Anatole Coizard de l'océan maudit

Catégorie : Cary, le machiniste d’Arte

Affinités électives et les vieux cuirs.

Le 26 novembre 2012 est le jour où plein de gens sont nés et morts, et Cary par exemple qui fut pivot, Atlas, à une des rares institutions de la tentative de décentralisation française, vers les bords du Rhin, une télévision franco allemande qu’il appelait Artaepfell-pomme de terre et qu’il disait occuppée par les doryphores comme il disait nos âmes celles de crevures, brandissant son poing rigolard vers les escaliers menant aux étages des gros salaires.

En criant laissez passer les gros salaires.

Il parlait plus souvent de Deleuze que de Derrida mais il aurait adoré les écrits de Derrida, sur la nature de survie qu’est notre ex-sistence en sa différance.

Et pour nous aider à vivre ensemble, nous les crevures, il réparait de chacun la voiture sur un pont, déposé derrière sa ferme à moins de dix minutes à vélo du siège d’Arte.

Sa femme a retrouvé presque tous les sous qu’on lui avait filé, malgré ses protestations, après sa mort, dans une sorte de truc creux. Heureusement que le fils lui avait signalé. Ensuite elle est morte aussi. Les deux cyprès que Cary avait plantés tout  petits sont maintenant gigantesques, ils font tache d’encre dans les champs derrière chez lui, ces champs que connut Wim Wenders au tournage des ailes du désir, derrière l’enclos  occuppé depuis quelques mois par le dernier cheval de Strasbourg, celui que « le gitan ». Fait paître l’herbe sacrée de Cary depuis sa mort. Ce gitan qui parfois surgit en ville, à cru sur le cheval, qu’est-ce qu’il me dit et pourquoi ses sabots battent-ils la chamade en chœur partagé, tous nos visages happés par ce triomphe d’un césar solitaire et vainqueur sans tueries du Rhin, de la Germanie, de nos exils bétonniers ?

Ultime véhicule premier. Ce cheval que je vois à chaque fois apparaître en ville  auréolé d’une gloire ancienne.

Comme un livre viendrait héberger mes confuses paroles, livre -stèle qui irait confondre, dans deux mille ans, ceux qui ne se douteraient  pas qu’en pleine explosion de la financiarisation des relations humaines, il y a eu une âme aux ateliers de la télé Arte.

Et qu’il était d’une gentillesse confondante, accueillant chaque panne de voiture  en se jetant avec ses outils et ses mains dans le cambouis en même temps qu’il nous offrait, au lieu de l’ambiance duraille des garages officiels et de leurs employés surexploités parfois, le panorama d’un champ, de prairies, de lisières qui au loin sinuent autour d’une rivière et de ses héronnières, roselières d’où s’enfuient parfois chevreuils et sangliers, renards et blaireaux.

Des vrais blaireaux, pas ceux qui secrètement se traitent les uns les autres avec défiance et mépris, dans tous les bureaux de toutes les institutions du monde… Inimaginable cette folie d’une ruralité authentique et vraiment généreuse, à quelques pas des citadins et du bruit de voitures indifférentes.

Pour un peu on aurait imaginé là que survienne , non pas le seul et dernier des derniers cavaliers urbains, mais de toutes les bonnes odeurs de crottin et des vieux cuirs des calèches jadis entreposées aux Haras de Strasbourg et où j’adorais jouer gamin. 

Dans la cave de Cary, la nuit où il a disparu, j’ai trouvé les photos anciennes de sa famille et j’ai compris, en réalisant soudain qu’il portait inconsciemment le haut de forme de son paternel Karl Feix, pourquoi et comment il arrivait à parler en souriant aux huiles les plus hautes du politique ou aux stars les plus icôniques, si ielles passaient trop près des studios. 

J’y ai trouvé la Tchéquie de la maman qu’il nous avait toujours caché, j’ai trouvé les photos du méphitique Koukou qui l’avait élevé et qui avait su pendant la première guerre mondiale et entre les deux guerres, fréquenter en smoking et monocle  théâtres et concert, j’ai vu le piano de la petite maison que sa mère Charlotte Burkerhova habitait là bas, à Gablonz.

