
est ce que la révolte d’un peuple parisien qui fit pitié même à Bismarck (dans ses mémoires qui sont en ligne et traduites, il décrit un soir à son secrétaire la misère physique de ces soldats qu’il a combattus et de leurs familles quand il se promène dans leur foule, après sa victoire), est ce que la Communauté vaut le coup d’aller trafiquer comme Rimbaud l’a fait après, comme les trois filles racontées par Elsa font un peu. Avec Elsa Agnès nous nous en sommes allé trafiquer dans des Éthiopies – non plus le luxe effarant du bateau ivre mais la misère des pulsions sexuelles invendables et la vente pourtant des corps et la maladie purulente jusqu’au seuil de la mort ?
Sylvia Costa, Anne Lise Heimburger.
Et comme la réponse de Char est venue dans la nuit du théâtre par les mots infiniment complexes d’Elsa, un torrent, un Nil de Mots, un Iénisseï, une Volga, un Yang tsé Kiang qui dirait que malgré le malheur de l’inconfort d’aimer d’amour il reste la candeur de risquer sa peau quand on sent que ça pue et tout d’un coup ça puait plus sur les champs Élysées quelqu’un parlait dans le luxe du théâtre du destin par exemple de la dame qui dort sur le banc derrière les murs du théâtre – et en chantant par explosions dansées Elsa Agnès ressaisit nos âmes bleuies et tous on était dans le rythme. Congo.
Congo. Péage. Obersteinbach. S’écrier poétiquement pour rejoindre les arbres des Champs Elysées et le banc des sommeils de ruine. Fleuves.
L’actrice, pour une fois, elle agit. Puisque c’est elle qui a écrit le texte. Je veux dire, cette actrice, elle joue – mais c’est elle. C’est elle et pourtant c’est joué, à preuve : tous les vertiges de la mise en abîme de la scénographie ne sont pas de trop pour que, chute de rideau de scène après chute de rideau de fond de scène, je me demande moi même à quel jeu je joue en me racontant que c’est agir qu’aller s’asseoir au théâtre dans l’ombre du public, au moment où se dévoile le fait que l’actrice, aujourd’hui, est mise en scène pour se dire.
Et le lendemain dans la rue du retour les trois dames plonplon d’façade parisienne me redevenaient d’amples hétaïres capables même de mettre aux nues les folies d’un vrai romantisme vrai de vrai : je les regarde d’un coup comme trois Elsa Agnès prêtes à déplonplontiser la façade plonplon.Travaillez, donnez-vous de la peine, un trésor est caché dedans (en manteau la compositrice Ève Risser)
Regrettant juste que le texte d’Elsa ne soit pas publié pour pouvoir y revenir et en retenir un peu mieux tous les bancs de poissons, pardon de mots, d’images, de phrases et d’idées que j’y ai entrevu comme autant d’éclats de lumières politiques et de couleurs qui me redonnaient le moral.
Ce soir là vraiment, Paris : plus romantique que les Niebelungen à Obersteinbach (oui oui cachés dans les rochers au dessus, le souvenir des Niebelungen )
Juste pour dire les mille kilomètres à faire pour aller et revenir d’un René Char (il a écrit sur ces paysages des Vosges du Nord) à un Rimbaud , des fleurs, des fleurs, des fleurs tout le long du train-malle-poste qui au retour tentait de se rappeler des fleuves d’Elsa mis en scène par Anne Lise et Sylvia. Une rhénanie, ma doué, un Congo !