J’ai compris lentement combien son geste, de réparer nos caisses roulantes sans jamais rien demander, était le contraire de ce qui fait la sinistre tristesse régnant dans l’Entrepris broyeuse d’âme qui entretient le vertige de la concentration du pouvoir par quelques blaireaux, chaque année de plus en plus colossalement dangereux.

C’est quelques années après la disparition de Cary, que Lady V. , qui elle aussi travaille à Artaepffel-pomme de terre, m’a convoqué au fond à la réitération du même culte. Un culte du cadeau et de la réparation des véhicules. Mais ceux du pied. Le pied !

Car je m’étais depuis longtemps déjà, converti comme tout le monde, aux godasses en toile ou vaguement de sport, celles qui sont devenues la règle en même temps que la norme.

Elle, Lady V. , silencieusement et en ses heures, rares, de paix, en sa demeure peuplée entre autres par quelques hérissons, repêchait la splendeur, non pas des vieilles Mercedes, mais des véhicules du pied, le vieux cuir des plus élégantes  godasses, et quel pied pour ceux qu’elle chérit !

Comme c’est le pied chaque matin de les brosser avant de les enfiler, reprenant la perte du Temps de la course et la rendant au temps de la douceur.

Ainsi, de la Mercedes à la gratuité des chaussures d’un luxe oublié, la stèle à nos survies s’édifie-t-elle.

Quel bonheur d’écouter, en les faisant briller, Derrida parler de la nature de survie de notre être, et opposer ainsi aux Camps la solidarité qui me manquait, l’autre jour, lorsque dans le regard de Simone, cette dame qui se souvient de son arrivée à Auschwitz, quand elle n’avait que quinze ans, je regrettais de ne pas pouvoir mettre, à la place de mon identité, celle d’une ou l’autre des copines et de l’amitié qu’elle avait pu établir dans les Camps, dans Les Plaines. Mais, évidemment elles se sont évanouies dans le passé, comme Cary quand je marche encore et encore aux champs, derrière les deux cyprès immenses marquant la place d’une survie, d’une palpitation.

Comme les chaussure de mes pieds ou comme lorsque, dorénavant, lorsque je verrai le gitan passer avec le dernier cheval de la ville et que je saurai qu’il vient de la cour de Cary. Survivre.

Cary au Konzertgebouw

Cary au Konzertgebouw (parce que j’y suis quelques jours après sa disparition) etCary réapparaissant partout, dans Spinoza, dans la grandeur d’Amsterdam, dans celle de la synagogue portugaise et de tout ce qu’elle dit d’une supériorité oubliée, (celle, jadis, des séphardim sur les ashkénazes, celle, naguère, de l’Espagne sur les saxons, celle des éclats de rire de Cary sur toutes nos banalités) celle de Charles Quint et celle des galions espagnols, celle dela langue de Cervantes véhiculant le foi marrane et le ladino qui méprisait le yiddish. Grandeur du vertige du mouvement de bascule des triomphes.

Et dans soixante-dix ans

Il y a soixante-dix ans, la mère de mon ami Cary se faisait photographier là, par son vieil amant. La place était vouée au héros nazi, il y avait des drapeaux. J’imaginais le lieu gommé par les bombes. Mais en Mai 2015, traversant Munich, soudain, j’y suis, c’est là.

Les jumeaux, l’éternité, l’instant

Je suis un âne. J’ai connu Cary avant 1985, et donc depuis, vingt sept ans se sont écoulés. Il s’appelle Planchenault et je lui imaginais une mère normande, comme son père.; son utilisation de la langue française, si joyeuse.

Cary, l’antidépresseur d’Arte

Ça va trop vite. Cary est juste mort et j’ai le sentiment qu’il a distribué des milliers d’années de bons mots et de rire autour de lui, dans les couloirs d’Arte, autour des coups de mains qu’il proposait chaque jour à qui en voulait bien.

Et juste après sa mort, je tombe sur les vieilles photos qui racontent Cary, l’enfance de Cary, la maman de Cary. Et là, ça va trop vite.

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